lundi 23 février 2026

Henri le Vert - Gottfried Keller

Henri le Vert - Gottfried Keller

 . De même que la cohabitation entre frères m’est aussi étrangère qu’enviable et que je ne comprends pas qu’ils s’éloignent le plus souvent les uns des autres pour chercher leurs amitiés ailleurs, de même la relation entre un père et son fils adulte me semble également – j’en vois des exemples tous les jours – d’autant plus nouvelle, incompréhensible et heureuse que j’ai du mal à me la figurer et à me représenter ce que je n’ai jamais vécu.
Je dois donc me borner, à mesure que je deviens un homme et approche de mon destin, à récapituler mon existence et à réfléchir dans la profondeur de mon âme : comment agirait-il maintenant à ta place, comment jugerait-il tes actes s’il vivait ? Il s’est effacé dans l’univers insondable avant le zénith de sa vie et a laissé entre mes faibles mains le fil doré de l’existence, transmis de génération en génération et dont personne ne connaît le commencement. Il ne me reste plus qu’à le nouer avec honneur à l’avenir obscur ou à le briser peut-être pour toujours quand je mourrai moi aussi… 

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 La meilleure éducation ne saurait éviter la survenue, à l’insu des proches, de cet instant dangereux et lourd de conséquences pour les jeunes gens sensibles. Rares sont ceux qui ont la chance de n’apprendre ce maudit mot de génie qu’une fois qu’ils ont déjà derrière eux, sans préjugés ni craintes, un bon bout de vie, d’étude, de travail et de succès. Oui, on peut même se demander si la réussite la plus modeste ne présuppose pas une base sûre de résolutions conscientes et tout un dispositif qui pousse à la quête du génie. Et souvent, la différence ne consiste qu’en ceci : le véritable génie ne laisse pas entrevoir ce dispositif, il s’en débarrasse d’emblée, alors que le génie présumé l’exhibe en grande pompe et le laisse subsister comme un échafaudage rongé par le temps sur un temple inachevé.

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 C’est ainsi que nous échangeâmes nos noms de baptême sur un ton sec et timide. Le sien retentit à mon oreille comme un son de flûte et, quand Anna disparut, pressée et inquiète, dans l’ombre de son versant et que nous descendîmes de notre côté, j’avais décroché deux choses : un grand et puissant protecteur qui, invisible, résidait au-dessus du monde dans le crépuscule, et une douce figure féminine que je m’aventurais aussitôt à placer dans mon cœur.

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 Ma bonne étoile Anna, qui apparaissait dans mon âme dès que j’étais seul dans la maison de ma mère ou dans mes promenades solitaires, empêcha que mes hurlements avec les loups me portent préjudice, je le croyais du moins. C’est à elle que j’associais mes désirs tout au long de la journée, elle était la paisible lumière qui illuminait mon cœur triste chaque soir au coucher du soleil et, dans la lueur de mon for intérieur, notre ami le bon Dieu se manifestait lui aussi en commençant, avec une plus grande clarté, à exercer sur moi ses droits éternels.
En quête de livres, j’avais eu entre les mains un roman de Jean Paul. Dans cette œuvre, tout ce que j’avais voulu et cherché jusqu’ici, voire ressenti vaguement avec inquiétude, sembla se cristalliser sous mes yeux en me comblant de réconfort. Cette splendeur me fit hésiter, elle me parut vraie et juste ! Et parmi les couchers de soleil et les arcs-en-ciel, les forêts de lys et les gerbes d’étoiles, les orages rugissants et éclatants, parmi les feux d’artifice des hauteurs et des profondeurs, drapé dans ce manteau de terre irisé et sans bord, l’infini, vaste mais plein d’amour, sacré mais dieu du sourire et de l’humour, d’une puissance prodigieuse et, pourtant, se blottissant et se cachant dans une jeune poitrine, l’infini regardait à travers l’œil d’un enfant comme le lapin de Pâques à travers les fleurs ! 

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 — Ces arbres se ressemblent tous, mais aucun n’a l’air vrai ! Ce tas de rochers et de pierres ne tiendrait pas un seul instant sans s’écrouler ! Là, il y a une cascade dont la masse présage une chute importante, mais elle tombe sur les petits cailloux d’un ruisseau, comme si un régiment de soldats trébuchait sur un copeau. Il faudrait une sacrée paroi rocheuse. Je doute qu’on trouve une telle cascade près de la ville ! Et j’aimerais bien connaître la valeur artistique de ces souches de saule pourries, il me semble qu’un chêne ou un hêtre sain serait quand même plus édifiant…

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 Un jour, j’eus entre les mains le livre de Zimmermann sur la solitude, dont j’avais beaucoup entendu parler et que je lus donc avec une ardeur redoublée, jusqu’à ce que je tombe sur le passage qui commence ainsi : « Je voudrais te retenir dans ta retraite studieuse, jeune homme ! » Chaque mot m’était familier et je finis par trouver ici l’une des premières lettres de mon ami, littéralement recopiée. Peu après, je découvris une autre lettre dans les Pensées bizarres sur le dessin de Diderot, acquises chez un bouquiniste, et trouvai ainsi la source de cette précision et de cette clarté qui m’avaient tant fasciné. Comme des événements ou des hasards tardifs qui surviennent soudain en bloc, mes découvertes se révélèrent coup sur coup et dévoilèrent une curieuse mystification. Je vis des passages de Rousseau, de Werther, de Sterne, de Hippel et de Lessing, d’admirables poèmes de Byron et de Heine en prose épistolaire, et même des maximes de profonds philosophes que je n’avais pas comprises et qui m’inspiraient de l’estime pour mon ami.

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Le printemps était arrivé. Les primevères et les violettes avaient disparu dans l’herbe verdoyante, personne ne prêtait attention à leurs petits fruits. Les anémones, les étoiles bleues des pervenches et les troncs clairs des jeunes bouleaux, en revanche, s’étendaient à l’orée des bois. Le soleil printanier s’engouffrait entre les arbres et baignait ces espaces de ses rayons. Tout était vaste et lumineux, comme dans la maison d’un érudit que sa bien-aimée a rangée et nettoyée avant qu’il rentre de voyage pour y semer aussitôt l’indescriptible chaos initial. Le feuillage d’un vert tendre prenait une place modeste et mesurée, laissant à peine pressentir quelle profusion se développait en lui. Les petites feuilles étaient posées sur les rameaux dans une délicate symétrie, faciles à dénombrer, une légère rigidité qui rappelait l’agencement d’une modiste, les dentelures et les plis, bien exacts, nets, qui semblaient découpés dans du papier puis comprimés, les tiges et les branchettes vernies dans une teinte rougeâtre, des atours du plus bel effet. De joyeuses brises soufflaient, des nuages resplendissants frisaient dans le ciel, comme l’herbe nouvelle à la lisière de la forêt, la laine sur le dos des agneaux, partout il y avait un doux mouvement malicieux. Les boucles détachées frisaient dans la nuque des jeunes filles qui sortaient dans l’air printanier et ça frisait dans mon cœur. Je parcourais toutes les hauteurs et, pendant des heures, dans des endroits à l’écart et bien situés, je soufflais dans une grande flûte que je possédais depuis un an. Après avoir appris les rudiments de l’acheteur, un voisin musicien, je ne pouvais songer à d’autres leçons et mes anciens exercices d’école avaient depuis longtemps sombré dans la profonde mer de l’oubli. C’est pourquoi, comme je jouais jusqu’à l’excès, j’avais développé une dextérité sauvage qui se répandait en trilles, traits et cadences des plus étranges. J’étais capable de jouer aussi bien ce que je pouvais siffler que chanter de mémoire, mais seulement en majeur, j’avais essayé le mode mineur et savais aussi le produire, mais devais alors jouer lentement en faisant plus attention. Ces passages mélancoliques et souvent approximatifs s’entremêlaient alors dans mon vacarme. Les mélomanes qui entendaient mon jeu d’assez loin le jugeaient convenable, me félicitaient et m’invitaient à participer à leurs divertissements. Mais quand j’y allais avec mon tuyau brun à une seule clé et que je voyais, avec perplexité et mauvaise conscience, les instruments d’ébène avec une kyrielle de clés d’argent, les grandes partitions grouillantes de notes, il apparaissait que je n’étais bon à rien et mes voisins hochaient la tête d’un air étonné. C’est avec d’autant plus d’ardeur que j’emplissais les alentours de mon jeu de flûte, qui devait ressembler au chant claironnant et pourtant monotone d’un grand oiseau, et je ressentais intimement, allongé paisiblement à l’orée des bois, le plaisir bucolique d’un autre siècle.

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À cette époque, le second instituteur du village fut muté et un tout jeune petit maître d’école d’à peine dix-sept ans vint le remplacer, lequel ne tarda pas à faire sensation dans la région. C’était un garçon joli comme un cœur, avec des joues rosées, une bouche gracieuse, un petit nez épaté, des yeux bleus et des cheveux blonds tout bouclés. Il se disait philosophe et c’est le nom qu’on lui donnait un peu partout, car sa nature et son comportement étaient en tous points singuliers. Doté d’une excellente mémoire, il avait vite acquis les connaissances spécifiques à sa profession et, au séminaire, s’était consacré à l’étude de toutes les philosophies possibles, qu’il apprit par cœur au mot près. Il affirmait que le meilleur instituteur primaire était celui qui, au sommet le plus haut et le plus clair du savoir humain, avait une vue complète des choses, la conscience enrichie de toutes les idées du monde, tout en évoluant parmi les petits, si possible les plus petits, dans l’humilité, la simplicité et une ingénuité immuable. Il vivait vraiment selon ces principes mais, en raison de sa grande jeunesse, cette vie était une charmante parodie en miniature. Tel un étourneau, il savait réciter tous les systèmes, de Thalès jusqu’à nos jours. Cependant, il les prenait dans un sens très littéral et concret, même si son interprétation des paraboles et des images produisait de drôles d’absurdités. Quand il parlait de Spinoza, le mode ne consistait pas dans l’idée de toutes les chaises du monde qui représentaient une partie de la matière utilisée à une certaine fin, mais la chaise placée devant lui qui, à ses yeux, était le mode achevé et complet où se trouvait la substance divine dans sa présence la plus réelle. La chaise était ainsi sacrée. S’agissant de Leibniz, ce n’était pas le monde qui se désintégrait en une terrible poussière de monade mais la cafetière sur la table, dont il se servait d’exemple, qui menaçait de se disloquer et le café, non inclus dans la parabole, de se répandre. Le philosophe devait se dépêcher de tenir la cafetière grâce à l’harmonie préétablie si nous voulions savourer la boisson revigorante. Chez Kant, on entendait le postulat divin résonner d’une manière aussi incarnée et gracieuse qu’un cor de postillon, dans les lointaines profondeurs de la poitrine. À l’égard de Fichte, toute réalité disparaissait comme les raisins dans la cave d’Auerbach, sauf que nous ne pouvions pas même nous fier à nos nez que nous tenions dans nos mains. Quand Feuerbach disait que Dieu n’est rien d’autre que ce que l’homme, selon ses besoins, a retiré de sa propre nature pour en faire Dieu et que ce Dieu n’est par conséquent nul autre que l’homme, le philosophe se parait d’une aura mystique et se contemplait dans un culte de l’adoration. Comme il conservait toujours la signification religieuse des mots, il transfigurait en un blasphème comique ce qui, dans le livre, était un renoncement strict et une limitation de soi. Il était toutefois le plus drôle dans son usage des doctrines antiques, dont il conciliait les règles de vie dans son comportement. Comme cynique, il coupait tous les boutons superflus de sa veste, jetait ses lacets et arrachait le ruban de son chapeau, tenait à la main un grand bâton qui contrastait étrangement avec son doux visage et installait son lit à même le sol. Tantôt il portait ses beaux cheveux blonds en longues boucles mille fois entortillées car il jugeait les ciseaux inutiles, tantôt il les coupait si ras qu’on n’aurait guère pu en saisir un seul avec la pince la plus fine, car il déclarait que les boucles étaient un luxe infâme et, avec sa petite tête rose et chauve, il avait l’air encore plus cocasse. Pour les repas, il était en revanche épicurien et, dédaignant la cuisine villageoise ordinaire, il faisait braiser un écureuil mariné, frire un poisson ou une caille qu’il avait attrapés et mangeait des petits haricots de premier choix, des jeunes pousses et autres mets de ce genre en buvant un demi-verre de vin vieux. Comme stoïcien, il provoquait toutes sortes de querelles facétieuses et faisait sortir les gens de leurs gonds pour se targuer d’une impassibilité froide dans le tumulte et ne pas se laisser démonter. Néanmoins, il se prenait surtout pour un détracteur des femmes et menait une guerre constante avec elles, au motif que par leurs charmes sensuels et leur coquetterie, elles voulaient priver les hommes de leur vertu et de leur sérieux. Le cynique poursuivait partout les femmes et les jeunes filles de propos naïfs, l’épicurien de plaisanteries érotiques, alors que le stoïcien leur disait des grossièretés. Dès que trois femmes étaient réunies, il était toujours là. Elles se défendaient contre lui dans un vacarme épouvantable. La bagarre éclatait joyeusement où qu’il aille, mais on ne le voyait pas d’un mauvais œil. Si les hommes ne lui prêtaient aucune attention, les enfants lui témoignaient un grand attachement. Avec eux, il était doux comme un agneau et en excellents termes. Il devait s’occuper des tout-petits et le faisait si bien qu’on n’avait encore jamais vu dans le village une volée si aimable de garçons et de filles. C’est pourquoi on ignorait les autres histoires qu’il causait et qu’on attribuait à sa folle jeunesse. Même le fait qu’il se fasse passer pour un athée ne pouvait le priver des bonnes grâces des femmes du village.
Il fréquentait aussi la maison de mon oncle, où bon nombre de filles et de garçons, auxquels se mêlaient bien des visiteurs, étaient sensibles à ses représentations. Je rejoignis le philosophe, séduit à la fois par ses thèses et par sa guerre avec les femmes, qui coïncidait avec ma situation boiteuse avec les filles. Nous faisions de grandes promenades, au cours desquelles il me présentait les systèmes un par un, tels qu’il les avait en tête et que je pouvais les comprendre. Tout me semblait très important et édifiant et, bientôt, je me mis à honorer comme lui chaque doctrine et chaque penseur, que nous les approuvions ou non. Nous étions vite tombés d’accord sur la foi chrétienne et faisions notre guerre à qui mieux mieux contre les hommes d’église et les personnes dépositaires de l’autorité, quelles qu’elles soient. Mais quand je dus renoncer au bon Dieu et à l’immortalité et que le philosophe l’exigea par des explications des plus ingénues, j’éclatai d’un rire tout aussi ingénu et n’eus pas une seule fois l’idée d’envisager sérieusement la chose. Je lui dis qu’en fin de compte, la formule principale de toute philosophie, même si elle était logique, était une mystique aussi grande et terrible que le dogme de la Trinité, et je ne voulais rien savoir d’autre que ma conviction personnelle innée, sans qu’un mortel s’en mêle. De plus, comme je ne savais pas quoi faire sans Dieu et que j’estimais avoir encore bien besoin d’une Providence dans ma vie, une sorte de sentiment artistique me liait à cette conviction. Je croyais que tout ce que les hommes menaient à bien n’avait d’importance que par le fait qu’ils y parvenaient et que c’était une œuvre de la raison et du libre arbitre. C’est pourquoi la nature dont je dépendais ne pouvait avoir une valeur à mes yeux que si je parvenais à la considérer comme l’œuvre d’un esprit aussi sensible et prévoyant. Une forêt de hêtres baignée de soleil ne pouvait être pour moi un objet d’admiration que si je la pensais créée par un sentiment de joie et de beauté similaire.
— Regardez cette fleur, dis-je au philosophe, il n’est absolument pas possible que cette symétrie, ces points et ces dentelures comptés avec précision, ces zébrures blanches et rouges, cette petite couronne dorée au centre ne soient pas le fruit d’un plan préalable ! Et comme elle est belle et charmante, un poème, une œuvre d’art, un mot d’esprit, une joyeuseté bigarrée et odorante ! Rien de tel ne se fait tout seul !
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. Un peuple qui l’avait compris, toujours armé et prêt à marcher, sans bagage inutile mais muni d’une caisse de guerre bien remplie, dont les temples, les palais, les forteresses et les demeures se réduisent à la tente légère, aérée et pourtant indestructible du voyageur, dans son expérience spirituelle et ses principes, qu’il emporte et plante partout, ce peuple pouvait compter sur la durée et même s’assurer de son territoire à plus long terme. Pour les Suisses en particulier, il serait absurde de vouloir couvrir leurs montagnes de beaux édifices. Aux portes du pays tout au plus, on pouvait tolérer quelques villes importantes, partout ailleurs nous devions laisser la nature faire les honneurs. C’était non seulement meilleur marché, mais aussi plus sage. Parmi les arts, il ne souscrivait qu’à éloquence et au chant, qui se conformaient à sa « tente du voyageur », ne coûtaient rien et ne prenaient pas de place. Sa propriété était fidèle à ses principes : du bois de chauffage et de construction, du charbon, du fer et des pierres en grandes quantités formaient un immense entrepôt. 

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 Selon lui, il était incontestable que notre amour de la liberté était encore trop terre à terre et qu’il manquait à nos hommes de progrès un véritable esprit religieux, alors que ce dernier apportait aux difficultés de la vie politique l’insouciance joyeuse, pieuse et tendre qui découlait d’une profonde confiance en Dieu et rendait vraiment possible le sens du sacrifice, la pleine vivacité du corps et de l’esprit. 

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 Les salariés de l’État forment entre eux un phalanstère, ils se partagent le travail et tirent des recettes publiques ce qu’il leur faut pour vivre, sans se soucier de la pluie ou du beau temps, des mauvaises récoltes, de la guerre ou de la paix, des succès ou des échecs. C’est donc un monde à part, en regard du peuple pour lequel ils gèrent la chose publique. Pour ceux qui y ont toujours vécu, ce monde a un effet épuisant en ce qui concerne la capacité d’exercer un métier. Ils connaissent le travail, le sérieux, le sens de l’économie, mais ils ne savent pas comment la somme qu’ils touchent comme salaire a été réunie dans les aléas de la concurrence.

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 Je dormis à poings fermés et sans rêves jusqu’à midi. À mon réveil, le doux vent du sud soufflait encore et la pluie s’obstinait. Je regardai par la fenêtre et vis, en amont et en aval de la vallée, des centaines d’hommes travailler au bord de l’eau pour construire des barrages et des digues, car la neige allait fondre dans les montagnes et il fallait s’attendre à des crues. La petite rivière aux teintes gris-jaune mugissait. Il n’y avait pas de danger pour notre maison, située près d’un bras latéral bien endigué qui faisait tourner le moulin. Cependant, tous les hommes étaient partis pour protéger les prairies et j’étais seul à table avec les femmes. Je sortis ensuite et vis les hommes aussi solides et déterminés au travail qu’ils avaient été joyeux la veille. Ils se démenaient avec la terre, le bois et les pierres, dans la boue et l’eau jusqu’au-dessus des genoux, brandissaient des haches et portaient des fascines et des poutres. Quand huit hommes marchaient à pas comptés sous un gros tronc d’arbre, on pouvait croire qu’ils rejouaient une scène, à la différence par rapport à la veille qu’on n’apercevait pas de pipes. Je ne pouvais pas beaucoup les aider, j’étais plutôt dans leur chemin. Après avoir remonté le fil de l’eau en flânant un moment, je fis demi-tour par le haut du village et découvris à cette occasion toutes les activités habituelles. Ceux qui n’étaient pas affairés au bord de l’eau se rendaient dans le bois avec leur charrette pour se dépêcher de finir leur travail et, dans un champ, je vis un homme labourer tranquillement et méticuleusement, comme s’il n’y avait ni lendemain de fête, ni danger pour le pays. J’eus honte de me promener ainsi, désœuvré et sans but, et, rien que pour me résoudre à une occupation, je choisis de retourner en ville. Je n’avais malheureusement pas grand-chose à faire et mon travail sans substance ni sens ne m’offrait à cet instant aucun refuge digne d’intérêt, il me semblait même fade et insignifiant. Vu que l’après-midi était déjà avancée et que je serais obligé de marcher de nuit dans la boue et la pluie, une humeur d’ascète s’empara de moi et me fit voir dans cette expédition un bienfait, je me mis en route sans tarder, malgré les objections de ma parenté.

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 Cet amour est supérieur à l’appropriation des choses par l’artiste dans un but intéressé, qui conduit toujours à l’étroitesse d’esprit et au caprice. Il est aussi supérieur au plaisir et à l’isolement selon les humeurs et les passions romantiques, lui seul peut donner une ardeur constante et durable. 

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 Seul le calme dans le mouvement tient le monde et fait l’homme. Le monde est calme et paisible intérieurement, ainsi doit l’être l’homme qui veut le comprendre et le refléter comme une part agissante. Le calme attire la vie, l’agitation l’effarouche. Dieu est immobile, c’est pourquoi le monde gravite autour de lui. Pour l’artiste, cela voudrait dire qu’il doit adopter une attitude d’observateur patient et laisser les choses se passer plutôt que de leur courir après. Celui qui participe à un cortège de fête ne peut pas le décrire comme celui qui se tient au bord du chemin. Ce dernier n’est donc pas inutile ou oisif, l’observateur est d’abord toute la vie de ce qu’il observe et, s’il excelle, l’instant viendra où il se joindra au cortège avec son miroir doré, comme le huitième roi de Macbeth qui faisait encore voir dans son miroir de nombreux rois. Cette observation calme et patiente n’est pas dénuée d’action extérieure ou d’effort, comme le spectateur d’un cortège qui a bien du mal à obtenir ou à garder une bonne place. Il en va de la sauvegarde de la liberté et de l’intégrité de notre regard.
De plus, il y eut un changement dans ma vision de la poésie. J’avais pris l’habitude, sans savoir quand ni comment, de qualifier de poétique tout ce que je trouvais bien, bon et beau dans la vie et dans l’art. Je disais même des objets du métier de mon choix, des couleurs et des formes, non pas qu’ils étaient pittoresques, mais toujours poétiques, comme tous les événements humains qui me procuraient une émotion stimulante. C’était, je crois, tout à fait normal, car c’est le même principe qui rend les différentes choses poétiques ou dignes du reflet de leur existence. Mais par rapport à bien des éléments que j’avais jusqu’ici appelés poétiques, j’appris que l’incompréhensible et l’impossible, l’extravagant et l’excessif, ne sont pas poétiques et que, comme ailleurs le calme et le silence dans le mouvement, seules la simplicité et la sincérité doivent régner ici dans l’éclat et les formes pour produire quelque chose de poétique ou, ce qui revient au même, de vivant et de raisonnable. En un mot, je m’aperçus qu’il ne faut pas confondre l’inutilité présumée de l’art avec l’absence de fondement. C’est une vieille histoire : on peut déjà voir chez Aristote que ses considérations matérielles sur la rhétorique politique sont en même temps les meilleures recettes pour le poète.
À mon sens, tout véritable effort visant à simplifier, reconduire et unir ce qui semble séparé et différent, se rapporte à une seule raison d’être et, dans cette volonté de représenter intégralement la nécessité et la simplicité avec force et ampleur, il y a l’art. C’est pourquoi les artistes se distinguent seulement du commun des mortels par leur faculté de voir aussitôt l’essentiel et de savoir le représenter avec plénitude, alors que les autres doivent le reconnaître et s’en étonner à chaque fois. Ce ne sont donc pas des maîtres s’il faut suivre un style particulier ou une école d’art pour les comprendre.
Je n’avais affaire ni à la parole ni aux formes humaines, et me sentais simplement heureux et satisfait de poser le pied sur le domaine le plus modeste, sur le sol de la terre où l’homme évolue, et de passer au moins pour un conservateur dans le monde poétique. Goethe avait souvent parlé, et avec amour, des aspects du paysage et, par ce pont, je pensais sans immodestie pouvoir m’associer un peu à son univers.
Je voulus tout de suite commencer à traiter vraiment les choses avec amour et attention et m’en tenir à la nature, ne rien faire de superflu ou d’oisif, et prendre pleinement conscience de chaque trait. Dans mon esprit, je voyais déjà devant moi un riche trésor de travaux qui paraissaient tous charmants, précieux et substantiels, remplis de traits fins ou gras qui avaient tous un sens. Je m’installai dans la campagne pour commencer la première feuille de cette épatante collection. Mais je me rendis compte que je devais reprendre là où j’en étais resté la dernière fois et que je n’étais pas en mesure de créer soudain quelque chose de nouveau, faute de voir quelque chose de nouveau. Comme je n’avais pas une seule estampe d’un maître à ma disposition et que les pages somptueuses de mon imagination se réduisaient à néant dès que je posais le crayon sur le papier, je ne réussis à faire qu’un triste gribouillis, alors que je cherchais à me libérer de mon ancienne méthode que je méprisais tout en la dénaturant davantage. Je me tourmentai ainsi pendant des jours, ayant toujours à l’esprit un travail bien fait et convenable, mais ma main ne savait pas comment s’y prendre. Apeuré et inquiet, je crus que j’allais désespérer si je n’y parvenais pas et, en me lamentant, implorai Dieu de me tirer d’embarras. Je priais avec les mêmes mots enfantins que dix ans plus tôt, répétant sans cesse les mêmes paroles, au point de me rendre compte que je les murmurais à mi-voix. En y réfléchissant, j’interrompis mon travail précipité pour me perdre dans mes pensées, les yeux fixés sur le papier.

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 — Tu es un garçon insolent, dit-elle, et tu crois qu’il te suffit de m’avouer tes pensées honteuses pour que je t’absolve ! Au fond, il n’y a que les gens bornés et bouchés qui ne veulent jamais rien avouer. Les autres ne se font pas tout pardonner pour autant ! Comme punition, tu files d’ici et tu te dépêches de rentrer à la maison ! Tu pourras revenir la nuit prochaine !
Je me rendis chez elle de nuit le plus souvent possible. La plupart du temps, elle passait la journée seule et solitaire, alors que je faisais de longues excursions pour dessiner ou me tenais, grave et paisible, dans la maison du maître d’école, comme dans une école de la souffrance. Nous avions largement de quoi discuter ces nuits-là et nous tenions souvent des heures durant à la fenêtre ouverte, où la splendeur du ciel nocturne dominait le monde estival, ou alors, fenêtre fermée et volets clos, nous mettions à table pour lire ensemble. L’automne, je lui avais laissé à sa demande une traduction allemande du Roland furieux que je ne connaissais pas très bien. Judith en avait souvent lu des passages pendant l’hiver et me vantait le livre comme le plus beau du monde. Elle ne doutait plus de la mort imminente d’Anna et me le disait ouvertement, même si je ne voulais pas l’admettre. Ce sujet et mes comptes rendus du chevet de la malade nous rendaient tristes et sombres, chacun à sa manière et, en lisant l’Arioste, nous oubliions notre affliction et plongions dans un monde nouveau et lumineux. Judith avait d’abord pris ce livre, à la manière populaire, comme un simple imprimé, tel quel, sans songer à son origine ni à sa signification. Mais quand nous le lisions ensemble, elle voulait en savoir plus et je devais lui donner tant bien que mal une idée de la genèse et de la valeur d’une telle œuvre, de la volonté et des intentions délibérées du poète, et je lui disais ce que je savais de l’Arioste. Elle devint joyeuse, le qualifia d’homme sage et intelligent et lut les chants avec une joie redoublée, car elle savait que ces histoires alternées si sereines et si profondes se fondaient sur un noble dessein, une volonté, un acte de création et de modelage, une intuition et un savoir qui, dans leur nouveauté, brillaient à ses yeux comme une étoile dans la nuit obscure. Quand ces créatures rayonnant de beauté passaient sans répit devant nous, d’illusion en illusion, se chassant et se saisissant avec passion, disparaissant l’une après l’autre au moment où une troisième surgissait, ou quand, punies et endeuillées, elles se reposaient brièvement de leur passion ou semblaient plutôt s’y enfouir plus profondément, au bord des eaux claires et sous des arbres magnifiques, Judith s’écriait :
— Quel homme intelligent ! Oui, c’est bien ce qui nous arrive, les gens et leurs vies sont comme ça, c’est comme ça que nous sommes, pauvres fous !

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 Elle était la femme parmi les femmes, une dame divine comme il n’y en a qu’une dans le monde, belle, lumineuse et sereine comme l’étoile de Vénus, sage et bienveillante, à nulle autre pareille. Il savait désormais pourquoi il s’était tourmenté dans la confusion et l’inconstance, avait pressenti et recherché la perfection sans jamais la trouver

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