mardi 24 février 2026

Quitter la gravité - Association des astronautes autonomes

 Quitter la gravité - Association des astronautes autonomes

En 1929, les futuristes italiens publient le manifeste de l'aéropeinture, prônant un monde «vu d’en haut». En France, est lancé Le Grand Jeu, une revue littéraire qui vise notamment à remettre en cause le pouvoir de la science occidentale matérialiste qui se construit au détriment de l’individu. Roger Gilbert-Lecomte mène Le Grand Jeu avec René Daumal ( Le Contre-Ciel) et Roger Vailland, se positionnant en marge de la compétition des avant-gardes, des poursuites de dada ou du Surréalisme alors que celui-ci tente, avec le Second Manifeste Surréaliste, de reforme l’unité compromise du mouvement.
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«Nous sommes résolus à tout, prêts à tout engager de nous-mêmes pour, selon les occasions, saccager, détériorer, déprécier ou faire sauter tout édifice social, fracasser toute cangue morale, pour ruiner toute confiance en soi, et pour abattre ce colosse à tête de crétin qui représente la science occidentale accumulée par trente siècles d'expériences dans le vide : sans doute parce que cette pensée discursive et antimythique voue ses fruits à la pourriture en persistant à vouloir vivre pour elle-même et par elle-même, alors qu'elle tire la langue entre quelques dogmes étrangleurs. »

René Daumal & Roger Gilbert-Lecomte, «Le Casse-Dogme», Le Grand Jeu, n° 2, 1929.

Selon Gilbert-Lecomte, depuis la fermeture de la carte, l’échappatoire se situe dans la connaissance. Mais elle est discursive, rationnelle. Roger Gilbert-Lecomte pense que l’homme rationnel est comme le prisonnier qui passerait son temps à mesurer les trois dimensions de sa cellule sans jamais chercher une issue pour s’échapper. S’il pense qu’il n’y a pas d’issue, il lui reste la possibilité d’amuser les enfants en faisant le clown. S’il pense qu’il y a une issue, il faut encore qu’il imagine l’évasion, et qu’il échappe à la surveillance des gardiens autoproclamés de la prison. Pour Le Grand Jeu, la raison humaine est au centre de l’Esprit comme la Terre l’est dans l'Univers du géocentrisme ptoléméen. Le Grand Jeu veut provoquer une révolution dans la philosophie, bien trop anthropocentrique selon lui, comme jadis Copernic et Giordano Bruno provoquèrent une révolution dans l’univers cosmographique médiévale. Le « Casse-dogme » du Grand Jeu est à mettre en relation avec les développements, au cours des années vingt, de la mécanique quantique posée par Niels Bohr et Werner Heinsenberg. Entrant en résonance avec la controverse autour du « principe d’incertitude de Heisenberg », inconciliable avec la relativité générale d’Einstein, qui met en évidence l’indétermination qui veut que l’observateur soit irrémédiablement lié dans ses mesures à l’instrument d’observation, Le Grand Jeu affirme que la notion occidentale de progrès ne porte que sur les produits de l’Esprit, sur ses instruments d’observation qui lui sont extérieurs. Gilbert-Lecomte reviendra en partie sur sa négation des gains de toute avancée scientifique. À la devise « Ordre et Progrès», il semblera vouloir opposer celle du désordre et de la régression contre le trop rationnel. Dans les années 30, Niels Bohr ira jusqu’à établir un parallèle entre la physique et l’étude biologique des êtres vivants et même celle des phénomènes psychiques, même s’il récuse clairement l’intervention de la volonté humaine dans le déroulement des processus atomiques. La mesure est un mode de communication (nous sommes à la fois « acteurs » et « spectateurs ») et cette communication exige un temps commun : la transmission d’un signal de l’objet à l’observateur définit le sens du temps; et l’espace est le mode de coexistence des monades pensantes Un grand jeu aux frontières de l'espace-temps.

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«L'œuvre apparemment signifie selon deux démarches:

- Ou bien l'homme figé par l'espace hors de lui et qu'il tient pour solide et base, recopie soigneusement une nature d'images et de faits sans penser quelle n'est peut-être qu’une projection de son esprit et son attention glisse sur des surfaces, d’où l'épithète “superficiel”. L’art ou malpropreté est en ce cas quïl transpose ou déforme. Quant à voir au travers il faudrait d'autres yeux derrière les yeux pour les regarder sous la voûte du crâne.

— Ou bien l’autre univers arrache l’homme aux aspects et aux formes externes et le tire dans sa tête. Mais les cinq doigts de la main sensorielle n’ont aucune prise sur ce monde-en-creux, ce monde-reflet, ce monde de prestiges plus vrai que le monde des formes sensibles puisque, en lui, quoi qu’on dise on ne peut pas mentir. »

Roger Gilbert-Lecomte, Le Grand Jeu, n°2. 

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