Les raisins de la colère - Steinbeck
– Mais vous allez tuer la terre avec tout ce coton.
– Nous le savons. A nous de nous dépêcher de récolter du coton avant que la terre ne meure. Après on vendra la terre. Il y a bien des familles dans l’Est qui aimeraient avoir un lopin de terre.
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– Nous sommes désolés. Ce n’est pas nous. C’est le monstre. Une banque n’est pas comme un homme.
– Oui, mais la banque n’est faite que d’hommes.
– Non, c’est là que vous faites erreur… complètement. La banque ce n’est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C’est le monstre. C’est les hommes qui l’ont créé, mais ils sont incapables de le diriger.
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Les maisons étaient abandonnées sur les terres et à cause de cela les terres étaient abandonnées. Seuls les hangars à tracteurs, les hangars de tôle ondulée, argentés et étincelants, vivaient dans ce désert. Et c’était une vie de métal, d’essence et d’huile parmi le scintillement des socs d’acier. Les tracteurs avaient leurs phares allumés, car il n’y a ni jour ni nuit pour un tracteur, et les socs retournent la terre dans les ténèbres et scintillent à la lumière du jour. Et quand un cheval a fini son travail et rentre dans son écurie il reste encore de la vie, de la vitalité. Il reste une respiration et une chaleur, des froissements de sabots dans la paille, des mâchoires broyant le foin, et les oreilles et les yeux sont vivants. Il y a la chaleur de la vie dans l’écurie, l’ardeur et l’odeur de la vie. Mais quand le moteur d’un tracteur cesse de tourner, il est aussi mort que le minerai dont il sort. La chaleur le quitte comme la chaleur animale quitte un cadavre. Alors, les portes de tôle ondulée se referment et le chauffeur rentre chez lui, à vingt milles de là parfois, et il peut rester des semaines ou des mois sans rentrer, car le tracteur est mort. Et cela est simple et de bon rendement. Si simple que le travail perd tout son caractère merveilleux, si effectif que le merveilleux quitte la terre et la culture de la terre, et avec le merveilleux la compréhension profonde et le lien. Et chez l’homme au tracteur grandit le mépris qui s’empare de l’étranger, lequel n’a qu’une faible compréhension et pas de lien. Car les nitrates ne sont pas la terre, pas plus que les phosphates, et la longueur des fibres de coton n’est pas la terre. Le carbone n’est pas un homme, pas plus que le sel ou l’eau ou le calcium. Il est tout cela mais il est beaucoup plus; et la terre est beaucoup plus que son analyse. L’homme qui est plus que sa nature chimique, qui marche dans sa terre, qui tourne le soc de sa charrue pour éviter une pierre, qui abaisse les mancherons pour glisser sur un affleurement, qui s’agenouille par terre pour déjeuner ; cet homme qui est plus que les éléments dont il est formé connaît la terre qui est plus que son analyse. Mais l’homme-machine qui conduit un tracteur mort sur une terre qu’il ne connaît pas, qu’il n’aime pas, ne comprend que la chimie, et il méprise la terre et se méprise lui-même. Quand les portes sont refermées il rentre chez lui, et son chez-lui n’est pas la terre.
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J'veux rien de ce qui sort de chez Henry Ford. J'peux pas le sentir. Jamais. pu. J'ai un frère qu'a travaillé chez lui.Vous devriez l'entendre.
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L’agriculture devenait une industrie et les propriétaires terriens suivirent inconsciemment l’exemple de la Rome antique. Ils importèrent des esclaves – quoiqu’on ne les nommât pas ainsi : Chinois, Japonais, Mexicains, Philippins. Ils ne mangent que du riz et des haricots, disaient les hommes d’affaires. Ils n’ont pas de besoins. Ils ne sauraient que faire de salaires élevés. Tenez, il n’y a qu’à voir comment ils vivent. Il n’y a qu’à voir ce qu’ils mangent. Et s’ils font mine de rouspéter on les rembarque, ce n’est pas plus compliqué que ça.
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