mardi 24 février 2026

A l'assaut du ciel - Steve Wright

A l'assaut du ciel - Steve Wright 

 Préface

Une autre série de critiques provient d’une expérience éditoriale qui a eu un rôle important dans la transmission francophone de la séquence autonome italienne. Les auteurs de Tiqqun, revue proche du philosophe Giorgio Agamben créée en 1999, opposent à l’« Empire » non la « multitude » mais le « Parti imaginaire » et critiquent l’opéraïsme dans son rôle de « ventriloque politique » et de concurrent du PCI pour une mainmise sur les ouvriers. On trouve dans le premier numéro un pamphlet ironique contre les « négristes » des milieux « pseudo-contestataires », accusés de « critiquer le capitalisme sans en critiquer les catégories » et d’aspirer à un « communisme de la marchandise », tandis que dans le second, le concept négrien d’«auto-valorisation prolétarienne» du travail immatériel est taxé de «prostitution universelle». Les auteurs de Tiqqun lui préfèrent le sabotage, l’appropriation et le refus du travail s’inscrivant dans la continuité des luttes de l’autonomie « diffuse” » italienne auxquelles ils consacrent un long texte, « Ceci n’est pas un programme», qui fut une référence pour les militants français avant la publication du texte de Marcello Tari. 

Dépasser les années 1950

La sociologie : une arme adéquate ?

Si le premier grand thème du marxisme dissident des années 1950 que les Quaderni Rossi

 s’approprièrent fut celui de l’autonomie, le second fut celui de la possibilité d’utiliser la sociologie « bourgeoise » comme moyen de comprendre la réalité de la classe ouvrière moderne. En fait, ce que Diane Pinto (1980 : 243) a
appelé la « sociologie parallèle » des Quaderni Rossi devait se former précisément à
l’intersection de la redécouverte du Capital par le groupe et de son analyse de certains
développements récents des courants de gauche en sciences sociales.
L’ouverture de Panzieri à un usage critique de la sociologie, comme sa critique de
la rationalité technologique, révèle en effet une dette vis-à-vis d’Adorno, mais son
inspiration directe est géographiquement bien plus proche (Apergi 1978 : 113-17 ;
Meriggi 1978a : 91-116). Ce qu’on pourrait en gros désigner comme courant de
gauche dans la sociologie italienne était déjà apparu après la guerre. Cela se limitait
surtout à des études sur la « question méridionale », qui – à part des descriptions
de la vie des paysans d’Ernesto De Martino – tendaient à se présenter avant tout
comme des oeuvres « littéraires
» (Bermani and Bologna 1977 : 10-20 ; Ajello 1979 :
333-40). D’autre part, la sociologie du travail était relativement nouvelle en Italie.
N’ayant été importée que récemment des États-Unis sous la forme des « relations
humaines », cette discipline suscitait une méfiance compréhensible de la part de
nombreux militants du mouvement ouvrier italien (Lichtner 1975 : 185 ; Massironi
1975 : 46-57 ; Ajello 1979 : 321-5). L’influence des oeuvres d’auteurs français comme
Alain Touraine et Georges Friedmann aida à dissiper cette hostilité. Aussi, dès
1956, il n’était pas rare pour des intellectuels de gauche à l’esprit plus critique de se
déclarer partie prenante dans le développement d’une sociologie de gauche capable
d’évoluer de la littérature à la « science » (Merli 1977 : 48). Tandis que pour le jeune 

Alessandro Pizzorno trop de choses avaient changé depuis Marx et Lénine pour

 privilégier leur pensée dans un tel projet, pour d’autres, en particulier au sein du 

Psi, la recherche d’un point de rencontre entre marxisme et sociologie allait 

devenir sérieuse. Sous sa forme la plus extrême, exprimée par le socialiste Roberto Guiducci,
le marxisme dissident des années 1950 allait jusqu’à représenter l’enquête sociologique
comme le moyen d’établir un nouveau rapport « organique » entre intellectuels
et travailleurs, fondé sur la production conjointe d’un savoir social « venu d’en bas »
(Merli 1977 : 17-19, 48-9 ; Apergi 1978 : 111-12).

Les quaderni rossi et l'enquête ouvrière

Définir les dimensions de ce processus de socialisation capitaliste était le second
but de Tronti dans « L’Usine et la Société ». Dans Histoire et Conscience de classe,
Lukacs (1971 : 91, 90), Lukacs avait déjà soutenu que « le destin du travailleur
devient celui de la société tout entière », puisque l’usine contient « sous une forme
concentrée toute la structure de la société capitaliste ». Cependant, avec l’avènement
de la grande industrie, l’usine avait pour Tronti non seulement pris le contrôle de
la société, mais l’avait complètement absorbée : « Quand le capital a conquis tous
les territoires extérieurs à la production proprement capitaliste, il commence un
processus de colonisation interne ; c’est en vérité seulement quand le cercle de la société
bourgeoise – production, distribution, échange, et consommation – se referme
enfin qu’on peut commencer à parler de développement proprement capitaliste (…)

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Au-delà de la situation spécifique des techniciens, Alquati devait aussi découvrir
l’exploitation par les salariés de la structure globale de l’organisation du travail pour 

faire passer des expériences de résistance et de lutte (Alquati 1975 : 143). Là se trouvait
la spontanéité dans le vrai sens du terme : dans la transmission informelle et
souvent non-verbale des comportements antagonistes à la logique de la valorisation
– transmission qui s’effectuait par l’intermédiaire de la structure de « coopération
»
qu’ils étaient forcés de subir. Comme l’expliqua Negri des années plus tard, c’était
un discours formulé en termes très abstraits par Alquati, mais que son propre groupe
basé en Vénétie reconnut immédiatement comme pertinent par rapport au comportement
des ouvriers des usines pétrochimiques de Porto Marghera : « Nous avons
commencé à étudier toute une série de dynamiques de sabotage : en fait, personne
n’avait cherché à saboter, mais il existait une telle continuité d’opérations imparfaites
que le produit final était complètement inutilisable (…) Qu’est-ce que la spontanéité
? En réalité, c’est mon incapacité à établir une relation organisationnelle, c’està-
dire volontaire, précise, déterminée avec un autre travailleur. Dans ces conditions,
la spontanéité devient force agissante par la communication même que détermine le
processus de travail en tant que tel, en tant que machine qui m’est étrangère. » (Negri
1979a : 64-5)

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Negri et l'ouvrier social

Ces craintes devaient rapidement se révéler prophétiques. Dès 1975, les composantes
de l’Autonomia qui se définissaient elles-mêmes comme « organisées » et qui
allaient du groupe autour de Negri ou des vestiges du courant d’Oreste Scalzone au
sein de Potere Operaio à un certain nombre d’organisations marxistes-léninistes et
aux Romains eux-mêmes avaient déjà commencé à se transformer en un ensemble
de « micro-fractions » politiques (Scalzone 1978). Tandis que leur mépris pour la
politique institutionnelle les amenait à travailler sur un terrain différent de celui
choisi par les principaux groupes en dehors du Pci (Lotta Continua, Avanguardia
Operaia et le Pdup), le style politique de la plupart des groupes autonomes « organisés
» devint aussi de plus en plus lourd. Pour cette raison, plus d’un sympathisant
potentiel, déjà désillusionné par les « trois grands » (triplice) de l’extrême-gauche
italienne, choisit d’entrer non dans l’Autonomie « avec un grand A », mais dans
cette nouvelle masse de collectifs « diffus » qui commençait à grossir les rangs du
mouvement autonome en général (Soulier 1977 : 92-3).

 

Postface

Lorsque Mario Tronti, dans "Lenine en Angleterre", lit la passivité ouvrière, l'absence de collaboration avec les syndicats, l'attente et le refus, comme "passivité organisée", "non-collaboration planifiée", "attente polémique" et "refus politique", il est à la fois en train de chausser de nouvelles lunettes pour lire de nouveaux comportements ouvriers, et de chercher de nouveaux modes de lecture réellement efficace.

 

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