mardi 24 février 2026

De la considération - Bernard De Clairvaux

 De la considération - Bernard De Clairvaux

2. Ne va pas trop te fier à tes dispositions actuelles. Il u y a rien de si solide dans l’âme que temps et défaut de soins n’arrivent à ruiner. Une plaie vieille et négligée se recouvre d’un cal qui la rend d’autant plus incurable qu’elle devient plus insensible. C’est qu’il n’est pas possible de supporter longtemps une douleur violente et continue. Si rien ne vient la chasser, il faut quelle disparaisse d’elle-même. Vite en effet il faut, ou qu’un remède la soulage, ou que son insistance l’engourdisse.

Connais-tu rien que l’habitude ne retourne? Connais-tu rien que la continuité n’endurcisse ou qui résiste à un usage prolongé? Combien, à la longue, ont fini par faire leurs délices d’une amertume qui les faisait d’abord frissonner... Écoute à ce sujet la plainte d’un juste : «Ce que mon cœur jadis refusait est devenu ma nourriture dans la détresse. »

Une chose te paraît d’abord insupportable. Avec le temps, si tu en fais ton usage, tu la trouveras bien moins pénible ; un peu plus tard, tu la sentiras légère ; un peu plus tard encore, tu ne la sentiras plus ; encore un peu de temps, tu finiras par t’en délecter. Voilà comment on s’achemine peu à peu à l’endurcissement du cœur, puis à l’éloignement de la vertu. C’est de la même manière que la douleur violente et continue dont je t’ai parlé plus haut doit trouver sa fin, soit par la guérison, sans doute, soit par l’insensibilité. 

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 5.    Remarque bien en premier lieu ce que j’entends par considération. Je ne veux pas, en effet, que tu confondes entièrement considération et contemplation. L’une s’attache à la certitude des choses ; l’autre s’applique plutôt à la recherche opiniâtre du vrai. De fait, on peut définir assez exactement la contemplation : une aptitude de l’âme à une intuition juste et infaillible des choses; ou encore, une aptitude de l’âme à s’emparer sans hésitation de la vérité. La considération, par contre, consiste à réfléchir intensément pour découvrir cette vérité; on peut aussi bien dire qu’elle est une application de l’esprit à sa recherche.

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6.    Pour ce qui est de la pratique de la considération, je pense que ces quatre points, dans l’ordre même où ils se présentent à l’esprit, méritent de ta part un examen attentif : toi d’abord, ce qui est au-dessous de toi, ce qui est autour de toi, ce qui est au-dessus de toi enfin.

Commence donc par te considérer toi-même. Evite de te disperser vers d’autres sujets en négligeant ta propre personne. A quoi te servirait de gagner le monde entier en étant seul à te perdre? Quelle que soit l’étendue de ton savoir, il te manquerait toujours, pour atteindre à la plénitude de la sagesse, de te connaître toi-même. Une telle lacune serait-elle vraiment si importante? Elle serait capitale, à mon avis. Connaîtrais-tu tous les secrets de l’univers, et les contrées les plus lointaines de la terre, et les hauteurs du firmament, et les abîmes marins, si, dans le même temps, tu t’ignorais, tu me ferais penser à un constructeur qui voudrait bâtir sans fondations ; ce n’est pas un édifice qu il obtiendrait, mais une ruine. Quoi que tu puisses accumuler hors de toi-même, cela ne résistera pas mieux qu’un tas de poussière exposé à tous les vents. Non, il ne mérite pas le nom de savant, celui qui ne l’est pas de soi. Un vrai savant devra d’abord connaître ce qu’il est et boira le premier de l’eau de son propre puits ! Que ta considération commence donc par s’appliquer à toi-même, et qu elle ne s en tienne pas là, car c’est par toi aussi quelle doit finir. Quelles que soient les directions de ses écarts, tu la ramèneras à toi avec profit pour ton salut. Tu dois être de ta propre considération, le premier et le dernier terme. 

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