mardi 24 février 2026

La somme et le reste - Henri Lefebvre

La somme et le reste - Henri Lefebvre

Sur la division de la gauche, on a beaucoup parlé, beaucoup écrit, et des choses fort pertinentes et peu efficaces. La « gauche », en cette fin 58, ne se ressaisit pas. Ce qui favorise, effet et cause, le « gaullisme de gauche ». Il a lui-même plusieurs aspects. Les uns, gens intelligents et « réalistes », s’adaptent Ils calculent froidement, sur l’échiquier, les chances. Ils pratiquent la politique du moindre mal, du compromis, sous couleur d’éviter le pire. L’opportunisme ne manque jamais de bonnes raisons, de sorte que l’attitude contraire semble détachée du réel.

---

La gauche se résume en une attitude sentimentale.

---

L’autobiographie ne doit-elle pas laisser à l’éventuel lecteur le soin de dégager les sens ?) il ne peut pas ne pas intercaler des fragments de réalité plus large : portraits, descriptions. L'autobiographie, devenue genre littéraire, court le risque de toute littérature : confondre la conscience actuelle avec les situations autrefois vécues dans leurs incertitudes, projeter sur l’accomplissement la conscience de l’accompli, du passé-dépassé, depuis lors acquise et conquise. Dans l’autobiographie comme dans le récit romanesque et dans l’histoire, plusieurs temps, plusieurs consciences interfèrent et s’enchevêtrait : le temps du vécu et celui de la connaissance, le temps de l’incertitude et celui de la certitude, le temps du raconté et celui du conteur et celui du lecteur. Comment orienter leurs rapports et leurs conflits vers la fécondation mutuelle ? L’autobiographie devient un art, ce qu'elle ne devrait pas être. 

---

 Autour de moi, dans ma propre vie, je ne vois que hasards et rencontres fortuites. Quelle part de hasard dans le destin des individus ! Je n’écris pas : dans la vie des peuples et dans leur destin. Je le pense pourtant. Comment le collectif et le social échapperaient-ils entièrement à ce qui régit la vie « privée », celle des individus ? Le marxisme officiel, malgré des protestations éparses, a rayé d’un trait de plume le hasard dans la nature, dans l’histoire, dans la société.

Et cela sous prétexte qu’il y a des causes et des effets, du déterminisme. Il tend à poser le déterminisme comme un absolu, sans se demander s’il ne supprime pas ainsi les bases de la praxis et si la pratique ne révèle pas autre chose ; et si le hasard ne naît pas nécessairement au sein de la nécessité, et inversement, parce que la réalité « matérielle » est infinie; et si l’infini dans le fini ne se traduit pas nécessairement par du hasard. « Ce n’est pas par hasard que... ». Phrase fétiche, qui commence des déclarations solennelles, et leur donne une allure de chose prouvée, puisqu’en effet ce n’est pas entièrement par hasard que... Et cependant, ni Marx ni Engels n’ont voulu supprimer le hasard, je le rappelle. Marx a écrit que la liberté, dans la' société bourgeoise où règne le hasard, consiste à profiter du hasard. Formule profonde, qui implique et explique l'idée répandue de chance. Et aussi l’idée qu’il y a dans la vie individuelle une part de jeu et de parti. Je corrigerai cependant sur un point la formule de Marx. Profiter du hasard, de la chance, c'est une chose. Mais le hasard est une force aveugle. Qui dit chance dit aussi malchance. Maîtriser cette force aveugle, tirer parti quand meme de la malchance, après coup reçu, après pertes éprouvées, c’est une forme de la liberté et une forme positive. Je ne pense pas que le socialisme ou le communisme éliminent la déveine individuelle (en termes plus précis : le secteur non-dominé) pas plus que le jeu ou le pari, ou le rôle de la mise en scène et le théâtre. Ce révolutionnarisme naïf n’a plus grand sens...

---

 Les mythes ? On ne peut pas complètement les éliminer. Lorsque je l’ai cru, j’ai obéi au dogmatisme. Le magique s'est déplacé vers l'imaginaire et l’imaginaire garde certains (non pas tous) caractères du magique : communication et communion, médiation, participation an lointain, à l’absent — évocation ou résurrection de ce qui n’est plus —- insertion de l’homme dans l’univers — utilisation d’une marge de fantasmagories. Le mythe a un sens, en tant qu’imagé. Non que l’image soit l’instrument d’un mode original de connaissance (encore que cette thèse ne puisse pas complètement se proscrire : l’image peut véhiculer de la connaissance, la précéder ou l’orienter) mais parce qu'elle dit et signifie, et qu’elle « exprime ».

---

 Il serait certes d’un grand intérêt d’étudier d’après leurs œuvres les expériences et les solutions adoptées par les meilleurs esprits contemporains. Je crains que ce chapitre de la Crise de la philosophie n’aboutisse à des conclusions désagréables. Beaucoup parmi ces bons esprits semblent penser que la philosophie mène à tout à condition d’en sortir. Or il faut effectivement sortir de la philosophie pour philosopher mais y revenir. S’ensuivrait-il une condamnation du philosophe, non du dehors, mais par lui-même ? Pas forcément, mais l’éventualité doit se considérer.

---

 Une autobiographie complète comporterait le récit aussi exact, aussi minutieux, aussi « sincère » ou « authentique » que possible du vécu; mais je ne pourrais pas ne pas essayer de montrer le vivre qui transparaissait dans le vécu, qui émergeait en lui, et ne devait se manifester clairement que par la suite, plus tard, dans ce mélange étonnant de développement et de sélection des possibles, de croissance et d’élimination, de montées et de déclin en quoi consiste la vie d’un individu.

---

 Sur ma table, j’avais à ma gauche Belphêgor et à ma droite un volume de Proust (que je jugeais, comme romancier et créateur, sinon comme philosophe, très supérieur malgré son bergsonisme à Julien Benda). Devant moi j’avais aussi des bouquins et revues surréalistes, et j’essayais de voir clair dans cet amas stimulant et confus d’idées et de sentiments disparates.

---

 Si je n’ai pas complètement ignoré l’ennui, le souci, 1 angoisse (surtout à la fin de l’adolescence et dans la prime jeunesse) je n ai jamais eu aucune raison, philosophique ou non, de les privilégier, de les transformer en catégories de l’existence, en « moments ». La pensée de la mort n’éveille pas en moi l’angoisse. Attitude ? Habitude ? Norme ou normativité illusoire ? Serais-je sur le terrain du « on » et de l’inauthentique ? La question ne m’intéresse pas. Pour que je devienne, il a fallu que périssent l’enfant, l’adolescent, le jeune homme que je fus. Et d’ailleurs ils ne sont pas morts. Je les retrouve. Je les ressuscite. La vieillesse m’effraie infiniment plus que la mort. La lutte, l’intérêt au présent, l’amour ou le jeu me semblent des moments plus prégnants, plus saisissants, que l’idée de la cessation de cet intérêt ou de cette lutte.

 ---

Pour commencer par le. commencement, il faut remonter loin, aux frontières de l’adolescence, dans une zone de fermentation ardente et incertaine où les souvenirs se localisent mal.  

TOME 2

 CHAPITRE III SUR PROUST BERGSON ET GIDE

 Jamais je n’ai pu dominer entièrement l’œuvre de Proust, pour une raison simple : j’ai lu les volumes qui la composent au fur et à mesure de leur parution, et jamais je n’ai eu le temps ou le courage de reprendre l’ensemble et de le relire d’un trait.

---

 Je pressentais que, s’il y a dans « l’autre » un élément objectif irréductible à la conscience de l’autre, il se passe alors des processus qui entraînent cette conscience dans un devenir auquel elle ne s’égale pas spontanément, et qu’il faut donc atteindre par d’autres méthode» que la prise de conscience (réflexive ou descriptive). Dans le langage que j’ai déjà employé pour spécifier cette idée, il y a l’autre que je suis sur le mode de ne pas l’être (ainsi le possible) — et l’autre que je ne suis pas sur le mode de l’être, donc l’autre qui m’aliène sans que je le sache immédiatement et directement par ma conscience (exemple marxiste : le travail dans la production capitaliste alors que le travailleur ne peut s’en rendre compte spontanément, puisqu’il contracte le « libre contrat » de travail et se croit payé en argent pour le travail fourni). Lorsque je lus le chapitre du Capital sur la réification et le fétichisme, ce fut une illumination. « Voilà ce que je cherchais, ce que j’attendais depuis des années ! ». Au lieu de raccorder ces préoccupations nouvelles aux anciennes et de trouver la transition, j’en conclus à l’effondrement des recherches antérieures, à leur inutilité complète. Sans autre examen, j’admis la coupure absolue.

---

 LES « ISMES »
La première idée que je revendiquerai est une idée critique. Son germe se rencontre dans beaucoup de textes « classiques », en particulier dans ceux qui autorisent la généralisation des aperçus sur les idéologies en une théorie de la mystification. L’idée à laquelle je fais allusion précise la théorie de la mystification en ce qui concerne notre époque.

Comme l’indique l’analyse du fétichisme et de la « chosification » (ou réification) les grands produits de l’activité humaine lui échappent, et se constituent par un mouvement irrésistible au sein de la société bourgeoise en réalités autonomes. Ce mouvement a de multiples aspects. Il comporte la scission entre l’activité créatrice et les produits ; il comporte la dispersion de ces fétiches substantifiés, de telle sorte que les rapports qui les constituent en totalité au sein de la société bourgeoise ne sont plus perceptibles ni saisissables en eux.

---

 CHAPITRE IV

SUR LA CRITIQUE DE LA VIE QUOTIDIENNE
L’idée de ce livre ne doit rien à une ontologie matérialiste (qu’on la pose comme dialectique ou non). Elle doit tout à la méthode dialectique et à l’analyse de l’homme social réel. Elle ne doit rien à la philosophie comme telle, idéaliste ou matérialiste, si ce n’est le concept d’aliénation, que l’application change — sauf illusion —-de concept philosophique en concept sociologique. L’étude de la quotidienneté a pour objet la praxis sociale, par son côté le plus humble,, le plus « matériel ». Elle cherche dans la vie sociale telle qu’elle est, à déterminer ce qui fait qu’un être humain est humain, et ce qui l’empêche d’être humain. Son programme est donc indépendant du dogmatisme et du stalinisme. Il les ignore. Il ne lutte pas contre eux et ne risque pas la contamination au cours de la lutte : le dogmatisme à rebours.

----

 FIGURES (NAISSANCE, CONSCIENCE, NUDITÉ)
La conscience naît. Avec l’enfant, le primitif, la vie élémentaire. Elle renaît du sommeil, de la torpeur, de l’évanouissement. Avec sa charge de réel et ses horizons. Elle naît comme un être, et elle n’est pas plus être que la lumière sur la montagne n’est la montagne.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire