dimanche 17 mai 2026

Henri Lefebvre actualité - Renaud Lariagon et Simon Le Roulley

Henri Lefebvre actualité - Renaud Lariagon et Simon Le Roulley

 Selon Lefebvre «pour changer la vie, il faut changer l’espace». En dehors de tout dualisme, changer l’espace (social) signifie le produire avec d’autres rapports sociaux et la proposition du droit à la ville vise cet objectif Si le terme «droit» rappelle le champ juridique (ce qui explique des réappropriations légalistes dont il fait l’objet), il ne s’agit pourtant pas d’une simple demande d’accès ou de retour à une ville traditionnelle.

Résistance au néolibéralisme - Christian De Montlibert

Résistance au néolibéralisme - Christian De Montlibert

Avec, en 1998, la mise en place du processus de Bologne qui transforme les curricula disciplinaires en parcours d accumulation de points (ECTS), puis la loi de programmation de la recherche de 2006 qui impose le regroupement de laboratoires et duniversi-tés, crée une Agence d’évaluation et permet le développement de fondations pour drainer des fonds, la « loi LRU » de 2007, ensuite, qui donne des pouvoirs accrus au président de l’université (dont des capacités de recrutement et de répartition des primes) et permet une réduction du contrôle des pairs sur les carrières, le décret du 23 avril 2009 qui permet au président de l’université de « moduler » les services des enseignants-chercheurs, puis la loi de 2013 qui préconise l’université numérique, qui transforme les premiers cycles en cycles pluridisciplinaires d’élaboration de projets individuels et qui offre aux établissements privés la possibilité d une légitimation d’État, l’avancement de l’enseignement supérieur, vers son avenir néolibéral tel que l’ont imaginé l’OCDE, la Banque mondiale, le patronat européen rassemblé dans l'Euro-pean Round Table, la Commission européenne, et les chefs d’État réunis à Lisbonne autour de « l’économie de la connaissance » se poursuit inexorablement. Le nouveau système de répartition des lycéens-lycéennes dans l’enseignement supérieur, « Parcours sup », est un pas de plus dans cette transformation en imposant une logique d’ajustement inspirée par les conceptions néolibérales de l’offre et de la demande, une objectivation de la formation du prix de chaque élève, et un marché libre et non faussé pour assurer la répartition des lycéens. La différentiation des frais d’inscription selon l’origine nationale, la création d’« établissements expérimentaux » dérogeant aux règles autorisée par l’ordonnance du 12 décembre 2018 complètent à ce jour les dispositifs qui rompent avec un modèle universitaire de 800 ans. En somme la transformation de l’université et de la recherche est régie par trois principes : managérialisation, marchandisation et professionnalisation et trois corollaires évaluation, contractualisation, utilitarisme.
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 La managérialisation

Appliquer les modèles du management des entreprises privées est l'objectif principal des dernières mesures. Tout se passe comme si aujourd’hui « l’utopie universitaire » que représente un système relativement démocratique était insupportable. Toutes les mesures mises en place visent à la réduire (réduire les capacités des conseils d’administration construits sur l’élection, renforcer les pouvoirs des présidents d’université qui deviennent des chefs d’établissement, introduire des représentants des entreprises dans des « comités d’orientation stratégique », recruter du personnel contractuel le temps de la réalisation d’un projet pour contrer le statut de fonctionnaire des enseignants et dés chercheurs (renommés les « hauts potentiels ») pour rehausser la place dans les palmarès et même discrètement ici et là mettre en cause la reconnaissance juridiquement garantie de la liberté de penser qui autorise le développement de la pensée critique. Comme l’enseignement supérieur souffre d’un manque de financement, le secteur privé est invité par des mesures diverses à y investir, en échange de contreparties en matière de contrôle des orientations de la formation et de la recherche et de dépôt de brevets. Que des universités soient amenées à entrer en concurrence avec des sociétés privées spécialisées dans la vente de programmes « éducationnels » ou à louer les services de sociétés spécialisées dans le « e-learning » pourrait pourtant avoir, contrairement aux apparences, moins de conséquences que l’obligation d’aller à la recherche de contrats pour financer les recherches, donc de développer des services de fond, raising (démarchage de financements), de pratiquer la comparaison et l’évaluation externe du bench-marking,de recruter des chercheurs contractuels et de piloter la recherche

La professionnalisation

La professionnalisation, enfin, passe par la réforme des cursus mise en place. Pourtant croire qu’il suffira de « professionnaliser », soit de rapprocher la formation des « besoins des entreprises », pour résoudre les problèmes d’emploi et d adaptation à l’emploi est une illusion techniciste et un leurre idéologique. Une illusion dans un monde où l'économie est sous la dépendance de la financiarisation, où le capitalisme détruit sans cesse les sources anciennes de profit pour en conquérir de nouvelles, ou les technologies se transforment rapidement, où les modes d organisation du travail sont sans cesse modifiés pour maintenir une domination sur les salariés. Seule une formation générale de haut niveau peut véritablement armer les salariés face aux imprévus du marché, mais ce n'est que très partiellement l’objectif de ces réformes qui visent surtout à subordonner « l’esprit » de la formation aux volontés des fractions sociales dominantes et maintenir l’état actuel des structures sociales ; l’ambition de formatage idéologique domine. Enfin la professionnalisation déstructure de  l'intérieur le système universitaire «les licences professionnelles reposent sur un « cahier des charges » défini avec les employeurs,  elles facilitent l’arrivée massive dans l’enseignement de contractuels et vacataires par ailleurs salariés d’entreprises.

Premier corollaire : l’évaluation

Le discours néolibéral a fait de la « transparence » son fétiche. D’une part pour se prémunir des « risques inconsidérés », il faut bien évaluer l’efficacité des sociétés de placement et gestion de fonds et élaborer des systèmes de notation des sociétés de cour-tage, d’autre part pour que les équilibres entre l’offre et la demande s'établissent, il faut bien que chaque partie possède toute l’information. Ainsi, de proche en proche, s'est élaboré une sorte de modèle qui s’est généralisé et conduit à réclamer la mise en place d’instruments pour mener, dans les centres de recherche universitaire, une politique d’évaluation très différente de celle qui a été menée jusqu’ici, dont on peut énoncer comme suit la théorie. Il s’agit de substituer à une évaluation de la qualité des produits (diplômes) une évaluation de la qualité des producteurs (accrédi-tation et palmarès), ce qui implique que les agences d'évaluation ne soient plus nationales mais des agences indépendantes transnationales . L’évaluation peut dès lors être rapportée aux normes d’assurance-qualité de type ISO 9000 (International Organization for Standardization) supposées utiles pour l’étudiant et le futur employeur de cet étudiant pour guider leurs choix sur le « marché de la formation »; elle nécessite aussi des accréditations d’établissements et de programmes qui certifient la conformité à un « référentiel » reconnu par la puissance publique, les employeurs, les experts, les associations de « prestataires de services » d’enseignement supérieur soucieux de préserver leur « image de marque ».

Deuxième corollaire : l’utilitarisme

Même les fondations suscitent des inquiétudes : il est évident que les entreprises ne financeront de telles fondations que si elles en retirent des avantages directs (découvertes ou amélioration de procédés ou de produits à même d’augmenter leurs profits) ou indirects (amélioration de leur prestige). La mise en place des pôles de compétitivité est une autre manière de réaliser cette nouvelle conception de l’enrôlement de la science : une ou plusieurs grandes entreprises en sont les pivots et devraient récupérer aussi bien les résultats des recherches que la manne versée par l’État. La recherche fondamentale comme la recherche appliquée sont menacées par l’intrusion de critères étrangers à l’avancement de la science. Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner d’une crise de confiance dans la science : la marchandisation de la science accroît d’autant plus la crise de confiance quelle facilite l’importation dans la production des connaissances de normes et de modèles qui accélèrent la soumission aux intérêts privés et l’abandon d’objectifs de « bien commun ».

Troisième corollaire : la contractualisation

Ces principes qui guident les réformes de l’enseignement supérieur et de la recherche ne peuvent pas aboutir tant que l’ensemble du personnel est composé de fonctionnaires régis par le statut de 1946 de la fonction publique, tant aussi que le principe de l’indépendance des universitaires, inscrit dans la Constitution, est affirmé. Aussi la politique menée a-t-elle, obligatoirement, des effets sur la reproduction du corps : le nombre d’enseignants fonctionnaires du supérieur devrait assez rapidement se stabiliser si ce n’est décroître, alors que le statut de contractuels déjà très répandu devrait devenir la règle. Sachant combien sont difficiles les conditions d’existence des doctorants - petits boulots, vacations, absence de droits sociaux, absence de moyens
 

Théorie du langage - Karl Bühler

Théorie du langage - Karl Bühler

Pour Bühler, la représentation n’y est pas réalisée par une image mentale (Vorstellung) qui serait déclenchée chez le lecteur pendant qu’il lit la phrase. La phrase ne représente pas sous forme d’une image, mais demande une activité de la part du locuteur et de l’auditeur. Si cette phrase se trouve dans un manuel de géographie, le lecteur va en faire ressortir un état de choses géographique ; si elle est formulée dans un autre contexte, elle va lui parler d’autre chose. Bühler l’exprime ainsi : « Cette performance toute différente de la phrase est, comme je le crois, très clairement exprimée par le mot représentation, car la phrase produit les mêmes effets qui, pour certains états de choses, peuvent être produits par des images, des cartes géographiques, des courbes, des formules mathématique et chimique, à savoir que le connaisseur peut “prélever” à partir d’eux l’état des choses.2 » 

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Faisons un détour. J’ai jadis cherché en psychologie un terme pour désigner un vécu particulier, familier à chacun de nous, que j’ai alors appelée laconiquement Aha-Erlebnis, « expérience-eurêka ». Le terme est aujourd’hui usuel en psychologie 1. Si on réfléchit en termes de théorie du langage au caractère forcé, mais non impossible, d’une telle expression, on trouvera qu’elle provient d’un manque de mot semblable aux innombrables cas où l’emploi d’un article offre une échappatoire. Dans l’exemple cité, l’aide n’est pas venue d’un article mais du procédé consistant à composer un mot. Toutefois le manque de mot et le secours apporté sont comparables ici et là. Selon la conception traditionnelle, aha dans le flux du discours n’est pas un terme dénominatif, mais une particule de manifestation 2, une interjection. Mais une fois en composition avec le dénominatif Erlebn, « expérience vécue », sa fonction prend un caractère un peu différent. En termes grammaticaux, aha devient le tenant lieu d’une épithète et, en termes psychologiques, le composé Aha-Erlebnis exige ceci de l’auditeur : « Songe à l’état d’esprit dans lequel tu prononces ordinairement l’interjection aha. »

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REPRESENTATION (SYMBOLIQUE) 

Darstellung

Le rôle central de la Darstellung dans la Sprachtheorie est indiqué d’emblée par le sous-titre du livre : « la fonction représentationnelle ». Alors que la Vorstellung est d'ordre mental, la Darstellung désigne la figuration* par le langage. Elle est donc purement sémiotique et constitue, à ce titre, l’un des pôles du modèle instrumental. Dans (1918a), Bühler affirme n’avoir trouvé dans aucune théorie du langage ce terme qu’il emploie depuis quelques années, car, dit-il, la fonction ainsi décrite est la même que celle des cartes de géographie ou des formules '! mathématiques ou chimiques, elle permet d’extraire de cette figuration une information sur l’état de choses.
 

REPRÉSENTATION MENTALE, IDÉE

Vorstellung (Vorstellen)

La notion de Vorstellung fait de manière générale référence à un acte ou un objet de pensée, image mentale ou plus simplement « idée ». — Ainsi c’est par ce mot (et non par Begriff, qui désigne le concept stricto )que la traduction allemande de Saussure rend le premier membre du couple {concept/image acoustique}. Bühler évoque, de même, les Vorstellungen de Lévy-Bruhl (§ 14.1). Mais il parle aussi de Vorstellungsleben (« vie mentale »), ou de Wandem in der Vorstellung (« voyages en imagination »). Vorstellung n’est donc pas stricto sensu un terme technique, mais peut, en contexte, désigner plus spécifiquement la « représentation mentale », distincte de la signification intentionnelle* (Meinen, § 14.1) et surtout sémiotique (Bedeutung, § 23.3). Elle véhicule alors une connotation visuelle ou du moins sensorielle. C’est aussi le cas lorsque Bühler évoque (§ 23.4) « la tendance à refouler une représentation ou une pensée dont l’expression est taboue ». Lorsque cette précision s’impose, Vorstellung est ici traduit par représentation mentale.
 

Le problème à trois corps du capitalisme - Romaric Godin

Le problème à trois corps du capitalisme - Romaric Godin

Le spectacle est un monde de luttes internes au capital, permettant à ce dernier de perpétuer sa domination parce que ces luttes ne portent que sur les marchandises elles-mêmes et non sur l’indépendance de la marchandise. Lorsqu’on se demande si l’on a besoin d’un Samsung ou d’un iPhone, de ChatGPT ou de DeepSeek, on ne s’interroge pas sur l’existence fondamentale du besoin de ces usages.

Le spectacle n’est ainsi rien d’autre qu’une gestion permanente du temps et de la vie quotidienne par le capital. Il n’est pas un ensemble d’images, mais un « rapport social entre des personnes médiatisé par des images », explique Debord, reprenant la définition du capital de Marx. Aujourd’hui, le spectacle inclut tous les moyens numériques contemporains qui permettent d’en multiplier la force pour imposer les besoins qui sont si nécessaires au système.

Cette gestion sociale du capitalisme a trois conséquences fondamentales qui ouvrent la voie à la crise anthropologique. D’abord, celui de la « falsification de la vie sociale » dans laquelle la société se construit autour de besoins issus de la marchandise, c’est-à-dire de la « non-vie ». La vie concrète, celle dans laquelle jadis la valeur d’usage prenait sa source, est désormais forgée par les besoins du capital. Elle disparaît donc dans sa spécificité issue du vécu individuel pour se perdre dans une pseudo-satisfaction temporaire imposée. La liberté proclamée par les chantres du capitalisme n’est qu’illusion : c’est une liberté sans chair, sans vie, un « faux choix » restreint par la survie de la marchandise.

En conséquence, les besoins, peu à peu, se séparent de la la libération de l’« artificiel illimité » par l’accumulation, le « désir vivant » est « désarmé ». Et il finit par rendre les armes, livrant l’individu tout entier à la marchandise.

La deuxième conséquence de cette architecture moderne des besoins, c’est que la pauvreté est toujours présente au cœur de l’abondance. Mieux même, elle en est constitutive. Puisqu’il faut qu’une marchandise puisse toujours être remplacée par une autre, elle doit, on l’a vu, contenir la privation. Paradoxalement, et contrairement à ce que prétend la fausse rationalité économique, c’est l’abondance même qui crée cette privation. Produite en masse, la marchandise convoitée pour un usage qui devait rendre le consommateur unique et meilleur est immédiatement déceptive en ce qu’elle ne reconnaît aucune singularité au consommateur. « L’objet qui était prestigieux dans le spectacle devient vulgaire à l’instant où il entre chez ce consommateur en même temps que chez tous les autres », décrit Debord qui parle d’« imposture de la satisfaction ».

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La troisième conséquence est celle de la dépendance. Ce manque permanent dans lequel la vie du consommateur s’enferme fabrique une temporalité à part qui renforce encore davantage la domination du capital. Debord l’appelle le « temps pseudo-cyclique », un temps où les activités de production (le travail) et de consommation (les « loisirs »>) sont intégrées et qui devient lui-même la « matière première de nouveaux produits diversifiés »>. Le contrôle du temps des individus devient alors une nécessité non seulement pour produire de la marchandise, mais aussi pour pousser encore plus loin le règne de la non-vie. Les réseaux sociaux incarnent une forme d’aboutissement de cette évolution. Ils sont, par excellence, le règne de la vie falsifiée, celle des trolls ou des influenceurs qui tentent d’imposer leur version de la vie, elle-même soumise à la marchandise, comme la norme sociale. Ils sont le lieu même de la « fausse lutte spectaculaire », toujours renouvelée, qui permet d’occuper le temps réel par du temps pseudo-cyclique pour éviter toute forme de contestation radicale. Enfin, ils sont eux-mêmes des marchandises porteuses de désir de marchandises.

On comprend alors mieux pourquoi les nouvelles technologiques numériques ont moins visé des gains de productivité que l’envahissement du temps des individus, et donc pourquoi le choix a été fait de développer davantage des jouets plutôt que des outils, pour reprendre les termes de Jason Smith. Puisque les gains de productivité sont désormais extrêmement difficiles à réaliser, la croissance des profits dépend davantage de la manipulation de la valeur d’usage, c’est-à-dire de la création permanente de nouveaux besoins. L’occupation du temps du consommateur vient compenser la difficulté à créer de la plus-value relative.

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L’automatisation du travail, loin de « détruire les emplois », comme on l’entend sans cesse, les déplace vers des secteurs intenses en travail - schématiquement, les services - où se met en place un contrôle numérique qui n’a pas d’autre fonction que de « déshumaniser » ces tâches souvent fondées sur la relation humaine. La surveillance hiérarchique, la notation des clients, l’omniprésence des caméras obligent les employés à standardiser le plus possible leurs interactions. Progressivement, le travail se vide de tout aspect spécifique à une relation humaine authentique ; il se met au diapason de ces machines qui, partout, surveillent le travailleur. Lequel doit, sous cette pression, se détacher le plus possible de ce qui est, en lui, étranger aux exigences du capital, c’est-à-dire son humanité.

Car de plus en plus, le travailleur est mis en concurrence avec la machine. Et la qualité approximative du service rendu par la machine n’est pas un argument pour créer de meilleures conditions de travail, mais pour renforcer la pression sur l’emploi. Le cas de caisses automatiques dans les supermarchés est, de ce point de vue, éclairant. La déshumanisation capitaliste conduit de nombreux clients à éviter une caisse tenue par un humain. Des caisses dites « automatiques » ont donc été mises en place, laissant le client effectuer ce travail sans être rémunéré. Mais comme ces machines sont défectueuses, il a fallu développer les emplois d’agents de sécurité et maintenir des caisses « humaines ».