lundi 7 août 2023

L’inassouvissement – S.I. Witkiewicz

L’inassouvissement – S.I. Witkiewicz

 

Première partie – L’éveil

Genezyp sc mit à se remémorer le rêve dans le sens inverse de son déroulement, normal. (Car un rêve n’est jamais vécu directement de façon actuelle à l’instant de son passage : il existe exclusivement en tant que souvenir. De là vient l’étrange caractère spécifique de son contenu même le plus ordinaire. C’est pourquoi les souvenirs que nous ne pouvons localiser avec précision dans le passé prennent justement la coloration spéciale des rêves.) Du fond mystérieux d’un monde imaginaire sortit une série d’événements apparemment faibles et mesquins, comme s’ils n’appartenaient au souvenir de personne, et qui pourtant étaient tellement bien à lui, à Genezyp, et puissants d’une sorte de puissance extra-terrestre ; ils lui paraissaient, malgré leur petitesse simultanée, jeter une ombre menaçante pleine de prémonition et de remords pour une faute non commise sur cet instant présent d’insouciance après le baccalauréat et sur la lueur dorée du soleil d’hiver qui s’éteignait parmi les bois pourpres.

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... je ne serai pas un clown, répétait Abnol avec un entêtement d’ivrogne. Je lais cela uniquement pour poursuivre les desseins secrets de mon propre développement intérieur. Je suis empoisonné par des choses non dites, dont je puis seulement prendre conscience en écrivant un roman. Ce sont elles qui, en se décomposant dans mon cerveau, produisent la ptomaïne de la confusion, de la paresse et de l’impuissance. Je dois voir ce qu’il y a derrière cela et qu’une bande de bestiaux à demi mécanisés, indignes d’une véritable création artistique, mais avec la prétention d’être des demi-dieux et peut-être quelques sages en voie de disparition, que je ne connaîtrai pas personnellement, que tous ceux-là me lisent, qu’est-ce que cela peut me faire à moi, à moi ? Je n’ai pas l’intention d’être un producteur d’injections fortifiantes pour sentiments nationaux en train de crever, ou pour instincts sociaux en dégénérescence, pour tous ces vers agonisants sur la charogne pourrie de la magnifique brute des siècles passés. Je ne veux pas décrire ces hommes de l’avenir qui exhalent le vide d’une santé bestiale. D’ailleurs, que pourrait dire d’eux un homme vraiment intelligent ? De ceux-là qui entrent dans leur prédétermination comme une épée au fourreau ou un bijou dans l’écrin. Une fonction idéalement adaptée à l’instrument n’a rien d’intéressant du point de vue psychologique, et de nos jours un roman épique est une fiction d’écrivassier stérile. Mais ce qui est plus intéressant que n’importe quoi, c’est l’inadaptation absolue (!) de l’homme à la fonction de l’existence. Et cela n’apparaît que dans les époques de décadence. C’est alors seulement qu’on aperçoit les lois métaphysiques de l’être dans leur atrocité toute nue. On peut me reprocher de créer des gens sans volonté, des oisifs, des analytiques incapables d’un acte. Que de moins intelligents que moi s’occupent d’autres types, avec même des aventures tropicales et du sport ! Moi, je ne décrirai pas ce que le premier idiot venu peut voir et raconter. Moi, je dois pénétrer dans l' inconnu, jusqu au fondement essentiel de ce que les imbéciles superficiels voient et dépeignent sans peine. Je veux rechercher les lois de l'histoire du monde non seulement ici, mais partout où il y a des créatures pensantes. Je n’ai pas l’ambition de dépeindre la vie dans sa totalité car cette totalité est ennuyeuse, comme un expose de la théorie d’Einstein, ce dernier grand penseur de la physique, est ennuyeux

pour ma cuisinière.    

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— Rien ne te protégera de la bouffonnerie, quoi que tu penses de toi-même. La vérité sur toi-même est-elle ce que tu t’imagines, ou bien ce que tu es effectivement dans la société qui s’enchevêtre selon des lois métaphysiques transcendentales ? Les artistes ont toujours été les bouffons des grands de ce monde et ils le resteront, du moins tant que des déchets de cette ancienne grandeur se promèneront par le monde, comme les princes Ticonderoga ici présents dans leur propre palais. (La princesse manqua mourir tant son amour-propre était flatté. Elle aimait l’audace en société chez ses invités de catégorie « inférieure ». Elle se régalait de leurs impertinences, elle les collectionnait et les inscrivait dans son « petit journal », comme elle appelait ce ramassis d’impudents épanchements masculins.) — Tu peux t’imaginer que tu écris pour ton propre approfondissement, mais socialement tu n’es qu’un saltimbanque qui égaie cette élite a l’âme accablée d’ennui par l’assouvissement de tous scs désirs, cette ex-élite qui n’est plus maintenant qu’une racaille et qui par miracle se maintient encore à la surface chez nous, comme une écume sale sur le courant violent de la nouvelle humanité naissante. Moi, je me rends seulement compte de cela et je ne pourrais pas être autrement, mais toi...

 

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je suis dans le royaume sans qualités de l’absolue nécessité dans l’arbitraire ! Car y a-t-il rien de plus terrible que cette heure entre deux et trois heures de l’après-midi, quand on ne peut rien se cacher à soi-même et que l’horreur métaphysique toute nue perce comme un croc les ruines des illusion* quotidiennes, l’aide desquelles nous tentons de tuer le non-sens d’une vie sans foi... O Dieu !

 

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Subitement Genezyp fut soûl au point de perdre conscience. Il discutait de quelque chose avec la princesse, lui promettait quelque chose — il se produisait des choses incommensurables, même si avait pu exister cette fameuse « mesure psychique de Lebesgue », cette possibilité de différencier les ultimes, les plus minuscules déviations du psychisme humain. Le monde paraissait éclater d’autoinassouvissement définitif. Des « morceaux d’âme » se déchiraient en lambeaux et étaient transportés vers des régions inconnues par un tourbillon enflammé d’alcool mêlé de cervelle de jouvenceau A un certain moment, Zypcio se leva, sortit de la pièce comme un automate, s’habilla et sortit du palais en courant. Il était grand temps. Il vomit horriblement. Un moment plus tard, un tourbillon de neige dure granulée l’assaillit sur le Plan des Grains. Mais il ne s’était pas encore éveülé ce soir-là — il n’avait

 

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A présent, cette étendue acquérait tout à coup une troisième dimension, accusant des différences d’éloignement et des perspectives infinies. La pensée, lancée avec une force furieuse, gravitait autour de mondes lointains et s’efforçait d’en percer le sens profond. Les connaissances acquises, gisant dans la mémoire comme une masse inerte, commençaient maintenant à remonter à la surface et à se grouper autour de questions formulées à neuf, non comme des problèmes de l’esprit, mais comme un cri d’effroi devant l’omni-mystère contenu dans l’infini du temps et de l’espace et dans le fait apparemment simple que tout était précisément ainsi et non autrement.

 

 

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— Monsieur Putrice (c’est le diminutif qu’on donnait à Putricide Tengier). Je ne sais pas qui je serai demain. Tout s’est retourné en moi, et non selon un angle dans le même plan, mais bien en un autre espace. Ce sont des conceptions trop hautes pour moi (il dit cela avec amertume et ironie), je ne crois pas comme vous à une telle importance de l’art. Vos conceptions sont plus hautes que les choses auxquelles elles se rapportent — intrinsèquement plus hautes en tant que pensée — car vous avez exagéré la valeur de leur fondement réel. Moi, j’aime la littérature, car pour moi il y a là plus de vie que dans ma propre existence. La vie est là, plus concentrée qu’elle ne le sera jamais dans la réalité. Le prix de cette condensation est l’irréalité. (Tengier s’esclaffa. « Il sait quelle est la différence entre l’illusion et la vie réelle — ha, ha ! Lui-même n’est tout entier qu’une seule grande illusion. Je ne dois pas avoir de remords. ») Mais ce qui m’importe, c’est cette vie-ci. Qu’elle soit unique en son genre, et donc en même temps nécessairement différente, un modèle, un idéal de perfection, même en ce qui est ou ce qui pourrait être le mal — bien plus : qu’il y ait de la perfection même dans ce qui est raté. Cela c’est le sommet de la vie... (Il regardait droit devant lui fixement avec fièvre.) Mais maintenant tout se transforme si horriblement, si étrangement que je ne sais plus s’il s’agit de moi ou de quelqu’un d’autre. Cette contradiction du changement et de la continuité...

                  Rappelle-toi une fois pour toutes que si nous avons des doutes quant à la continuité de notre moi, c’est parce qu’il est précisément continu. Une telle question serait impossible sans cela. Cette unité de la personnalité nous est donnée directement dans sa continuité — et nos doutes n’ont d’autre source que la trop grande hétérogénéité des complexes partiels. Même chez ceux qui souffrent de dédoublement de la personnalité, les fragments de durée doivent être continus ; il n’y a pas de durées infiniment courtes...

                  Je comprends intuitivement ce que vous dites. Mais ce sont déjà des idées plus lointaines. Moi, je n’ai pas de base générale. J’aimais mon père et j’avais peur de lui. Il meurt, et maintenant cela ne me fait rien du tout. (Tengier le dévisagea attentivement, mais ce regard ressemblait à celui qu’on jette dans un miroir.) Je me sens mal comme jamais auparavant, et cela sans aucune raison — comme si j’avais la sensation que tout, mais alors tout dans le monde entier n’est pas comme cela devrait être. Tout est enrobé dans une sorte de gaine, même l’astronomie. Et moi je veux toucher les choses toutes nues, comme je touche mon propre visage de ma propre main- Je veux tout changer, afin que ce soit comme cela doit être. Je veux tout posséder, étouffer, serrer, écraser, torturer ! ! !... — cria hystériquement, presque en pleurant, Genezyp, qui ne se reconnaissait pas lui-même dans ce qu’il disait. Une fois formulée, une pensée jusqu’ici inimportante devenait l’unique réalité.

 

 

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— On verra cela plus tard, dit-il. La grandeur de toute chose se trouve seulement dans l’art. Il est le mystère de l’existence placé sous nos yeux comme du sanglier sur un plat, comme quelque chose de tangible, tu comprends, et non comme un système de concepts. Ce dont tu parles, j’en fais des phénomènes presque matériels. Mais je ne les entends pas dans l’orchestre — c’est terrible, et pas seulement pour moi. Quelqu’un a dit que la musique est un art inférieur, car ce sont des marteaux qui tapent sur des boyaux de mouton et des cordes ou bien un crin de cheval qu’on frotte sur les mêmes boyaux ou bien des tuyaux ensalivés dans lesquels on souffle. Du vacarme — le vacarme est quelque chose de grand, il assourdit, aveugle, tue la volonté et crée une véritable furie dionysiaque dans une dimension abstraite au-delà de la vie. Et pourtant il existe, il n’est pas seulement une promesse de l’esprit. Le silence, c’est la mort. La peinture, la sculpture, cela reste sur place, c’est statique.

 

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Mais il sentait que c’était la vérité. En fait, ces dangers-là ne le menaçaient pas. Tengier transposait tout en des dimensions artistiques. Une autre psychologie lui était étrangère ; inconsciemment il considérait tous les gens comme des artistes ou bien comme des automates sans âme, de là venait son amoralité. D’autres menaces (sous la forme d’un doigt ou de quelque chose de plus menaçant encore, venant d’on ne sait qui, venant même d’au-delà de la terre) clignotaient quelque part sous les éboulis d’obscurs pressentiments et s’éteignaient soudain comme des étincelles derrière un train lancé dans un paysage inconnu.

                  Je n’en ai jamais eu l’intention. Je veux la vie elle-même sans aucun supplément. (Que faisait-il donc de cette « littérature » tant désirée ? !) Je serai moi-même dans un petit fragment d’existence.

 

 

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                  N’essaie pas de comprendre. Prcnds-le comme cela vient, comme un trésor sans prix, et ne le gaspille pas, n’y réfléchis pas, car tu ne trouveras rien — tu n’arriveras qu’à disséminer l’étrangeté en lambeaux de concepts morts. Je peux te montrer un homme qui a fait cela : il est ici. Et surtout n’essaie pas d’exprimer cela, n’importe comment — n’en parle meme à personne, car tu tomberais dans l’art et tu vois ce que cela donne : je veux que tout cela devienne de plus en plus étrange et j'entasse les impossibilités les unes sur les autres pour y arriver. Mais la bête est inassouvie, rien ne lui suffit. Mais on peut s’accoutumer à l’intensification de tels moments comme à la vodka ou à quelque chose de pire encore. Après il n’y a plus rien à faire : il faut aller toujours plus loin, s’enfoncer là-dedans jusqu’à la folie.

                  Et qu’est-ce que la folie ?

                  Tu veux une définition classique ? L’incommensurabilité de la réalité et d’un état intérieur, poussée à un degré qui dépasse les normes de sécurité admises dans un certain milieu.

                  Donc vous êtes aussi un fou ? Votre musique est dangereuse et c’est pour cela que vous êtes méconnu.

 

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— La foi dans le sens de la vie est l’apanage des gens sans envergure. Avoir conscience de l’irrationalité de l’existence et vivre comme si elle était rationnelle, cela est encore la marque d’une certaine classe. C’est quelque chose entre le suicide et la transformation en bétail incapable de penser. Tout ce qui jadis était profond était toujours né du désespoir extrême et du doute. Mais cela avait tout de même une valeur : par un effet tout à fait dissemblable de son origine, cela donnait aux autres hommes la conscience de quelque chose de tout différent : de leur valeur individuelle, qui à son tour créait les fondements d’une socialisation qui empêchait les doutes ultérieurs. Mais aujourd’hui 1’époquc des doutes est révolue.

Il faut agir sans penser (pas dans le sens technique évidemment) : produire le maximum à tout prix. Toutes les choses que nous réalisons, meme nous, ne sont que des formes variées de ce non-sens définitif de l’existence que l’on se cache à soi-même. L’humanité galope comme un troupeau de moutons vers le bonheur de l’ignorance, elle commence à opprimer ces éclaireurs de conscience, devenus des nains aujourd’hui, qui la gênent dans cette course et ne donnent rien en échange. Jadis ils étaient nécessaires pour donner au troupeau conscience et possibilité d’organisation. A présent ils sont superflus — ils peuvent périr, d’autant plus qu’ils sont d’une classe bien inférieure aux anciens. Oui, il est certain qu’en lui-même le fait de l’existence est monstrueux : il est fondé sur le malheur des autres, à commencer par les millions d’êtres qui meurent en nous à chaque instant (et qui y naissent, c’est vrai, mais pour la même souffrance) afin que nous puissions durer pendant ce misérable laps de temps.

 

 

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— Et pourtant j’ai raison, dit-il avec obstination. Mon système de concepts n’est peut-être pas parfait pour exprimer cela adéquatement et sans équivoque, néanmoins il est le seul vrai — il rend compte de ce qui est vrai. Si je le parachevais, les bolchéviques devraient l’adopter en tant que forme du matérialisme plus haute que celle qui est officiellement professée à présent. C est le matérialisme biologique : il n’y a que la matière vivante, individualisée à divers degrés, douée de conscience en ce sens que même les microbes ont des sensations et une certaine personnalité rudimentaire. Chez nous la conscience est liée à l’intellect — c est un luxe, une superstructure. Il nous est plus facile de nous imaginer une gradation vers le haut que vers le bas — et elle dépend des liens étroits ou lâches entre les diverses parties de l’organisme, car les cellules doivent être complexes.

 

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« Pour certains imbéciles farcis de matérialisme bon marché, la métaphysique est une chose ennuyeuse et sèche, et arbitraire ! O crétins : ceci n’est pas la théosophie, qui se conquiert comme une chose toute faite, sans aucun effort intellectuel. D’autres, par peur de la métaphysique et craignant d’accepter l’existence de leur « moi » immédiatement donné, s’efforcent de dire le moins possible : ce sont des « behavioristes » ou d’autres pseudo-modestes américains. Ne vaudrait-il vraiment pas mieux que ces choses soient officiellement interdites, si un homme comme Russell, après toutes ses promesses, a écrit un livre comme L'analyse de l'âme ?» — ainsi parlait Sturfan Abnol. En raison de l’intensification des désirs disparaissait le sentiment de sûreté de soi de vieux monsieur omniscient et l’intolérable malaise printanio-sexo-quasi-métaphysique mit en branle définitivement les muscles, les tendons, les ganglions et autres jointures de ce « moi » qui se frayait un chemin à travers la forêt saturée par le souffle de la vie qui s’éveillait (« dieser prak- tischen Einheit » selon Mach — comme si le concept « pratique » pouvait être réduit simultanément on ne sait comment au concept de masse — et d’une masse d’éléments liés entre eux ! !). C’est ainsi que s’était indigné une fois quelqu’un, mais Zypcio n’était pas encore à même de comprendre cela. Par moments, précisément lorsqu’il se trouvait dans de tels états, la misère matérielle de la situation actuelle commençait à le tourmenter. Parfois, mais pour un temps très court, une colère sauvage contre son père s’emparait même de lui. Mais il se consolait par l’idée que « de toute façon bientôt tout cela s’en irait au diable » (ainsi que disaient les défaitistes), et l’avenir se présentait alors à lui sous une forme rappelant à la fois une femme et un sphinx, alléchante par la complication d’aventures inattendues. Et il pensait d'une manière subconsciente, imagée, presque comme son père lorsqu'il avait écrit avant sa mort sa dernière lettre à Kocmoluchowicz.

 

 

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L'alcool et le haschish le frappèrent à la base de la tête comme une torpille qui atteint un cuirassé. Il avait cessé d’être lui-même, il ne savait littéralement plus qui il était, il s’incarnait dans toutes les personnes présentes et même dans les objets morts, et tout lui semblait se multiplier à l’infini. Non seulement la quantité infinie de toutes les choses persistait, mais les concepts se multipliaient également — la quantité des concepts de piano était aussi infinie. « Une vision logique dans le haschish — est-ce que cela ne vaut pas la peine de dire quelque chose à ce sujet à ce logicien desséché ? » Il fit un geste dédaigneux de la main. Il résonnait tout entier de l’intérieur comme quelque incompréhensible instrument, frappé par Dieu ou Satan (il ne savait pas qui) dans un moment d’inspiration terrible née de la torture de la solitude et de la nostalgie, dont l’Infini lui-même était la limite et la prison. Pouvait-il y avoir quelque chose de plus haut ? La conception satanique d'une nouvelle œuvre encore musicalement sans nom l’emplit comme un lingam en folie emplit une femelle, l’illumina de l’intérieur de telle sorte qu’il en devint parfait dans le monde entier, comme un cristal idéal dans la grise masse de pierres qui l’a enfanté. Il s’enflamma de lui-même à cause de son propre néant, comme dans le désert interstellaire un monstrueux météore qui se serait écorché au tranchant de l’atmosphère planétaire. Cette atmosphère était pour lui l’unité transcendante (et non transcendentale) de l’être — et quoi encore ? Comme matériel et comme catalyseur : une petite femme, monsieur, un petit conflit domestique, une petite vodka au haschish, monsieur, de petites saloperies avec de petits jeunes gens — tout le tissu des menues pratiques de la vie de ce boiteux monstrueux, celui-là et non un autre, à travers qui galopait un courant d’un milliard de volts d’étrangetés métaphysiques, galopait en écumant d'inassouvissement, sorti des tripes-turbines mêmes de l’être originel, s'individualisant seulement par hasard dans le méli-mélo de la vie de ce personnage. « Centrojob » : ce drôle de mot (une publicité pour le papier à cigarettes français « Job »  ?) semblait être le centre de consolidation du magma de sons qui se roulait en boule, la boussole qui indiquait la direction dans le chaos des possibilités équivalentes toujours plus nombreuses. Il s’enflamma de la rage artistique et constructive la plus pure, Putricide Tengier, l'infortunée victime des puissances supérieures, et il retint son inspiration comme un cheval emballé au bord d’un précipice — qu’elle se condense, qu'elle s'auto-explique — lui, grand seigneur des ultramondes, attendrait jusqu’à ce que les dieux lui donnent le poison préparé pour lui et pour tout son misérable personnel vital. Car tels étaient les produits secondaires * de toute cette comédie créatrice. Il savait déjà ce qu’il jouerait dans un instant (une bribe de ce qui se créait dans les creusets musicaux de sa personnalité), ce par quoi il réduirait en poussière toute cette bande d’infirmes psychiques qui ne lui venaient même pas au nombril, moisissant dans une paresseuse pseudo-normalité, abaissés au niveau d’une mare intellectuelle ou de la fosse à purin de la facilité pleine des ordures intellectuelles de pseudo-savoir. Non — Benz était différent, il comprenait quelque chose, bien qu’il fût tout entier encloué de petits signes logiques — mais les autres, ces « sommets » de la pseudo-intelligentsia de salon, à qui on ne pouvait jamais expliquer leur propre bêtise... brrrr... Le « chien hurlant » couché à ses pieds tendit les oreilles et les muscles sous les chocs musicaux. Le mépris l’emplit à pleins bords — il ne pourrait jamais exprimer cela. Pourquoi ? Après sa mort ils l’apprendraient quand même — non pas par sa musique, mais par les journaux, cette « presse » des esprits vraiment effrayante, qui pétrissait quotidiennement des millions d’entre eux en une marmelade sans idées servant une certaine fiction des partis. La croissance du volume des gazettes et es éditions à bon marché de la camelote littéraire, c’est cela qui dévore les cerveaux — Sturfan Abnol avait raison.

 

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Pendant un instant il perdit conscience. Mais l’image demeurait de ce mal qu’on lui faisait, réel, inouï, incompréhensible. Pourquoi ? A présent seulement il comprenait la cruauté de l’existence, il comprenait qu’en dehors de sa mère personne ne se souciait de lui, que s’il souffrait à la folie ou non, le monde entier s’en fichait éperdument — pour la première fois il prit conscience de cette vérité simple.

 

Deuxième partie – La folie

 

La pensée solitaire bouillait dans une marmite éloignée de la vie. De petites âmes chétives, émissaires effacés du Grand Mal, sans lequel il n’y aurait pas d’Existence en général, préparaient insensiblement la décoction infernale dont on avait décidé, dans les mondes subconscients et quelque part encore dans la lointaine lignée des ancêtres, d’empoisonner l’« organisme » du jeune Kapen, idéalement créé pour d’autres conditions. Rien à faire.

Un beau soir, à la fin d’un jour métaphysiquement quotidien, à l’heure où c’est justement dans l’ordinarité que l’on aperçoit la plus haute étrangeté, Zypcio, qui avait été intellectuellement stérilisé de fond en comble par l’armée, fut appelé à la salle des visites. Au moment où le sergent de semaine s’approchait de lui, il savait déjà ce que cela signifiait. La digue secrète séparant le cœur des parties inférieures du ventre explosa. Il l’avait construite lui-même presque à son propre insu, en essayant de dédaigner le problème de ces relations. Il se préoccupait sans cesse de sa solidité. Et voilà qu’elle éclatait brusquement parce que cet imbécile de Kwapek s’approchait de lui d’un air officiel. Sans qu’il sût pourquoi, un atroce pressentiment le saisit au cœur. Il aperçut une enfilade de prédestinations lointaines : le poison qu’il devait boire jusqu’au fond, jusqu’à la dernière goutte et un nuage noir d’orage s’abattant en silence sur son cerveau sanglant qui émergeait dans le douloureux désert de la vie comme une île inhabitée des mers du sud. La langue de feu de la conscience supérieure léchait sensuellement l’enveloppe cérébrale dénudée et douloureuse de pensées inarticulées. C’était cela, cela — tout juste cela : on avait dépisté ses pensées dans leur cachette avant qu’elles aient eu le temps de se cuirasser. L’exécution lente débuta précisément le 13 mai à sept heures moins le quart. Une odeur de lilas humide entrait par les fenêtres ouvertes du corridor. Le parfum étouffant de tristesse sexuelle s'engouffrait avec la lourde humidité du soir semi-pluvieux et lugubrement automnal. Un terrible désespoir l’inonda jusqu’au cou, sans recours. Jamais plus, jamais plus — la prison à perpétuité en soi-même. Ces murs de l’école, ces murs avaient déjà existé une fois, une fois dans une autre vie et l’écrasaient ainsi depuis des temps immémoriaux, jusqu’à l’inconscience, jusqu’à la fusion infiniment lente dans le Néant. Mais sur la route attendait un petit enfer. « Pourquoi m’obligez-vous tous à devenir fou ? » murmura- t-il en larmes, descendant les escaliers connus, durs, « chevaleresques », « retentissants d’éperons », des escaliers virils qui, à présent, semblaient êtres faits de gutta percha tiède. Il savait déjà ce que cela signifiait : le destin, sous la forme d’un bourreau allemand de légende, avait choisi quelques petites figurines dans une boîte contenant des présents pour les enfants et il lui barrait la route de la vie. Elles ne vivaient pas, ces figurines — c’étaient des automates splendidement conçus, qui donnaient parfaitement l’illusion d’être ses « proches ». (Un vieil individu vulgaire avec une casquette de jockey et un mouchoir rouge autour du cou, découvrant une pomme d’Adam malodorante aux veines apparentes et avec de grandes cicatrices sur les glandes.) C’était cela qu’il fallait embrasser, et encore tendre la deuxième joue — il avait déjà giflé la première jadis. Jamais, jamais ! Il n’aimait personne en cet instant — sans le savoir il était un solipsiste pratique. En vérité l’homme de semaine et le monde tout entier n’étaient que des liaisons d’éléments à la façon de Mach. Il entra dans la salle d’attente des visiteurs. Il pensa consciemment que sa mère l’attendait là avec Liliane, avec Michalski (ils étaient déjà venus une fois) — il savait, par la partie inférieure de son ventre, que c’était son destin le plus honteux qui devait être là. Dites ce que vous voulez, mais « l’érotisme c’est une chose infernale — on ne peut pas mésestimer cela », comme avait dit jadis certain compositeur. (Mais il est impossible de rendre l’intonation de sa voix, cet effroi voluptueux et cette expression des yeux embrumés par un charme abominable et puant.) La dernière fois il avait échappé à la pente diabolique ; tiré par la main de son père, il s’était arraché au piège obscur dans lequel il était attiré par tous les muscles, tendons et nerfs. La dernière fois, son père lui avait tendu la main d’au-delà du tombeau. A partir de ce moment, Zypcio sut qu’il devait être seul et il sut aussi que, même s’il avait eu des forces surhumaines, il ne parviendrait pas à hisser son destin sur ce plan supérieur qu’il s’était créé à partir du petit cercle central du schéma métaphysique de son enfance.

 

 

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Et c'était lui, au nom de ces concepts-cadavres, poussés comme des champignons sur les cadavres de l’ancien concept de sentiment, appelé d'une façon ou d’une autre — aucune importance — c’était lui qui devait commettre la pire des saloperies envers l’unique homme qui en avait deux, le pauvre Kocmoluchowicz qui, dans ces conditions, était évidemment condamné à périr. Au-dessus du bourbier fumant de son moi, s’éleva de nouveau le type mystérieux des régions de la folie, où tout est tel qu’il devrait être — pour certaines gens évidemment. A un moment donné il flanqua à Pietalski un coup de poing en pleine figure et l’expulsa dans l’antichambre. Il l’entendit cracher et graillonner — il eut honte, mais en même temps il se réjouissait d’avoir quelque peu vengé l’idée patriotique. On n’avait qu’à ne pas prendre de tels affreux pour la présenter. Il aurait donné beaucoup pour savoir quel était en cet instant son propre pourcentage (°/o) de nationalisme. Mais non — il ne voyait que les parements jaunes de son uniforme et il sentait que lui. ce gamin méprisé, avait tout de même fait quelque chose de pas mal. Il avait une bonne intuition — voilà, ici ce mot est à sa place, mais elle aurait pu tout aussi bien être fausse. (Comme dit fort justement Edmund Husserl : pourquoi les découvertes dites « intuitives » (terme actuellement favori des femmes présomptueuses qui ne veulent pas penser, et des hommes efféminés) sont-elles toujours faites par des spécialistes parfaitement initiés dans un domaine donné ? L’analogie de certaines formes de pensée, l’utilisation des habitudes du chercheur, l’élimination de certains raisonnements intermédiaires, l’automatisation, voilà ce que c’est, mesdames.

« Vous vaincrez un jour, et à cause de ce même intellect que vous méprisez — c'est autre chose, mais vous n’avez pas raison », disait, à propos de ce problème Sturfan Abnol.) Zypcio ne savait pourtant pas quelles seraient les suites de ce « haut fait » : ce cassage de gueule accéléra de deux semaines l’explosion de certains événements. Car la Centrale du Syndicat de Salut préparait à tout hasard un petit soulèvement de « renseignement », comme ils disaient. Le pays était pour tous les patriotes un mystère presque aussi grand que Kocmoluchowicz lui-même. Plus personne ne comprenait rien et tous étouffaient dans cette fumée générale d’« incompréhensibilité » (terme de Karol Irzykowski — qu’il soit maudit pour cette invention qui permet au premier imbécile venu de déclarer dépourvue de toute valeur la chose qui en a le plus *). Il ne fallait que quelques gouttes de sang pour apprendre ce qui se passait effectivement : e Plonger du papier de tournesol dans du sang frais », comme disait Pietalski. On ne tenait absolument aucun compte du fait que quelqu'un devait mourir dans cette affaire. Ce n’était qu’en cas de succès initia) qu’on pourrait élargir l’attaque et, qui sait? peut-être faire tomber le Général-Quartier-Maître lui-même qui, à la grande colère du Syndicat, pactisait, assez effrontément pour le moment du moins, avec la partie la plus radicale de l’armée, qui se trouvait sous l’influence du Colonel Niehyd-Ochluj. (Evidemment ce « radicalisme » était fortement dissimulé et, en tant que tel, relatif.) Du reste les principaux membres du Syndicat de Salut ne s’engagèrent pas dans cette « expérience » — on pourrait toujours en cas de défaite récuser les subalternes comme irresponsables.

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A présent, dans son domaine malpropre de « musicaillerie » rétribuée, ces pensées rampaient comme des reptiles ou des vers affamés. Et sur tout ce qu'il avait composé jusque là tombait une sinistre ombre rétrospective. Il se contractait en révoltes brusques contre ces pensées, pour défendre la dernière forme d’existence possible — car à ce moment, il n’aurait déjà plus été capable de retourner dans ses pénates ludzimieroises et de renoncer à se vautrer parmi les bâtardes psychophysiques du chœur de Quintophron. Par contre il allait à présent créer tout ce qu’il n’avait pas eu jusqu’alors la force ni le courage de faire : ce compromis serait un tremplin pour le dernier saut dans les hauteurs (profondeurs ?) de la Forme Pure, il justifierait par là les cochonneries de la vie, dans lesquelles il devait s’engager. La dangereuse théorie de la justification artistique des déchéances vitales collait à son cerveau comme un polype. Il se rappelait la phrase de Schumann : « Ein Künstler, der wahnsinnig wird, ist immer im Kampfe mit seiner eigenen Natur... », il y avait aussi quelque chose comme niederge — bah, pas d’importance. Mais non, il n’était pas menacé par la folie. Il méprisait ces faiblards qui osaient parler de rançon du génie *. Mais peut-être n’était-il pas un génie ? Il n’avait jamais analysé l’essence de ces classifications idiotes et scolaires, mais il sentait sa propre valeur presque objective, son importance cosmique (ou quoi d’autre, que diable ! ?), lorsqu’il lisait ses partitions la nuit ; il savait cela froidement, impersonnellement, comme s’il s’agissait d’un autre homme et même d’un rival. Il se jalousait lui-même parce qu’il ne parviendrait pas à faire la même chose une deuxième fois ; il éprouvait cet infaillible et caractéristique pincement au cœur, dont même les natures les moins jalouses ne sont pas • dépourvues. Ah ! s’il avait pu entendre cela par le grand orchestre new-yorkais du Music-Palace et le voir imprimé noir sur blanc dans la Cosmic Edition de Havemeyer (et non dans ses propres gribouillages « posthumes »).

« Que ces « nobles » artistes sombrent dans la folie — moi pas. Il se peut que je le fasse, mais pas nécessairement — si cela devient indispensable. » Quoique sa mère fût noble (« menue noblesse » pratiquement assimilable aux paysans), il disait cela avec un humour véritable. Tengier avait une qualité infiniment rare : il était complètement dépourvu de snobisme aristocratique. Pour le moment, avec ses pauvres petits succès, il se sentait malgré tout dans la partie montante de la sinusoïde vitale.

 

 

 

 

 

Les cahiers et les poésies d’André Walter – André Gide

Les cahiers et les poésies d’André Walter – André Gide

 

PRÉFACE [à I’ « édition définitive » de 1930]

 

Mon excuse est qu'au temps d'André Walter je n'avais pas encore vingt ans. A cet âge, je ne savais pas écrire et, précisément peut-être parce que je sentais en moi des choses neuves à dire, je tâtonnais. Je cherchais à plier la langue; je n'avais pas encore compris combien on apprend plus en se pliant à elle, et de quelle instruction sont ces règles qui d'abord importunent, contre lesquelles l'esprit regimbe et qu'il souhaite pouvoir rejeter. Ceci n 'est rien.

Ce dont je souffre le plus en relisant mes Cahiers, c'est une complaisance envers moi-même dont chaque phrase reste affadie. Peut-être fut-il bon, après tout, pour prendre nettement conscience de mes défauts, qu'ils m'apparussent projetés dans mon écriture, et, si je n'avais pas écrit ce premier livre, sans doute eussé-je moins bien écrit les suivants. Pour m'opposer à moi, besoin était d'abord de me connaître, et de céder d'abord à un premier entraînement. Mais je pense à d'autres défauts plus secrets : souvent ce que je prenais pour la plus sincère expression de moi-même n 'était dû qu 'à ma formation puritaine qui, comme elle m'enseignait à lutter contre mes penchants, satisfaisait un goût de lutte et de spécieuse austérité. Et ce besoin de lutte et cet effort étaient sincères, mais il m'apparut bientôt que les problèmes où je les appliquais n'étaient peut-être pas d'une capitale importance; ils me semblaient alors les seuls dignes de m'occuper. Aujourd'hui que j'ai porté l'effort de la lutte ailleurs, peu m'importe de savoir si je fus vainqueur ou vaincu.

 

CAHIER BLANC

 

Que la nuit est silencieuse. J’ai presque peur à m'endormir. On est seul. La pensée se projette comme sur un fond noir; le temps à venir apparaît sur le sombre comme une bande d’espace. Rien ne distrait de la vision commencée. On n’est plus qu’elle.

Il ne faut pas que l’âme s’alanguisse en ses rêveries mélancoliques, — mais qu’elle se réveille enfin et recommence à vivre.

 

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Jeudi. 

J'ai travaillé pour que l’esprit s’occupe; c’est dans l'effort qu'il se sent vivre. — Sorti toutes les pages écrites qui me rappellent autrefois. Je les veux toutes relire, les ranger, copier, les revivre. J’en écrirai de nouvelles sur des souvenirs anciens.

Je délivrerai ma pensée de ses rêveries antérieures, pour vivre d’une nouvelle vie ; quand les souvenirs seront dits, mon âme en sera plus légère; je les arrêterai dans leur fuite : une chose n’est pas tout à fait morte qui n’est pas encore oubliée. Enfin je ne veux pas m’en aller, sans même détourner la tête, de ce qui m’aura tant charmé durant toute ma jeunesse. — Puis pourquoi chercher après coup les raisons d’une volonté prise, comme pour s’excuser de l’avoir ? J’écris parce que j’ai besoin d’écrire — et voilà tout. La volonté qu’on raisonne en devient plus débile : que l’action soit spontanée.

 

 

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Allain ! l’œuvre rêvée ; — d’abord je la voyais mélancolique et romantique, lorsqu’à l’éveil des sens, j’errais dans les bois, cherchant les solitudes, plein d’inquiétudes inconnues; lorsqu’un chant de vent dans les pins balancés me semblait chanter mes langueurs au gré des strophes récitées ; que je pleurais aux feuilles tombantes, aux soleils couchants, à l’eau fuyante des ruisseaux, et qu’au bruit de la mer je restais songeur tout le jour.

Puis métaphysique et profonde, quand l’esprit commença de s’éveiller aux doutes... enfantins peut-être, mais qui déjà me troublaient si fort. Il n’est pas deux façons de douter.

D’abord, je n’y voyais, dans ce livre, qu’un caractère exposé, sans suite, sans intrigue.

Puis, l’idée m’est venue, à contempler notre amour, au lieu d’un vain personnage qui déclamerait sur ces choses, de les faire vivre et s’agiter immédiatement, avec la passion de ce qu’on a vécu.

 

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Vivre profondément sans plus que le temps vous poursuive. Manger quand j’aurais faim ; dormir n’importe quand, — alors que j'aurais fait ma tâche. Je porterais le manteau blanc, la cuculle et les sandales. Dans ma cellule, une table de chêne, immense, et dessus, tout ouverts, des livres. Un grand lutrin pour travailler debout ; dessus, un livre ouvert. Au-dessus du lit, des livres rangés. Je lirais la Bible, les Védas, Dante, Spinoza. Rabelais, les Stoïques; j’apprendrais le grec, l’hébreu, l’italien: — et ma pensée se sentirait orgueilleusement vivre. Des débauches de science, d’où l’esprit sortirait stupéfié, brisé, comme Jacob de sa lutte avec l’Ange, mais comme lui vainqueur.

 

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J’espérais qu elle prendrait toutes mes tendresses. J’étais enfant, je ne pensais qu’à l’âme ; déjà je vivais dans le rêve ; mon âme se libérait du corps ; et c’était exquis, ce rêve des choses meilleures. Puis je les ai tant séparés que maintenant je n’en suis plus le maître ; ils vont chacun de leur côté, le corps et l’âme ; elle, rêve des caresses toujours plus chastes; lui, s’abandonne à la dérive.

La sagesse voudrait qu’on les mène ensemble, qu'on fasse converger leurs poursuites, et que l’âme ne cherche pas de trop lointaines amours où le corps ne participe.

 

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L’esprit change, il s’affaiblit ; il passe, l’âme demeure.

Ils demanderont ce que c’est l' âme ?

L’ÂME, c’est en nous LA VOLONTÉ AIMANTE.

 

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Mets ta main dans ma main, que nos doigts s’enlacent.

Ton cou sur mon épaulé, et que nos cœurs se sentent battre.

Laisse peser ton front et que nos regards se confondent.

Mais n’allons pas jusqu’au baiser.

De peur que l’amour nous distraie.

 

Ne parlons pas, restons ainsi, que j’entende chanter ton âme Et que la mienne y réponde au travers des doigts confondus. Des cœurs approchés, des regards qui s’appellent...

Ne parlons pas — silence.

 

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Penser parfois que c’est une duperie, cette poursuite de l’âme insaisissable, et qu’elle n’est rien autre chose qu’une manifestation plus déliée de l’esprit, d’où la raison conseille de se réjouir.

 

CAHIER NOIR

 

Par-dessus les temps, les espaces, je t’adresse ces paroles rêveuses, pour que l’écho lointain t’en parvienne. Le savais-tu, Emmanuèle, le savais-tu que nous nous aimions ? — Ton amour a pris toute mon âme ; vers toi maintenant elle répand son parfum. — Je te rends maintenant ce que tu m’as donné : ta musique et ta poésie. Mon âme chante ; écoute-la : elle dit les choses passées — les choses anciennes, pour que tu saches enfin quel était notre amour vivace ; et, pour que lui aussi ne passe, je jette au vent de l'esprit ces pages folles écrites ; elles consommeront le chaste désir de nos âmes et chanteront la symphonie de leurs éternelles fiançailles.

 

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12 juillet.

Le meilleur, c’est d’écrire au hasard — mais cela je ne sais plus le faire, car la vision de l’œuvre me poursuit : j’y subordonne toutes choses. Elle est déjà passée, l’heureuse époque où j’écrivais sans autre souci que d’écrire et parce que ma tête se fatiguait de contenir la pensée turbulente. —

 

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Samedi.

L’ennui d’écrire, car écrire quoi ? Pourquoi plutôt une que l’autre de toutes ces émotions qui reclament leur forme ; et pourtant le besoin d’écrire, car enfin ma tête en éclate de la pression des émotions accumulées.

... Ce qui m’empêche d’écrire, fût-ce des notes très hâtives, c’est la complexité inextricable des émotions plus encore que leur multiplicité ; — car si j’avais des choses fixes à dire, je saurais bien les formuler, mais les moindres perceptions du dehors ébranlent en moi des systèmes compliqués à l’infini de vibrations qui se répondent au physique comme dans l’âme, — qui réveillent des conceptions dormantes, latentes, et dont l’écho longtemps résonne au travers des émotions nouvelles.

... Souvent me prend le désir d’une atmosphère ambiante toute de noir et de silence, de calme muet ; une lampe auprès de moi qui ne ferait pas d’ombres sur les murs ; — le temps, le temps sans sablier ni pendule, le temps, indéfini, pour contempler et transcrire...

 

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La connaissance intuitive est la seule nécessaire. Par delà les phénomènes aux pluralités contingentes, contempler les vérités ineffables. — La raison devient inutile ; il faut la répudier pour qu’elle ne vienne pas, fallacieuse, devant nos yeux hallucinés, lever ses arguments troubles. Les sciences sont dangereuses, car elles exaltent la raison : après, elle parle haut et se veut autoritaire ; les lectures l’enorgueillissent... et de quoi ? Quand l’esprit lit, le cœur sommeille, — et sa ferveur tiédit sous les poussières érudites.

 

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6 août.

Le silence plutôt : les mots sont profanes. Pourquoi parler ? Qu’importent les phrases ?

... Puis, en écrivant, je ne serais pas sincère, je grossirais une émotion aux dépens des autres ; ce que j ai senti, ce que je sens encore, ne peut pas se dire. — Je simulerais involontairement des tristesses que je n’ai pas éprouvées. D ne faut pas vouloir écrire quand même... Pourquoi fixer cette tendresse ? Il est beaucoup plus doux que l’émotion divague.

Je suis resté toute la nuit immobile, oublieux de mon corps, je n’étais ni triste ni gai, je ne pensais pas, mais j’avais des aperceptions extraordinaires.

Vers le matin, j’ai lu de ma Bible, je me suis approché du piano, mais je n’ai pas osé jouer : les harmonies sont trop précises.

 

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La vie n’est qu’un moyen, pas un but : je ne la rechercherai pas pour elle-même.

Nous vivons pour manifester ; mais souvent involontairement, inconsciemment, et pour des vérités que nous ne savons pas, car nous sommes ignorants de notre propre raison d’être.

 

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Enfant que j’étais, de croire que tout pouvait se dire ! — Mais les mots mêmes n’existeraient pas. Le langage n’est que pour les émotions moyennes; les extrêmes se dérobent à l’effort pour les révéler. Toujours excessif en toutes choses, comment pourrais-je parler ? Lorsque je le pourrais, pourquoi parlerais-je ? ils ne comprendraient pas. — On dirait « il est fou », on rirait, on se détournerait en haussant les épaules...

 

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Vendredi ( ?)

Etranges songeries :

Ton existence maintenant ? rien qu’en moi : tu vis parce que je te rêve, lorsque je te rêve et seulement alors ; c’est là ton immortalité.

Tu ne vis que dans ma pensée (musique).

 

LES POESIES D’ANDRE WALTER

 

Une lampe neuve remplace la vide ;

Une nuit succède à une autre nuit ;

Et l’on entend fuir dans la nuit le bruit

Du sablier triste qui se vide.

 

La paix des ruches – Alice Rivaz

La paix des ruches – Alice Rivaz

 

Parfois je me le demande: qu’ avons-nous à faire avec de tels fous ?

Oui, l’homme dans l’exercice de ses pouvoirs terrestres, et le voilà qui devient Attila, Néron, Hitler, Napoléon, et dans l’exercice de son autre puissance il se fait clouer sur des croix, arracher la langue, transpercer de flèches devant les Eves et les Maries consternées qui commencent par se tordre les bras, puis s’affairent pour recueillir les membres épars, ramasser, compter les morts, nettoyer la place.

Non, l’homme en dehors de l’amour ne saurait être notre compagnon. Dès que nous avons cessé de l’aimer, que lui ne nous aime plus, nous n’avons vraiment plus rien à faire ensemble. La forme qu’il délimitait dans cet espace où nous le portions au fond de nous ne recouvre plus qu’un grand vide.

Mais cessons-nous jamais de l’aimer?

 

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Quand nous sommes seuls, tout ce que nous ne savions plus apprivoiser, nous le pouvons à nouveau. Du moins en est-il ainsi de moi. Des pouvoirs me sont rendus quand je suis seule, que j’avais perdus en ne l’étant plus. Il me suffît d’appeler pour que tout revienne, comme s’il n’y avait plus autour de moi qu’un espace libre, sans obstacles, sans murs, dont je deviens alors le centre aimanté et aimantant, ayant recouvré le pouvoir d’attirer à moi ce que je croyais avoir perdu.

 

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Mais qu’avais-je le plus attendu, le plus appelé, si ce n’est l’amour? Vais-je donc appeler un autre, un nouvel amour? Alors que je ne suis plus celle que j’étais? Que tout ce que je croyais pouvoir faire, je ne l'ai pas fait? Même cette beauté que l’on me prêtait, à laquelle je n’attachais guère d’importance autrefois, maintenant qu’elle commence à m’être enlevée, je me surprends à la prendre au sérieux, à trembler de la voir bientôt disparaître, alors que je la portais autrefois comme la couleur de mes cheveux, une fois pour toutes, sans y faire attention. Du reste, quelle est la femme qui croit vraiment à sa beauté, se regarde elle-même sans esprit critique, avec l’indulgence, l’aveuglement qu’on nous prête, que les hommes nous prêtent? Non, au contraire, nul ne sait mieux qu’une femme dont on dit qu’elle est jolie, belle, le mirage que représente sa beauté, à quoi elle tient. A moins qu’à un fil. A un reflet, un éclairage plus ou moins heureux, au sommeil réparateur, à un certain équilibre du corps et de l’esprit que chaque heure menace de détruire. Fragile beauté que les mots ternissent parfois comme un souffle impur, que les baisers même altèrent. Comment nous enorgueillir de ce dont nous avons appris le caractère dérisoirement passager ou hasardeux, puisqu'il suffit d’un rien, d’une robe pas très bien coupée, d’une coiffure plus ou moins réussie, d’une erreur dans le choix d’un tissu ou d’une teinte, pour qu’une jolie femme paraisse laide. Et quand s’est écoulé le temps d’une décennie, de trois lustres, celles qui avaient pris l’habitude de s’entendre répéter qu’elles étaient jolies, «si jolies», ne perçoivent plus que rarement ces paroles sucrées. Ainsi moi, alors que deux ou trois ans auparavant, il ne se passait pas de jour que je ne me l’entende répéter et corner aux oreilles. J’avais fini par ne plus y faire attention, et même cela m’ennuyait ces compliments d’hommes dans la rue, les trams, au concert. Et moi qui aimais déjà tellement me promener seule, comme l’homme aux oiseaux, pas moyen de m’asseoir dans un parc, de ralentir mon pas, de m’engager dans un sentier solitaire, sans qu’aussitôt il arrive, se profile au prochain détour, s’approche et fasse fuir ce que j’étais en train d’apprivoiser avec tant de ferveur et d’attente. Et parfois j’aurais voulu être laide pour que les hommes me fichent la paix.

 

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Les hommes, pendant ce temps, j’imagine, parlent argent, politique, science, affaires, service militaire. Nous, mariage, amour. Mais si souvent ces deux mots s’excluent, et quand il est question de l’un dans nos conversations, c’est que l’autre a cessé d’exister. C’est seulement au temps des fiançailles qu’ils coexistent comme deux parties d’un tout, comme deux mots reliés par un trait d’union. Mais bien vite ils se tournent le dos, perdent le signe de leur jumelage. Et plus le mot mariage s’enfle, se dilate, plus le mot amour s’amenuise, se fait petit, si petit qu’on ne le voit plus, effacé comme les écritures et les photographies rongées par le temps. Il n’y a plus que l’autre mot qui règne.

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Car ce sont les hommes qui font les révolutions, et quand les femmes les aident dans ce grand dessein, ce n’est pas dans leur intérêt qu’elles le font.

Et pourtant, notre travail nous l’aimons. Ce que nous n’aimons pas, c’est l’injustice. Ce qui nous révolte, c’est de n’avoir jamais de moments de loisirs, et cela à cause de lui qui se dit plus fort que nous, plus solide que nous, et prétend nous aimer, vouloir nous protéger! Ce que nous n’aimons pas, c’est cette absence de solidarité entre eux et nous, cette incorrection première dans la distribution des tâches journalières entre eux et nous. Quand donc apprendront-ils le sens de la justice qui pourtant enfle parfois leurs voix dans les parlements, les cathédrales, qui les fait descendre dans la rue et élever des barricades? Il semble qu’ils donneraient parfois leur vie pour ce grand mot, et il leur arrive de le faire, c’est vrai. Ils préfèrent tenir un fusil ou une mitraillette qu’un balai, un beau drapeau qu’une brosse ou un savon, et pourfendre les signes abstraits de l’injustice que de supprimer celle qui est à portée de leurs mains et dont ils sont eux-mêmes les artisans. Mieux vaut pour eux évoquer la justice à venir, comme ils s’attendrissent depuis deux mille ans sur les verts pâturages du futur où loups et brebis paîtront ensemble.

 

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Et que la présence d’un homme dans notre vie, d’un homme aimé, agit sur nous comme le liquide révélateur chargé de mettre à jour les blancs et les noirs des clichés photographiques? Et nous aimerions-nous à ce point, serions-nous à ce point fascinées par nos propres gouffres pour suivre, comme un chien à la laisse suit son maître, celui-là seul qui, sans le vouloir et sans le savoir, nous en rend conscientes?

 

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Mais nous ne sommes pas des abeilles. Nous regardons les hommes agir, essayant de capter leur attention, de les flatter pour mieux les retenir auprès de nous. Nous n’essayons même pas de les sevrer de notre amour, à l’exemple des femmes d’une des comédies d’Aristophane. Je crois, du reste, que cela ne servirait de rien. Déjà les Grecques n’y ont rien pu et elles étaient plus belles que nous. Non, je ne crois pas que ce soit tant d’amour qu’il faudrait les sevrer, mais de soins domestiques. Nous ne leur ferions plus à manger, nous ne prendrions plus soin d’eux. Ils feraient leurs lits eux-mêmes, leurs popotes eux-mêmes, leurs petites lessives et leurs repassages eux-mêmes. Nous les laisserions même repriser leurs chaussettes et en tricoter de nouvelles. Le monde entier en serait changé et l’Histoire, certes, prendrait un nouveau cours.

 

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Et surtout nous ne les écouterions plus ! Nous ne serions plus ce vase qui se fait vicie pour mieux se remplir de ce qui est eux. Nous ne serions plus ces manieuses d’éponges sur le tableau noir de leurs fautes, nous ne serions plus ce chœur laudatif de servantes.

Du temps qu’on existait – Marien Defalvard

Du temps qu’on existait – Marien Defalvard

 

Toute ma vie, j’ai traversé des paysages intérieurs. Mes sentiments au-dedans moi peignaient d’inlassables tableaux où je vivais, pour lesquels je vivais ; parfois des natures mortes, parfois des portraits, toujours des paysages. Cette longue barrière d’images m’a accompagné ; fil des jours tricoté, fil des heures cousu, fil de mondes traversés ; la mort c’est la fin du voyage. En mon enfance campagnes fraîches et vertes, semant ruisseaux et vaches ; la clé des champs. J’ai traversé des déserts, mortifères, illuminés et libres ; de longs déserts incandescents qui exprimaient un bonheur las, résigné; des étendues de sable illimitées, mon corps cuisant sous les coups appuyés de girandoles éclatantes; mon cœur lourd, engourdi, fiévreux ; c’était à l’époque de mon adolescence, perdue dans des paysages tristes et sublimes ; la plante de mes pieds en serait empreinte, caillouteuse, dure à tout jamais. J’ai traversé des zones industrielles déshéritées, grises ; de longues avenues fleuries, des boulevards piquetés d’arbres, aux architectures classiques ; des montagnes immenses, attaquées par des chemins sablonneux, empierrés, compliqués, parfois je glissais, dérapais et tombais dans le vide, la vallée était accueillante mais j’y mourais un peu ; il y eut des villages endormis, à l’abandon ; des plaines qui chauffaient au soleil, des bocages sous le ciel voilé, des plateaux qui rampaient sous la pluie.

 

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Chaque fois, cela commençait par ce pouvoir tout à fait étrange et singulier qu’ont nos yeux de nous renseigner sur le monde extérieur, là sur des objets ou des personnes en particulier, ici sur rien ; et, le faisant, nous indiquent quelles formes, quelles couleurs, quel toucher probable sont les leurs, créant par un simple effet de lumière, dissuasif et court, une pulvérisation qui gagnera notre cœur pour un temps. Jamais nous ne saurons si ce renard qui sort du bois voit à travers mon apparence autre chose que mes semblables; qui sait si ce Dieu, là-haut, perçoit d’autres lumières que les miennes, d’autres beautés. Qui sait ? Mais, ce que je sais, c’est que jamais ma perception n’évoluera, les modifications liées à l’âge et les évolutions qu’engendre le remous vital réduites au stade de détails, tout me sera toujours pareil. Je serai toujours moi; après tout, rien d’extraordinaire, mais une mélancolie lourde et inflexible dans le cœur: si on m’avait offert des facultés différentes, j’aurais sans doute fait beaucoup mieux, beaucoup mieux, surtout, que celui qui se débat dedans. Les regrets, ils reviennent souvent à la surface, qui la polluent, qui disparaissent par instants, se contentent de boucher quelques mètres cubes d’eau quelquefois, mais aussi, d’autres fois, au summum de leur étendue et de votre anxiété, parviennent à tapisser l’immensité de votre moi, les longueurs aqueuses ; les regrets, qui sont une des rares choses qui ne se défait que malgré nous, avec le temps, sans notre appui; on se couche mangé aux mites par un remords dévorant, on se lève, un an plus tard, satisfait d’avoir oublié.

 

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J’avais de plus en plus souvent la sensation d’avoir déjà vécu certains moments que je traversais, et cette sensation me plaisait. Au bout d’un temps, il me sembla même vivre certains moments eux-mêmes répétés. Des échos se répondaient, se croisaient, et le point initial, les premiers moments, dernière, s’éloignait de plus en plus. J’avais volontiers donné dans la nostalgie péremptoire, le péremptoire sanglant la nostalgie. A un moment, il y avait une vulgarité à ne jamais regarder par-derrière. Ils étaient si peu certains de ce qu’ils allaient y trouver ? Ils couraient, essoufflés, poursuivis. Longtemps, j’avais pensé comme cela. « Cours, le vieux monde est derrière toi. » Je le trouvais magnifique.

Mais quand je discutais, lisais les journaux, regardais la télévision qui n’arrivait décidément pas à se séparer de moi, je me rendais compte, avec un certain désespoir, que la nostalgie revenait à la mode; on disait « c’était mieux avant » en riant mais on savait bien que c’était sérieux, on parlait des « années 60 », des « années 70 », des « années 80 » avec un certain regret « Ça me rappelle les années 80 », m’avait dit un vieil ami de l'époque des études. Personnellement je n'avais pas d’opinion ; quand les gens distinguaient « les années 60 », « les années 70 », « les années 80 » comme des blocs temporels clos, avec leurs caractéristiques, leur état d’esprit, je ne comprenais pas trop. Je ne me souvenais pas d’avoir traversé une période distincte qui s’appelait « les années 80 », j’avais des souvenirs de la gare de l’Est dans le soleil d’hiver, de la rade de Brest, de Lyon enneigé, mais j’étais certain que ces endroits n’avaient pas changé, qu’ils étaient les mêmes qu’il y a vingt ou trente ans, et que c’était moi, au vrai, c’était moi qui avais changé ; et encore un peu plus, même.

Je ne voulais pas que la nostalgie se galvaude, c’était mon sentiment unique, le mien propre, et je ne souhaitais pas la prêter. Il y en avait des moments d’intense ; dans la campagne d’hiver, sèche et nue comme un immense cadavre, le soleil haut-pâle, monde sans espoir, aux contours précis, incolore, inodore, peut-être plus beau que la vie. La voie secondaire (une de ces voies fabuleuses limitées à 110 kilomètres-heure, plus rapides qu’une nationale, plus contemplatives qu’une autoroute) était la beauté au cœur des purins, le fantasme des espaces stellaires, l’élévation manquée, dans un monde ravagé où il fallait savoir fleurir de côté. Je n’avais pas à chercher, fouiller dans mes souvenirs, tout me revenait : des images fortes qui remontent, d’or, un mot, un visage. Au creux du tarmac des années écoulées, le cœur, le verbe, je les sentais se réveiller à nouveau, renaître.

 

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Il y a la fin d’un beau jour, et puis la belle fin d’un jour. La belle fin d’un jour, c’est très différent. Au terme d’une existence sans durée, on ressent fort l’apogée finissant, la courbe du fluide grimpe et s’élance pour gagner une cime terminale. La belle fin d’un jour, c’est une consécration. La fin d’un beau jour n’a rien à voir. Des gens encadrés, balisés, aux existences tragiques, font naître à l’intérieur d’eux des mondes très vastes et reculer très loin les limites de l’ignorance ; ils grattent sans cesse la surface de leur être, déchiquettent les mondes bâtis d’un soupir, et repartent à l’attaque, dans des sommités internes mais immenses, des blocs de pierre que les autres ne cessent de poser à travers eux, afin qu’ils périssent. Ils se débattent, construisent des univers complets, logiques ou obscurs, dont le sublime réside dans l’absurdité, crèvent d’ennui dans une réalité qu’ils voient divaguer devant leurs yeux et se mêler à des embellissements multiples. Les routes claires de leur conscience ne restent jamais bien longtemps lisses, elles sont encombrées de cailloux, de gravats, et des falaises immenses qui accréditeraient à jamais leurs mensonges penchent au-dessus des voies de la vérité. Ce sont des mythomanes. Et des suicidaires potentiels, qui parviennent néanmoins à rester en vie, car les édifices qu’ils ont bâtis à travers eux reviennent à leur conscience lorsqu’ils imaginent la mort, car le vide intérieur qu’oblige le suicide se trouve battu à chaque fois, abattu à perpétuité, par des constructions impeccables qui leur assurent l’instinct d’exister face aux terreurs de la vie. Ils ne se sentent même pas inutiles, pas plus qu’ils ne le disent du monde. Rien ne valait plus que ce qui venait de se dérober sous leurs yeux; que ce qui n’était jamais advenu, en fait. Les promesses et les murmures se turent absolument.

*

Ma vie, longtemps bâtie sur quelques points stables, s’effilochait; désormais le monde était trop vaste, trop compliqué, je ne reconnaissais plus rien et les routes s’emmêlaient sans cesse. Je ne trouvais pas la sortie et me disais de plus en plus souvent que la sortie serait la mort. Je mourrais dans le labyrinthe, mon cadavre enfermé.

 

 

Du monde - Herberto Helder

Du monde - Herberto Helder


Le regard est une pensée.

Tout assaille tout, et je suis l'image de tout.

Le jour tourne le dos et montre ses brûlures,

la lumière vacille,

la beauté menace.

Les formes, intérieures, se transmettent.

- Je ne peux écrire plus haut.