samedi 22 novembre 2025

La promenade - Robert Walser

La promenade - Robert Walser

 Le directeur ou taxateur déclara :

— Mais on vous voit toujours en train de vous promener!

-La promenade, répliquai-je, m’est indispensable pour me donner de  la, vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de lâ première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, entiers sou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d'abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé que vous comprendra cela immédiatement.

« En me promenant longuement, il me vient mille idées utilisables, tandis qu’enfermé chez moi je me gâterais et me dessécherais lamentablement. La promenade pour moi n’est pas seulement saine, mais profitable, et pas seulement agréable, mais aussi utile. Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps elle me réjouit personnellement; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m’aiguillonner et de m’inciter à poursuivre mon travail, en m’offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu’ensuite, rentré chez moi, j’élaborerai avec zèle. Chaque promenade abonde de phénomènes qui méritent d’être vus et d’être ressentis. Formes diverses, poèmes vivants, choses attrayantes, beautés de la nature : tout cela fourmille, la plupart du temps, littéralement au cours de jolies promenades, si petites soient-elles. Les sciences de la nature et de la terre se révèlent avec grâce et charme aux yeux du promeneur attentif, qui bien entendu ne doit pas se promener les yeux baissés, mais les yeux grands ouverts et le regard limpide, si du moins il désire que se manifeste à lui la belle signification, la grande et noble idée de la promenade.

« Songez comme l’écrivain s'appauvrirait et serait condamné à un piteux échec, si la maternelle, paternelle, enfantine nature ne lui faisait pas connaître sans cesse à nouveau la source du bon et du beau. Songez comme, pour l’écrivain, l’instruction et l’enseignement sacré et doré qu’il puise dehors, à l’air libre et enjoué, sont sans cesse de la plus haute importance. Sans la promenade et la vision de la nature qui s’y attache, sans -cette information aussi plaisante qu’instructive, aussi rafraîchissante que constamment monitoire, je me sens comme perdu et je le suis en fait. C’est avec la plus grande attention et sollicitude que celui qui se promène doit étudier et observer la moindre petite chose vivante, que ce soit un enfant, un chien, un moucheron, un papillon, un moineau, un ver, une fleur, un homme, une maison, un arbre, une haie, un escargot, une souris, un nuage, une montagne, une feuille ou ne serait-ce qu’un misérable bout de papier froissé et jeté, où peut-être un gentil et bon petit écolier a tracé ses premières lettres maladroites.

«Les choses les plus sublimes et les plus humbles, les plus sérieuses et les plus drôles ont pour lui le même charme, la même beauté et la même valeur. Il n’a pas le droit d'emporter avec lui la moindre sentimentalité égoïste, il faut au contraire qu’il laisse errer et gambader de toutes parts son regard empressé de façon| altruiste et généreuse, qu’il soit capable de se perdre tout entier dans la contemplation et l’observation et qu’en revanche tout ce qui est lui-même, ses propres plaintes, les besoins qu’il ressent, les manques qu’il éprouve et les frustrations qu’il supporte, il soit en mesure, tel le brave soldat en campagne, endurci, dévoué au service et prêt au sacrifice, de les faire passer au second plan, de ne pas y prêter garde ou de les oublier complètement.

« Autrement, il se promène avec l’esprit à moitié ailleurs, et cela ne vaut pas grand-chose.

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