Mémoires d’Hadrien - Yourcenar
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> _Notre grande erreur_ est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier les vertus qu'il n'a pas, et de négliger de cultiver celles qu'il possède.
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> _Presque tout ce que nous savons_ d'autrui est de seconde main.
De telles vues sur l’amour pourraient
mener à une carrière de séducteur. Si je ne l’ai pas remplie, c’est sans doute
que j’ai fait autre chose, sinon mieux. A défaut de génie, une pareille
carrière demande des soins, et même des stratagèmes, pour lesquels je me
sentais peu fait. Ces pièges dressés, toujours les mêmes, cette routine bornée
à de perpétuelles approches, limitée par la conquête même, m’ont lassé. La
technique du grand séducteur exige dans le passage d’un objet à un autre une
facilité, une indifférence, que je n’ai pas à l’égard d’eux : de toute façon,
ils m’ont quitté plus que je ne les quittais ; je n’ai jamais compris qu’on se
rassasiât d’un être. L’envie de dénombrer exactement les richesses que chaque
nouvel amour nous apporte, de le regarder changer, peut-être de le regarder
vieillir, s’accorde mal avec la multiplicité des conquêtes. J’ai cru jadis
qu’un certain goût de la beauté me tiendrait lieu de vertu, saurait m’immuniser
contre les sollicitations trop grossières. Mais je me trompais. L’amateur de
beauté finit par la retrouver partout, filon d’or dans les plus ignobles veines
; par éprouver, à manier ces chefs-d’œuvre fragmentaires, salis, ou brisés, un
plaisir de connaisseur seul à collectionner des poteries crues vulgaires. Un
obstacle plus sérieux, pour un homme de goût, est une position d’éminence dans
les affaires humaines, avec ce que la puissance presque absolue comporte de
risques d’adulation ou de mensonge. L’idée qu’un être, si peu que ce soit, se
contrefait en ma présence, est capable de me le faire plaindre, mépriser, ou
haïr. J’ai souffert de ces inconvénients de ma fortune comme un homme pauvre de
ceux de sa misère. Un pas de plus, et j’aurais accepté la fiction qui consiste
à prétendre qu’on séduit, quand on sait qu’on s’impose. Mais l’écœurement, ou
la sottise peut-être, risquent de commencer là.
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De tous les bonheurs qui lentement
m’abandonnent, le sommeil est l’un des plus précieux, des plus communs aussi.
Un homme qui dort peu et mal, appuyé sur de nombreux coussins, médite tout à
loisir sur cette particulière volupté. J’accorde que le sommeil le plus parfait
reste presque nécessairement une annexe de l’amour : repos réfléchi, reflété
dans deux corps. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est le mystère spécifique du
sommeil goûté pour lui-même, l’inévitable plongée hasardée chaque soir par
l’homme nu, seul, et désarmé, dans un océan où tout change, les couleurs, les
densités, le rythme même du souffle, et où nous rencontrons les morts. Ce qui
nous rassure du sommeil, c’est qu’on en sort, et qu’on en sort inchangé,
puisqu’une interdiction bizarre nous empêche de rapporter avec nous l’exact
résidu de nos songes. Ce qui nous rassure aussi, c’est qu’il guérit de la
fatigue, mais il nous en guérit, temporairement, par le plus radical des
procédés, en s’arrangeant pour que nous ne soyons plus. Là, comme ailleurs, le
plaisir et l’art consistent à s’abandonner consciemment à cette bienheureuse
inconscience, à accepter d’être subtilement plus faible, plus lourd, plus
léger, et plus confus que soi. Je reviendrai plus tard sur le peuple étonnant
des songes. Je préfère parler de certaines expériences de sommeil pur, de pur
réveil, qui confinent à la mort et à la résurrection. Je tâche de ressaisir la
précise sensation de tels sommeils foudroyants de l’adolescence, où l’on
s’endormait sur ses livres, tout habillé, transporté d’un seul coup hors de la
mathématique et du droit à l’intérieur d’un sommeil solide et plein, si rempli
d’énergie inemployée qu’on y goûtait, pour ainsi dire, le pur sens de l’être à
travers les paupières fermées. J’évoque les brusques sommeils sur la terre nue,
dans la forêt, après de fatigantes journées de chasse ; l’aboi des chiens
m’éveillait, ou leurs pattes dressées sur ma poitrine. Si totale était
l’éclipse, que j’aurais pu chaque fois me retrouver autre, et je m’étonnais, ou
parfois m’attristais, du strict agencement qui me ramenait de si loin dans cet
étroit canton d’humanité qu’est moi même Qu’étaient ces particularités
auxquelles nous tenons le plus, puisqu’elles comptaient si peu pour le libre
dormeur, et que, pour une seconde, avant de rentrer à regret dans la peau
d’Hadrien, je parvenais à savourer à peu près consciemment cet homme vide,
cette existence sans passé ?
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Comme tout le monde, je n’ai à mon
service que trois moyens d’évaluer l’existence humaine : l’étude de soi, la
plus difficile et la plus dangereuse, mais aussi la plus féconde des méthodes ;
l’observation des hommes, qui s’arrangent le plus souvent pour nous cacher
leurs secrets ou pour nous faire croire qu’ils en ont ; les livres, avec les
erreurs particulières de perspective qui naissent entre leurs lignes. J’ai lu à
peu près tout ce que nos historiens, nos poètes, et même nos conteurs ont
écrit, bien que ces derniers soient réputés frivoles, et je leur dois peut-être
plus d’informations que je n’en ai recueilli dans les situations assez variées
de ma propre vie. La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout
comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les
gestes. Par contre, et dans la suite, la vie m’a éclairci les livres.
Mais ceux-ci mentent, et même les plus
sincères. Les moins habiles, faute de mots et de phrases où ils la pourraient
enfermer, retiennent de la vie une image plate et pauvre ; tels, comme Lucain,
l’alourdissent et l’encombrent d’une solennité qu’elle n’a pas. D’autres, au
contraire, comme Pétrone, l’allègent, font d’elle une balle bondissante et
creuse, facile à recevoir et à lancer dans un univers sans poids. Les poètes
nous transportent dans un monde plus vaste ou plus beau, plus ardent ou plus
doux que celui qui nous est donné, différent par là même, et en pratique
presque inhabitable. Les philosophes font subir à la réalité, pour pouvoir
l’étudier pure, à peu près les mêmes transformations que le feu ou le pilon
font subir aux corps : rien d’un être ou d’un fait, tels que nous l’avons
connu, ne paraît subsister dans ces cristaux ou dans cette cendre. Les
historiens nous proposent du passé des systèmes trop complets, des séries de
causes et d’effets trop exacts et trop clairs pour avoir jamais été entièrement
vrais ; ils réarrangent cette docile matière morte, et je sais que même à
Plutarque échappera toujours Alexandre. Les conteurs, les auteurs de fables
milésiennes, ne font guère, comme des bouchers, que d’appendre à l’étal de
petits morceaux de viande appréciés des mouches. Je m’accommoderais fort mal
d’un monde sans livres, mais la réalité n’est pas là, parce qu’elle n’y tient
pas tout entière.
L’observation directe des hommes est une
méthode moins complète encore, bornée le plus souvent aux constatations assez
basses dont se repaît la malveillance humaine. Le rang, la position, tous nos
hasards, restreignent le champ de vision du connaisseur d’hommes : mon esclave
a pour m’observer des facilités complètement différentes de celles que j’ai
pour l’observer lui-même ; elles sont aussi courtes que les miennes. Le vieil
Euphorion me présente depuis vingt ans mon flacon d’huile et mon éponge, mais
ma connaissance de lui s’arrête à son service, et celle qu’il a de moi à mon
bain, et toute tentative pour s’informer davantage fait vite, à l’empereur
comme à l’esclave, l’effet d’une indiscrétion. Presque tout ce que nous savons
d’autrui est de seconde main. Si par hasard un homme se confesse, il plaide sa
cause ; son apologie est toute prête. Si nous l’observons, il n’est pas seul.
On m’a reproché d’aimer à lire les rapports de la police de Rome ; j’y découvre
sans cesse des sujets de surprise ; amis ou suspects, inconnus ou familiers,
ces gens m’étonnent ; leurs folies servent d’excuses aux miennes. Je ne me
lasse pas de comparer l’homme habillé à l’homme nu. Mais ces rapports si
naïvement circonstanciés s’ajoutent à la pile de mes dossiers sans m’aider le
moins du monde à rendre le verdict final. Que ce magistrat d’apparence austère
ait commis un crime ne me permet nullement de le mieux connaître. Je suis
désormais en présence de deux phénomènes au lieu d’un, l’apparence du
magistrat, et son crime.
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Les trois quarts de ma vie échappent d’ailleurs à cette définition par
les actes : la masse de mes velléités, de mes désirs, de mes projets même,
demeure aussi nébuleuse et aussi fuyante qu’un fantôme. Le reste, la partie
palpable, plus ou moins authentifiée par les faits, est à peine plus distincte,
et la séquence des événements aussi confuse que celle des songes.
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Mais l’esprit humain répugne à s’accepter
des mains du hasard, à n’être que le produit passager de chances auxquelles
aucun dieu ne préside, surtout pas lui-même. Une partie de chaque vie, et même
de chaque vie fort peu digne de regard, se passe à rechercher les raisons
d’être, les points de départ, les sources. C’est mon impuissance à les
découvrir qui me fit parfois pencher vers les explications magiques, chercher
dans les délires de l’occulte ce que le sens commun ne me donnait pas. Quand
tous les calculs compliqués s’avèrent faux, quand les philosophes eux mêmes
n’ont plus rien à nous dire, il est excusable de se tourner vers le babillage
fortuit des oiseaux, ou vers le lointain contrepoids des astres.
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On parle souvent des rêves de la jeunesse. On oublie trop ses calculs.
Ce sont des rêves aussi, et non moins fous que les autres.
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Trop souvent, la paix n’est pour l’armée qu’une période de désœuvrement
turbulent entre deux combats : l’alternative à l’inaction ou au désordre est la
préparation en vue d’une guerre déterminée, puis la guerre.
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Notre art est parfait, c’est-à-dire accompli, mais sa perfection est
susceptible de modulations aussi variées que celles d’une voix pure : à nous de
jouer ce jeu habile qui consiste à se rapprocher ou à s’éloigner
perpétuellement de cette solution trouvée une fois pour toutes, d’aller
jusqu’au bout de la rigueur ou de l’excès, d’enfermer d’innombrables
constructions nouvelles à l’intérieur de cette belle sphère.
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J’offre ici aux moralistes une occasion
facile de triompher de moi. Mes censeurs s’apprêtent à montrer dans mon malheur
les suites d’un égarement, le résultat d’un excès : il m’est d’autant plus
difficile de les contredire que je vois mal en quoi consiste l’égarement, et où
se situe l’excès. Je m’efforce de ramener mon crime, si c’en est un, à des
proportions justes : je me dis que le suicide n’est pas rare, et qu’il est
commun de mourir à vingt ans. La mort d’Antinoüs n’est un problème et une
catastrophe que pour moi seul. Il se peut que ce désastre ait été inséparable
d’un trop-plein de joie, d’un surcroît d’expérience, dont je n’aurais pas
consenti à me priver moi-même ni à priver mon compagnon de danger. Mes remords
même sont devenus peu à peu une forme amère de possession, une manière de
m’assurer que j’ai été jusqu’au bout le triste maître de son destin. Mais je
n’ignore pas qu’il faut compter avec les décisions de ce bel étranger que reste
malgré tout chaque être qu’on aime. En prenant sur moi toute la faute, je
réduis cette jeune figure aux proportions d’une statuette de cire que j’aurais
pétrie, puis écrasée entre mes mains. Je n’ai pas le droit de déprécier le
singulier chef-d’œuvre que fut son départ ; je dois laisser à cet enfant le
mérite de sa propre mort.
CARNET DE NOTES
En tout cas, j’étais trop jeune. Il est
des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans. On
risque, avant cet âge, de méconnaître l’existence des grandes frontières
naturelles qui séparent, de personne à personne, de siècle à siècle, l’infinie
variété des êtres, ou au contraire d’attacher trop d’importance aux simples
divisions administratives, aux bureaux de douane ou aux guérites des postes
armés. Il m’a fallu ces années pour apprendre à calculer exactement les
distances entre l’empereur et moi.
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Les règles du jeu : tout apprendre, tout lire, s’informer de tout, et,
simultanément, adapter à son but les Exercices d’Ignace de Loyola ou la méthode
de l’ascète hindou qui s’épuise, des années durant, à visualiser un peu plus
exactement l’image qu’il crée sous ses paupières fermées. Poursuivre à travers
des milliers de fiches l’actualité des faits ; tâcher de rendre leur mobilité,
leur souplesse vivante, à ces visages de pierre. Lorsque deux textes, deux
affirmations, deux idées s’opposent, se plaire à les concilier plutôt qu’à les
annuler l’un par l’autre ; voir en eux deux facettes différentes, deux états
successifs du même fait, une réalité convaincante parce qu’elle est complexe,
humaine parce qu’elle est multiple.