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dimanche 29 mars 2026

L'économie de la pensée - Alain Deneault

L'économie de la pensée  - Alain Deneault

 

«Économie».

Aujourd’hui, ce terme renvoie spontanément à des notions telles que le marché, la production, la consommation, la capitalisation, voire le capitalisme lui-même, alors que le vocable «économie» et ses cooccurrences – «circulation», «épargne», «investissement», «commerce», «échange» – ont acquis dans l’histoire bien d’autres acceptions, d’autres significations, d’autres définitions que celles désormais exclusivement en usage. Durant des siècles, le mot «économie» s’est décliné dans une constellation d’expressions couvrant plusieurs disciplines scientifiques et pratiques culturelles: la biologie, les sciences de la nature, la logique, les mathématiques, la théologie, la sociologie, la science juridique, la critique littéraire, la linguistique ou la psychanalyse ont chacune développé leur «économie». Ce terme a une multitude de sens que la «science économique» s’est employée à effacer ou à récupérer.

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Toutes les considérations placées sous le terme «économie» doivent être abordées comme économiques à part entière, au titre de la notion elle-même. Définir l’économie, en élaborer le concept, appelle donc un effort de synthèse de toutes ces acceptions. On observe, dans ces déclinaisons, que l’économie relève de la connaissance des relations bonnes entre éléments, entre gens, entre sèmes, entre choses. Et pour conférer une dimension politique à la notion, disons de l’économie qu’elle tient par moments d’une connaissance des relations escomptées, au sens de finalités, au sens de délibérations sur les fins.

À quoi bon ce chantier de recherche? D’abord, pour reprendre l’économie aux économistes. C’est-à-dire, d’emblée, dissocier économie et capitalisme – ce capitalisme qui, par ses aspects destructeurs, iniques, absurdes et pervers, ne correspond en rien à l’esprit de l’économie en son sens plein. Dissocier également économie et intendance, au sens plus large de l’administration des biens. Redonner tout son potentiel sémantique à l’économie permettra ainsi de doubler, sans les dénigrer ni les discréditer, les penseurs dits «hétérodoxes» ou «politiques» de la discipline, lesquels ont, pendant des années, donné la réplique aux idéologues de leur champ. Toutes les tâches auxquelles ils s’attèlent – la critique de la financiarisation des rendements industriels, la déconstruction du discours sur la dette, la défense des services publics face aux règles du libre-échange, la dénonciation de l’évitement fiscal et la recherche de nouveaux paliers d’imposition – finissent à tort par les faire passer pour les seuls capables de donner le change aux penseurs doctrinaires de la Société du Mont-Pèlerin, de l’école de Chicago, de la Table ronde européenne ou des départements de science économique des universités. Le circuit fermé de la pensée que les dogmatiques se réjouissent d’arpenter sans cesse, leurs dénonciateurs patentés en ont surtout refait la cartographie pour en tisser point par point la doublure critique. De fait, la sémantique de l’économie s’en est trouvée enfermée là. Ce dialogue de sourds, qui se perpétue d’un ouvrage à l’autre, trahit une appartenance sociale commune à un ordre professionnel qui confère à ses membres le pouvoir exclusif de parler d’économie. C’est un problème.

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 Ôter l’économie aux économistes, donc, et la restituer à celles et ceux qu’elle concerne. Desserrer cette chaîne de significations et exposer le terme à l’actualité de sens trop souvent oubliés. Il n’y a pas en propre d’économistes, car traitent d’économie à leur façon respective horticulteurs et physiologistes, littératrices et ingénieurs, philosophes et psychanalystes. Que cette importante notion maintenant reprenne ses droits et regagne les champs de ses usages.

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 La pensée se régit donc à la fois sur un mode passif et actif; passif au sens où elle consigne de manière structurée et conséquente un nombre potentiellement infini d’observations rattachées à des éléments empiriques; actif au sens où les idées qui s’ensuivent ont ensuite un impact sur la façon dont les sujets structurent, conditionnent et agencent ce réel. Cette pensée passive et active cherche continuellement à ajuster les mots et les choses, les choses et les mots.

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 La pensée révise (zurückverweisen) alors continuellement la valeur qu’elle attribue aux idées, lesquelles s’établissent selon des conventions intellectuelles devenues précaires. Les idées valent dès lors qu’elles rendent compte adéquatement d’un état du réel, lequel leur échappe en s’altérant continuellement et en évoluant. Fatalement à la remorque de ces transformations, la pensée ne confère pas une valeur définitive aux concepts, mais elle en use dans le cours de l’histoire pour les faire valoir selon cette évolution du réel.

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À la suite de Lotze, l’école néokantienne de Heidelberg cherche à faire valoir des assertions telles que «Ceci est une chaise» au titre de la connaissance, même si celle-ci est conditionnée par un contexte sensible. Éric Dufour résume ainsi les choses dans une étude qu’il consacre aux néokantiens: «Les conditions de possibilité de la connaissance scientifique ne peuvent pas être considérées in abstracto, mais elles sont des actes psychiques qui doivent être réintroduits à l’intérieur d’un sujet: voilà précisément ce qui fonde l’assimilation de la vérité à une valeur, lorsqu’il apparaît que, dans la connaissance, le sujet connaissant se soumet à des règles a priori qui valent et sont des normes sur lesquelles il se règle.»

«Ceci est une chaise» participe du travail des connaissances et se montre à ce titre valable même si l’opération continue de participer du monde sensible. «La théorie de la connaissance s’étend aussi à la connaissance ordinaire.»

Le concept rend compte de l’essence d’une chose en tant que fiction idéelle. Mais cette fiction sait ne pas se suffire à elle-même. Le concept A ne peut pas se satisfaire seul de ce qu’il signifie et désigne. Il s’essaie plutôt à traduire une série d’éléments empiriques de type α1, α2, α3, α4, α5…, de même que la notion B renvoie, elle, à une autre série de réalités contingentes de type β1, β2, β3, β4, β5… Dans ce rapport économique, le concept vaut en tant qu’il est apte à rendre compte d’une série de référents sensibles dont la chaîne reste cependant infiniment ouverte à l’altération. 

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 15. Il en ressortira une réflexion sur l’atmosphère (au sens psychologique, la Stimmung) qui se dégage de ces effets d’unité paysagère et passagère, en tension entre l’objectivité des suggestions et la subjectivité des sensations. Il s’ensuit d’autres considérations de cet ordre, autour de phénomènes tels que l’amour ou la poésie lyrique, et une conclusion autour de l’ipséité des «paysages», comme fruit d’un croisement entre des dispositions subjectives et des propositions objectives tout à fait occurrentes et contingentes. Les régimes spirituel (transcendant) et empirique (immanent) de la pensée interagissent sans fin, économiquement.

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Une monnaie forte d’elle-même

L’argent n’est pas vu par Simmel comme un mal, fût-il nécessaire, mais comme un potentiel agent de pacification sociale et de production collective. Le bourgeois éclairé qu’il est voit en ce signe creux une façon de favoriser dans la société les transactions de faits de valeur.

C’est avant toute chose dans le sens de cet entrelacement et de cet enchevêtrement de la vie moderne qu’œuvre notre division du travail, qui ne pouvait visiblement pas dépasser dans le contexte de l’échange naturel les rudiments les plus indigents. Car comment eût-on pu mesurer les unes par rapport aux autres les valeurs des produits particuliers tant qu’il n’y avait pas encore d’unité de mesure commune aux choses et aux qualités les plus hétérogènes? Comment l’échange aurait-il pu s’accomplir sans obstacle et facilement tant qu’il n’y avait encore aucun moyen d’échange capable de solder chaque différence, de moyen en lequel on pouvait convertir chaque produit et qui pouvait se convertir en chaque produit?

La réification est pour Simmel une bonne chose: elle permet à des personnes qui ne peuvent se souffrir mutuellement de néanmoins mener d’importantes affaires dans d’immaculées relations comptables; elles amènent des groupes œcuméniques à mettre en commun des fonds servant des causes communes qu’on ne saurait jamais aussi bien médiatiser par des discours théologiques; elle favorise des relations mondiales que jamais des principes interculturels ne sauraient satisfaire… Nous avons avec l’argent «cette capacité d’observation objective faisant abstraction du moi avec ses impulsions et contingences, au profit de la seule réalité concrète, c’est précisément (et cela est profondément significatif) ce qui permet au processus historique de parvenir à son résultat sans doute le plus noble et le plus ennoblissant, à savoir la construction d’un monde qu’on peut s’approprier sans conflit ni oppression mutuelle; de parvenir à des valeurs dont l’acquisition et la jouissance par l’un, loin d’exclure l’autre, lui en ouvrent mille fois l’accès[69]». À une échelle collective, continentale et mondiale, c’est l’observation vertueuse de l’adage: les bons comptes font les bons amis.

 

 

L'économie esthétique - Alain Deneault

 L'économie esthétique - Alain Deneault

L’économie tient ici à nouveau d’un principe d’organisation: dans tout exercice rhétorique ou littéraire, un propos s’expose avec précision et justesse, le choix des éléments ainsi que leur orchestration se faisant avec mesure et parcimonie pour ménager les efforts d’un lecteur, tout en provoquant chez lui un effet esthétique.

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//Du mythe entretenu de la main invisible à la mise en scène mécanique de la loi de l’offre et de la demande, en passant par l’incantation de la théorie de l’équilibre généralisé, sans parler des firmes de relations publiques qui élaborent des images de marque et refont l’histoire d’entités bien en vue, on applaudit un capital tout entier soumis aux ressorts de l’esthétique. Le récit de l’économie colporté par les intendants du capitalisme est aussi l’affaire d’une économie du récit.// #important

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Pour reconnaître un sens premier au mot «économie», d’aucuns se précipitent en pure perte sur le pouvoir apparent de l’étymologie, et rappellent de l’oikonomia qu’elle aurait désigné d’abord la loi de l’habitat. Combien de fois ne revient-on pas à la hâte à l’«économie» selon cette fameuse «maison» (oikos) et sa «loi» (nomos)? C’est alors au rabais qu’on cherche à lui conférer une valeur conceptuelle se démarquant des usages idéologiques habituels. Or, nul ne peut prétendre trouver là une pierre de touche s’il s’agit de saisir l’origine du terme «économie».

Premièrement, bien plus que la maison, l’oikos désigne le domaine patrimonial, ce qui veut dire un territoire, des pratiques agricoles, un personnel asservi, un complexe habitable, le nom propre auquel la maison est rattachée, les ancêtres qu’il évoque et la descendance qu’il préfigure. «Maison, habitation, appartement, chambre, résidence, temple, tombeau, ruche, avoir, famille, race, etc.», sont autant de termes que le philosophe du langage Jacques Derrida énumère pour rendre compte de la vaste portée du mot «économie» chez les Grecs.

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C’est l’oikos comme institution, au-delà de la lignée, qui est à même de «se perpétuer», à tel point qu’à Sparte les maris font appel à de jeunes hommes jugés mieux à même qu’eux de mettre leurs femmes enceintes. Ainsi, l’oikos s’approche davantage, selon nos conceptions, d’un titre, d’une appellation, d’un blason, que d’une simple famille nucléaire.

Combien de fois ne revient-on pas à la hâte à l’«économie» selon cette fameuse «maison» (oikos) et sa «loi» (nomos)?

Deuxièmement, la «maison» chez les Grecs apparaît comme une composante active de l’ordre public, et non, ainsi qu’on la considère aujourd’hui, en tant que point de repli pour permettre au prolétariat (et à la classe moyenne qui en fait partie) de refaire ses forces avant de procéder à une nouvelle journée sociale de travail et de consommation – ou au possédant de jouir privément de ses avantages de classe.

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Troisièmement, ce qui est plus important encore, le système patrimonial grec, loin de se résumer à la description positive des modes de filiation généalogique des maîtres, se laisse transcender sous la forme d’un principe supérieur qu’une analogie traduit: l’oikonomia tient de la comparaison entre le rapport autoritaire qu’entretient le maître vis-à-vis des autres membres de la maisonnée avec celui que Zeus cultive vis-à-vis des autres dieux. 

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L’«économique» désigne d’emblée, dans la culture hellénique, tout autre chose que pour nous. Elle porte sur le domaine foncier, agricole, social et civique, en en commandant une lecture large et complexe. Mais plus encore, le code présidant au fonctionnement de cet ensemble, qu’on entend dans le morphème nomos, tient de principes, entendus sous l’appellation d’une «loi», qui s’appliquent également à des champs autres que celui de la seule demeure, pour porter sur des domaines aussi variés que la médecine, les arts et la rhétorique.

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Aristote distingue l’«économique» (oikonomikos) de la «politique» (polis) en même temps qu’il intègre la première à la seconde. S’il y a distinction, elle porte sur la façon d’exercer le pouvoir.

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La fiction de l’économie marchande

Après s’être laissés formater par l’industrie culturelle, les procédés de l’art permettent de remédier à l’angoisse que suscite un tel désordre. Les techniques esthétiques finissent par faire tenir l’édifice imaginaire du capitalisme, à la manière d’un mortier. Depuis ses débuts, l’organisation du capitalisme dépend de toute façon de la production de contes, de légendes et de métaphores de manière consubstantielle, et non de façon simplement superficielle. Le persiflage dont Frédéric Bastiat fait preuve par sa façon de personnifier les problèmes théoriques dans ses satires, La fable des abeilles de Mandeville qui défend la vraisemblance d’une utopie libérale faisant reposer le bien public sur le vice ou le récit de l’interconnexion du village planétaire emprunté à Marshall McLuhan  comptent parmi les récits et métaphores qui structurent, à son fondement même, le discours «économiste». Mais une idéologie qui prétend à la maîtrise d’une «science» économique ne concèdera jamais une telle importance, en son sein, à l’esthétique. En cela, l’«économie de la fiction» porte sur elle-même, puisque l’idéologie qui colporte aujourd’hui les récits structurants ne manque pas de les présenter eux-mêmes comme cosmétiques, comme s’ils s’ajoutaient en sus d’une science conservant pour elle-même ses théorèmes, calculs et savoirs. Elle tient à aborder ces formes esthétiques à la manière d’une doublure. Le premier élément du discours fictionnel consiste donc à présenter comme superficielle la contribution en réalité fondamentale de la fiction.

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Pour Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, sur le même thème, il s’agit d’«enrichir des choses déjà là». Ce capitalisme transesthétique, ou de l’enrichissement, rompt avec le quatrième mur que prévoyait le «spectacle» selon Guy Debord, lequel maintenait le public symboliquement «séparé» de l’ordre fascinant dont il était un rouage. Plus rien maintenant qui ne promette un petit frisson lié à des sensations momentanées, un sentiment de participation – partiel, futile, atomisé. Le capitalisme transesthétique n’est en rien structurant, édifiant, réflexif. Au contraire, il entraîne dans des carrefours de lignes de fuite des consommateurs qu’il faut continuellement attirer vers la prochaine transaction à régler.