Le culte de la distratction - Siegfried Kracauer
LE VOYAGE ET LA DANSE’
Le voyage en Italie de Goethe concernait le pays dont son âme était en quête; l’âme aujourd’hui - ou ce qu’on appelle l’âme -est en quête du changement de lieu que le voyage lui offre. Le but du voyage moderne n’est pas son but avoué, mais tout simplement un endroit nouveau; ce qui est sollicité, c’est moins un paysage spécifique que l’étrangeté de son visage. D’où la prédilection pour l’exotique, qu’on est avide de découvrir parce qu’il est tout à fait différent, et non parce qui! aurait déjà été imaginé en rêve. Certes, plus le monde se rétrécit, avec l’auto, le film et l'avion, plus le concept d’exotisme se relativise; au lieu de s’attacher, comme aujourd’hui encore peut-être, aux Pyramides et à la Corne d’or, il en viendra à désigner n’importe quel endroit du monde, dans la mesure où ce dernier, vu de n’importe quel autre endroit du monde, prend un aspect insolite. Cette relativisation de l’exotique va de pair avec son bannissement hors de la réalité —à telle enseigne que des esprits romantiques devront tôt ou tard suggérer l’installation de parcs naturels protégés et clôturés, merveilleux domaines fermés où l’on pourra espérer vivre des aventures telles que Calcutta n’en offre plus guère aujourd’hui. Nous en sommes bientôt là. Grâce aux avantages de la civilisation, c’est la plus petite partie de la surface terrestre qui demeure encore terra incognita, les hommes se sentent partout chez eux, dans leur pays aussi bien qu’ailleurs — ou que nulle part. D’où vient donc que le voyage à la mode ne sert plus à faire éprouver la sensation d’espaces étrangers - les hôtels sont tous pareils et la nature à l’arrière-plan est bien connue des lecteurs de journaux illustrés - mais qu’il est entrepris pour lui-même ? L’accent repose sur le détachement qu’il garantit, et non sur l’intérêt qu’il procure pour tel ou tel type de pays; sa signification s’épuise dans le fait qu’il permet de consommer le o’clock-tea en un lieu par hasard moins usé que celui qui lui sert de cadre quotidien. De plus en plus, il est une occasion incomparable d’être justement ailleurs que là où l’on est d’habitude; c’est dans le changement de lieu, dans les brèves alternances de séjour que réside sa fonction décisive.
Si le voyage s’est réduit à une pure expérience de l’espace, la danse, elle, est devenue scansion du temps. Fini le rêve de valse, révolue l’allégresse minutieusement réglée de la Française ; fini aussi ce que connote tout cet environnement dansant: aimable flirt, gracieuse rencontre dans ce médium sensuel - l’ancienne génération est tout au plus la seule à vouloir encore conjurer cela; la danse de société moderne, ignorante de la structure des liens en usage dans les couches intermédiaires, tend à représenter purement et simplement le rythme ; au lieu que la danse exprime des contenus déterminés dans le temps, ce dernier devient son véritable contenu. Si, à ses débuts, la danse était un acte cultuel, elle est aujourd’hui un culte du mouvement; si autrefois le rythme était une déclaration psycho-érotique, aujourd’hui, se suffisant à lui-même, il voudrait congédier les significations. Un tempo qui ne veut rien d’autre que soi-même: telle est l’intention secrète des airs de jazz, si forte que soit l’empreinte de leur origine nègre. Ils s’efforcent de réaliser l’effacement de la mélodie et de dévider de plus en plus longuement les cadences qui désignent la fin du sens parce qu’en elles se dévoile et se parachève la mécanisation déjà présente dans la mélodie. Que s’accomplisse ici le passage de la signification désignée par le mouvement au mouvement qui se contente de s’autodésigner, c’est ce que prouve également l’usage des figures dûment raccourcies par les professeurs de danse parisiens. Leur enchaînement n’est pas déterminé par une loi objective du contenu, à laquelle la musique se conformerait aussi, mais il naît librement des différentes pulsions de mouvement qui s’orientent sur la musique. Individualisation si l’on veut, mais qui ne vise pas du tout l’individuel.
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ILS «SPORTENT »
Il n’y a que les gens cultivés à ne pas s’adonner au sport. Une quantité négligeable. Ils fuient l’agitation en se retirant dans les spheres supérieures, les crochets à la mâchoire, cela leur reste étranger. Ce qui les ennuie, c’est que là-haut, personne ne vient les voir. Tant le sport abrutit les masses. Si seulement l’on savait où ils se tiennent exactement, peut-être pourrait-on leur aménager un stade. Des sportifs étaient partis à la recherche du Dr R., qui travaille sur les œuvres perdues d’un obscur historien de l’art, ils sont rentrés bredouilles, hélas. L’important ouvrage doit paraître prochainement. Entre-temps, les ballons sont de plus en plus nombreux à sillonner le ciel.
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