samedi 14 mars 2026

Cours de linguistique générale - Ferdinand de Saussure

 

 Cours de linguistique générale - Ferdinand de Saussure

 

INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER
COUP D’ŒIL SUR L’HISTOIRE DE LA LINGUISTIQUE*

La science qui s’est constituée autour des faits de langue* [20] a passé par trois phases successives avant de reconnaître quel est son véritable et unique objet*                          [21]

On a commencé par faire ce qu’on appelait de la « grammaire ». Cette étude, inaugurée par les Grecs, continuée principalement par les Français, est fondée sur la logique et dépourvue de toute vue scientifique et désintéressée sur la langue elle-même ; elle vise uniquement à donner des règles pour distinguer les formes correctes des formes incorrectes ; c’est une discipline normative, fort éloignée de la pure observation et dont le point de vue est forcément étroit.*                                                  [22]

Ensuite parut la philologie. Il existait déjà à Alexandrie une école « philologique », mais ce terme est surtout attaché au mouvement scientifique créé par Friedrich August Wolf à partir de 1777 et qui se poursuit sous nos yeux.*La [23] langue n’est pas l’unique objet de la philologie, qui veut avant tout fixer, interpréter, commenter les textes ; cette première étude l’amène à s’occuper aussi de l’histoire littéraire, des mœurs, des institutions, etc. ; partout elle use [24] de sa méthode propre, qui est la critique. Si elle aborde les questions linguistiques, c’est surtout pour comparer des textes de différentes époques, déterminer la langue particulière à chaque auteur, déchiffrer et expliquer des inscriptions rédigées dans une langue archaïque ou obscure. Sans doute ces recherches ont préparé la linguistique historique : les travaux de Ritschl sur Plaute peuvent être appelés [25]    linguistiques ; mais dans ce domaine, la critique philologique est en défaut sur un point : elle s’attache trop servilement à la langue écrite et oublie la langue vivante ; d’ailleurs c’est l’antiquité grecque et latine qui l’absorbe presque complètement.

La troisième période commença lorsqu’on découvrit qu’on pouvait comparer les langues entre elles. Ce fut l’origine de la philologie comparative ou « grammaire comparée ». En 1816, dans un ouvrage intitulé Système de la conjugaison du sanscrit, Franz Bopp étudie les rapports qui unis-

[26]     sent le sanscrit avec le germanique, le grec, le latin, etc. Bopp n’était pas le premier à constater ces affinités et à admettre que toutes ces langues appartiennent à une même famille ; cela avait été fait avant lui, notamment par l’orientaliste anglais W. Jones (f 1794) ; mais quelques affirmations isolées ne prouvent pas qu’en 1816 on eût compris d’une manière générale la signification et l’importance de cette

[27]     vérité* Bopp n’a donc pas le mérite d’avoir découvert que le sanscrit est parent de certains idiomes d’Europe et d’Asie, mais il a compris que les relations entre langues parentes pouvaient devenir la matière d’une science autonome. Eclairer une langue par une autre, expliquer les formes de l’une par les formes de l’autre, voilà ce qui n’avait pas encore été fait.

Il est douteux que Bopp eût pu créer sa science, — du moins aussi vite, — sans la découverte du sanscrit. Celui-ci, arrivant comme troisième témoin à côté du grec et du latin, lui fournit une base d’étude plus large et plus solide'; cet avantage se trouvait accru du fait que, par une chance inespérée, le sanscrit est dans des conditions exceptionnellement favorables pour éclairer cette comparaison.

CHAPITRE III

OBJET DE LA LINGUISTIQUE

§ 1. La langue; sa définition*

En outre, quelle que soit celle qu’on adopte, le phénomène linguistique présente perpétuellement deux faces*qui se cor- [48] respondent et dont l’une ne vaut que par l’autre. Par exemple :

1° Les syllabes qu’on articule sont des impressions acoustiques perçues par l’oreille, mais les sons n’existeraient pas sans les organes vocaux ; ainsi un n n’existe que par la cor

respondance de ces deux aspects. On ne peut donc réduire la langue au son, ni détacher le son de l’articulation buccale ; réciproquement on ne peut pas définir les mouvements des organes vocaux si l’on fait abstraction de l’impression acoustique (voir p. 63 sv.).

2° Mais admettons que le son soit une chose simple : est-ce lui qui fait le langage ? Non, il n’est que l’instrument de la pensée et n’existe pas pour lui-même. Là surgit une nouvelle et redoutable correspondance : le son, unité complexe acous- tico-vocale, forme à son tour avec l’idée une unité complexe, physiologique et mentale. Et ce n’est pas tout encore :

3° Le langage a un côté individuel et un côté social, et l’on ne peut concevoir l’un sans l’autre. En outre :

4° A chaque instant il implique à la fois un système établi et une évolution ; à chaque moment, il est une institution actuelle et un produit du passé. Il semble à première vue très simple de distinguer entre ce système et son histoire, entre ce qu’il est et ce qu’il a été ; en réalité, le rapport qui unit ces deux choses est si étroit qu’on a peine à les séparer. La question serait-elle plus simple si l’on considérait le phénomène linguistique dans ses origines, si par exemple on commençait

[49]    par étudier le langage des enfants*? Non, car c’est une idée très fausse de croire qu’en matière de langage le problème

[50]     des origines diffère de celui des conditions permanentes* on ne sort donc pas du cercle.

Ainsi, de quelque côté que l’on aborde la question, nulle part l'objet intégral de la linguistique ne s’offre à nous ; partout nous rencontrons ce dilemme : ou bien nous nous attachons à un seul côté de chaque problème, et nous risquons de ne pas percevoir les dualités signalées plus haut ; ou bien, si nous étudions le langage par plusieurs côtés à la fois, l’objet de la linguistique nous apparaît un amas confus de choses hétéroclites sans lien entre elles.

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[55]    la langue est une convention, et la nature du signe dont on est convenu est indifférente. La question de l’appareil vocal est donc secondaire dans le problème du langage.

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En s’attachant à cette seconde définition, on pourrait dire que ce n’est pas le langage parlé qui est naturel à l’homme, mais la faculté de constituer une langue, c’est-à-dire un système de signes distincts correspondant    à des idées distinctes* [56]

§ 2. Place de la langue dans les faits de langage* [59]

 Le point de départ du circuit est dans le cerveau de l’une, par exemple A, où les faits de conscience, que nous appellerons concepts, se trouvent associés aux représentations des signes linguistiques ou images acoustiques servant à leur expression. Supposons qu’un concept donné déclanche dans le cerveau une image acoustique correspondante : c’est un phénomène entièrement psychique, suivi à son tour d’un procès physiologique : le cerveau transmet aux organes de la phonation une impulsion corrélative à l’image ; puis les ondes sonores se propagent de la bouche de A à l’oreille de B : procès purement physique. Ensuite, le circuit se prolonge en B dans un ordre inverse : de l’oreille au cerveau, transmission physiologique de l’image acoustique ; dans le cerveau, association psychique de cette image avec le concept correspondant. Si B parle à son tour, ce nouvel acte suivra — de son cerveau à celui de A — exactement la même marche que le premier et passera par les mêmes phases successives, que nous figurerons comme suit: (voir schéma)

 

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Récapitulons les caractères de la langue :

1° Elle est un objet bien défini dans l’ensemble hétéroclite des faits de langage. On peut la localiser dans la portion déterminée du circuit où une image auditive vient s’associer à un concept. Elle est la partie sociale du langage, extérieure à l’individu, qui à lui seul ne peut ni la créer ni la modifier ; elle n’existe qu’en vertu d’une sorte de contrat passé entre les membres de la communauté. D’autre part, l’individu a besoin d’un apprentissage pour en connaître le jeu ; l’enfant ne se l’assimile que peu à peu.*Elle est si bien une [69] chose distincte qu’un homme privé de l’usage de la parole conserve la langue, pourvu qu’il comprenne les signes vocaux qu’il entend.

2° La langue, distincte de la parole, est un objet qu’on peut étudier séparément. Nous ne parlons plus les langues mortes, mais nous pouvons fort bien nous assimiler leur organisme linguistique. Non seulement la science do la langue peut se passer des autres éléments du langage, mais elle n’est possible que si ces autres éléments n’y sont pas mêlés.

3° Tandis que le langage est hétérogène, la langue ainsi délimitée est de nature homogène : c’est un système de signes où il n’y a d’essentiel que l’union du sens et de l’image acoustique, et où les deux parties du signe sont également psychiques.

4° La langue n’est pas moins que la parole un objet de nature concrète, et c’est un grand avantage pour l’étude. Les signes linguistiques, pour être essentiellement psychiques, ne sont pas des abstractions ; les associations ratifiées par le consentement collectif, et dont l’ensemble constitue la langue, sont des réalités qui ont leur siège dans le cerveau. En outre, les signes de la langue sont pour ainsi dire tangibles ; l’écriture peut les fixer dans des images conventionnelles, tandis qu’il serait impossible de photographier dans tous leurs détails les actes de la parole ; la phonation d’un mot, si petit soit-il, représente une infinité de mouvements musculaires extrêmement difficiles à connaître et à figurer. Dans la langue, au contraire, il n’y a plus que l’image acoustique, et celle-ci peut se traduire en une image visuelle constante. Car si l’on fait abstraction de cette multitude de mouvements nécessaires pour la réaliser dans la parole, chaque image acoustique n’est, comme nous le verrons, que la somme d’un nombre limité d’éléments ou phonèmes, susceptibles à leur tour d’être évoqués par un nombre correspondant de signes dans l’écriture. C’est cette possibilité de fixer les choses relatives à la langue qui fait qu’un dictionnaire et une grammaire peuvent en être une représentation fidèle, la langue étant le dépôt des images acoustiques, et l’écriture la forme

[70]     tangible de ces images.*

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 § 3. Place de la langue dans les faits humains.

   La sémiologie.*

 

On peut donc concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ; elle formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie générale ; nous la nommerons sémiologie1 (du grec semeîon, « signe »).*Elle nous apprendrait en quoi consistent les signes, [73] quelles lois les régissent. Puisqu’elle n’existe pas encore, on ne peut dire ce qu’elle sera ; mais elle a droit à l’existence, sa place est déterminée d’avance. La linguistique n’est qu’une partie de cette science générale, les lois que découvrira la sémiologie seront applicables à la linguistique, et celle-ci se trouvera ainsi rattachée à un domaine bien défini dans l’ensemble des faits humains.

CHAPITRE IV

 LINGUISTIQUE DE LA LANGUE ET LINGUISTIQUE DE LA PAROLE *

 

L’étude du langage comporte donc deux parties : l’une, essentielle, a pour objet la langue, qui est sociale dans son essence et indépendante de l’individu ; cette étude est uniquement psychique ; l’autre, secondaire, a pour objet la partie individuelle du langage, c’est-à-dire la parole y compris la phonation : elle est psycho-physique.*

 

CHAPITRE VI

REPRÉSENTATION DE LA LANGUE PAR L’ÉCRITURE

 

§ 3. Les systèmes d’écriture*                                              

Il n’y a que deux systèmes d’écriture :

1° Le système idéographique, dans lequel le mot est représenté par un signe unique et étranger aux sons dont il se compose. Ce signe se rapporte à l’ensemble du mot, et par là, indirectement, à l’idée qu’il exprime. L’exemple classique de ce système est l’écriture chinoise.

2° Le système dit communément « phonétique », qui vise à reproduire la suite des sons se succédant dans le mot. Les écritures phonétiques sont tantôt syllabiques, tantôt alphabétiques, c’est-à-dire basées sur les éléments irréductibles de la parole.

D’ailleurs les écritures idéographiques deviennent volontiers mixtes : certains idéogrammes, détournés de leur valeur première, finissent par représenter des sons isolés.*

 

PREMIÈRE PARTIE

 PRINCIPES GÉNÉRAUX

CHAPITRE PREMIER
NATURE DU SIGNE LINGUISTIQUE

§ 1. Signe, signifié, signifiant.*

 

On a vu p. 28, à propos du circuit de la parole, que les termes impliqués dans le signe linguistique sont tous deux psychiques et sont unis dans notre cerveau par le lien de l’association. Insistons sur ce point.

Le signe linguistique unit non une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique.* Cette dernière n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais  l’empreinte psychique* de ce son, la représentation que nous en donne le témoignage de nos sens ; elle est sensorielle, et s’il nous arrive de l’appeler « matérielle », c’est seulement dans ce se.- et par opposition à l'autre terme de l’association, le concept, généralement plus abstrait.

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Le signe linguistique est donc une entité psychique à deux faces, qui peut être représentée par la figure :

Ces deux éléments sont intimement unis et s’appellent l’un l’autre. Que nous cherchions le sens du mot latin arbor ou le mot par lequel le latin désigne le concept « arbre », il est clair que seuls les rapprochements consacrés par la langue nous apparaissent conformes à la réalité, et nous écartons n’importe quel autre qu’on pourrait imaginer.*          (132)

Cette définition pose une importante question de terminologie.*Nous appelons signe la combinaison du concept et [133] de l’image acoustique : mais dans l’usage courant ce terme désigne généralement l’image acoustique seule, par exemple un mot (arbor, etc.). On oublie que si arbor est appelé signe, ce n’est qu’en tant qu’il porte le concept « arbre », de telle sorte que l’idée de la partie sensorielle implique celle du total.

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CHAPITRE II

IMMUTABILITÉ ET MUTABILITÉ DU SIGNE

 

Ces considérations sont importantes, mais elles ne sont pas topiques ; nous préférons les suivantes, plus essentielles, plus directes, dont dépendent toutes les autres :

1.   Le caractère arbitraire du signe. Plus haut, il nous faisait admettre la possibilité théorique du changement ; en approfondissant, nous voyons qu’en fait, l’arbitraire même du signe met la langue à l’abri de toute tentative visant à la modifier. La masse, fût-elle même plus consciente qu’elle ne l’est, ne saurait la discuter. Car pour qu’une chose soit mise en question, il faut qu’elle repose sur une norme raisonnable. On peut, par exemple, débattre si la forme monogame du mariage est plus raisonnable que la forme polygame et faire valoir des raisons pour l’une et l’autre. On pourrait aussi discuter un système de symboles, parce que le symbole a un rapport rationnel avec la chose signifiée (voir p. 101) ; mais pour la langue, système de signes arbitraires, cette base fait défaut, et avec elle se dérobe tout terrain solide de dis cussion ; il n’y a aucun motif de préférer sœur à sisier, Ochs à bœuf, etc.

2.  La multitude des signes nécessaires pour constituer n'importe quelle langue. La portée de ce fait est considérable.

Un système d’écriture composé de vingt à quaranre lettres peut à la rigueur être remplacé par un autre. Il en serait de même pour la langue si elle renfermait un nombre limité d’éléments ; mais les signes linguistiques sont innombrables.

3.  Le caractère trop complexe du système. Une langue constitue un système. Si, comme nous le verrons, c’est le côté par lequel elle n’est pas complètement arbitraire et où il règne une raison relative, c’est aussi le point où apparaît l’incompétence de la masse à la transformer. Car ce système est un mécanisme complexe ; l’on ne peut le saisir que par la réflexion ; ceux-là mêmes qui en font un usage journalier l’ignorent profondément. On ne pourrait concevoir un tel changement que par l’intervention de spécialistes, grammairiens, logiciens, etc. ; mais l’expérience montre que jusqu’ici les ingérences de cette nature n’ont eu aucun succès.

4.  La résistance de l'inertie collective à toute innovation linguistique. La langue — et cette considération prime toutes les autres — est à chaque moment l’affaire de tout le monde ; répandue dans une masse et maniée par elle, elle est une chose dont tous les individus se servent toute la journée.*Sur ee point, on ne peut établir aucune compa- |148) raison entre elle et les autres institutions. Les prescriptions d’un code, les rites d’une religion, les signaux maritimes, etc., n'occupent jamais qu’un certain nombre d’individus à la fois et pendant un temps limité ; la langue, au contraire, chacun y participe à tout instant, et c’est pourquoi elle subit sans cesse l’influence de tous. Ce fait capital suffit à montrer l’impossibilité d’une révolution. La langue est de toutes les institutions sociales celle qui offre le moins de prise aux initiatives. Elle fait corps avec la vie de la masse sociale, et celle-ci, étant naturellement inerte, apparaît avant tout comme un facteur de conservation.

 

§ 6. Loi synchronique et loi diachronique.*

On parle couramment de lois en linguistique ; mais les faits de la langue sont-ils réellement régis par des lois et de quelle nature peuvent-ils être ? La langue étant une institution sociale, on peut penser a priori qu’elle est 

réglée par des prescriptions analogues à celles qui régissent les collectivités. Or toute loi sociale a deux caractères fondamentaux : elle est impérative et elle est générale ; elle s’impose, et elle s’étend à tous les cas, dans certaines limites de temps et de lieu, bien entendu.

Les lois de la langue répondent-elles à cette définition ? Pour le savoir, la première chose à faire, d’après ce qui vient d’être dit, c’est de séparer une fois de plus les sphères du synchronique et du diachronique. Il y a là deux problèmes qu’on ne doit pas confondre : parler de loi linguistique en général, c’est vouloir étreindre un fantôme.

Voicfquelques exemples empruntés au grec, et où les « lois » des deux ordres sont confondues à dessein :

1.    Les sonores aspirées de l’indo-européen sont devenues des sourdes aspirées : *dhümos thümôs « souffle de vie », *bherô phérô « je porte », etc.

2.    L’accent ne remonte jamais au delà de l’antépénultième.

3.    Tous les mots se terminent par une voyelle ou par s, n, r, à l’exclusion de toute autre consonne.

4.     s initial devant une voyelle est devenu h (esprit rude) :

*septm (latin septem)      heptd.

5.    m final a été changé en n : *jugom zugôn (cf. latin jugum).

6.    Les occlusives finales sont tombées : *gunaik günai, *epheret éphere, *epheront -+- épheron.

La première de ces lois est diachronique : ce qui était dh est devenu th, etc. La seconde exprime un rapport entre l’unité du mot et l’accent, une sorte de contrat entre deux

termes coexistants : c’est une loi synchronique. Il en est de même 

de la troisième, puisqu’elle concerne l’unité du mot et sa fin. Les lois 4, 5 et 6 sont diachroniques : ce qui était s est devenu h ; — n a remplacé m ; — t, k, etc., ont disparu sans laisser de trace.

Il faut remarquer en outre que 3 est le résultat de 5 et 6 ; deux faits diachroniques ont créé un fait synchronique.

Une fois ces deux catégories de lois séparées, on verra que 2 et 3 ne sont pas de même nature que 1, 4, 5, 6.

La loi synchronique est générale, mais elle n’est pas impérative. Sans doute elle s’impose aux individus par la contrainte de l’usage collectif (v, p. 107), mais nous n’envisageons pas ici une obligation relative aux sujets parlants. Nous voulons dire que dans la langue aucune force ne garantit le maintien de la régularité quand elle règne sur quelque point. Simple expression d’un ordre existant, la loi synchronique constate un état de choses ; elle est de même nature que celle qui constaterait que les arbres d’un verger sont disposés en quinconce. Et l’ordre qu’elle définit est précaire, précisément parce qu’il n’est pas impératif. Ainsi rien n’est plus régulier que la loi synchronique qui régit l’accent latin (loi exactement comparable à 2) ; pourtant ce régime accentuel n’a pas résisté aux facteurs d’altération, et il a cédé devant une loi nouvelle, celle du français (voir plus haut p. 122 sv.). En résumé, si l’on parle de loi en synchronie, c’est dans le sens d’arrangement, de principe de régularité.

La diachronie suppose au contraire un facteur dynamique par lequel un effet est produit, une chose exécutée. Mais ce caractère impératif ne suffit pas pour qu’on applique la notion de loi aux faits évolutifs ; on ne parle de loi que lorsqu’un ensemble de faits obéissent à la même règle, et malgré certaines apparences contraires, les événements diachroniques ont toujours un caractère accidentel et particulier.*



Langage -- Langue -- Synchronie

          \                       \ Diachronie 

             \ Parole

 

DEUXIÈME PARTIE

LINGUISTIQUE SYNCHRONIQUE

L’oLjet de la linguistique synchronique générale est d’établir les principes fondamentaux de tout système idiosynchro- nique, les facteurs constitutifs de tout état de langue. Bien des choses déjà exposées dans ce qui précède appartiennent plutôt à la synchronie ; ainsi les propriétés générales du signe peuvent être considérées comme partie intégrante de cette dernière, bien au’elles nous aient servi à prouver la nécessité de distinguer les deux linguistiques.

C’est à la synchronie qu’appartient tout ce qu’on appelle la « grammaire générale » ; car c’est seulement par les états de langue que s’établissent les différents rapports qui sont du ressort de la grammaire. Dans ce qui suit nous n’envisageons que certains principes essentiels, sans lesquels on ne pourrait pas aborder les problèmes plus spéciaux de la statique, ni expliquer le détail d’un état de langue.

D’une façon générale, il est beaucoup plus difficile de faire de la linguistique statique que de l’histoire.*Les faits [201] d’évolution sont plus concrets, ils parlent davantage à l’imagination ; les rapports qu’on y observe se nouent entre termes successifs qu’on saisit sans peine ; il est aisé, souvent même amusant, de suivre une série de transformations. Mais la linguistique qui se meut dans des valeurs et des rapports coexistants présente de bien plus grandes difficultés.

En pratique, un état de langue n’est pas un point, mais un espace de temps plus ou moins long pendant lequel la somme des modifications survenues est minime. Cela peut être dix ans, une génération, un siècle, davantage même. Une langue changera à peine pendant un long intervalle, pour subir ensuite des transformations considérables en quelques années. De deux langues coexistant dans une même période, l’une peut évoluer beaucoup et l’autre presque pas ; dans ce dernier cas l’étude sera nécessairement synchronique, dans l’autre diachronique. Un état absolu se définit par l’absence de changements, et comme malgré tout la langue se transforme, si peu que ce soit, étudier un état de langue revient pratiquement à négliger les changements peu importants, de même que les mathématiciens négligent les quantités infinitésimales dans certaines opérations, telles que le calcul des logarithmes.

Dans l’histoire politique on distingue l'époque, qui est un point du temps, et la période, qui embrasse une certaine durée. Cependant l’historien parle de l’époque des Antonins, de l’époque des Croisades, quand il considère un ensemble de caractères qui sont restés constants pendant ce temps. On pourrait dire aussi que la linguistique statique s’occupe d’époques ; mais état est préférable ; le commencement et la fin d’une époque sont généralement marqués par quelque révolution plus ou moins brusque tendant à modifier l’état de choses établi. Le mot état évite de faire croire qu’il se produise rien de semblable dans la langue, En outre le terme d’époque, précisément parce qu’il est emprunté à l’histoire, fait moins penser à la langue elle- même qu’aux circonstances qui l’entourent et la conditionnent ; en un mot elle évoque plutôt l’idée de ce que nous avons appelé la linguistique externe (voir p. 40).

D’ailleurs la délimitation dans le temps n’est pas la seule difficulté que nous rencontrons dans la définition d’un état de langue ; le même problème se pose à propos de l’espace. Bref, la notion d’état de langue ne peut être qu'approximative. En linguistique statique, comme dans la plupart des sciences, aucune démonstration n’est possible sans une simplification conventionnelle des données*

TROISIÈME PARTIE

LINGUISTIQUE DIACHRONIQUE

La linguistique diachronique étudie, non plus les rapports entre termes coexistants d’un état de langue, mais entre termes successifs qui se substituent les uns aux autres dans le temps.

 



 

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