samedi 31 janvier 2026

Les nuits de l'underground - Marie-Claire Blais

 Les nuits de l'underground - Marie-Claire Blais

Cette friabilité des êtres, de ce que l’on devenait soi-même auprès d'eux soudain, quand, hier, on ne les connaissait pas, c'était cela qui saisissait Geneviève, qu'on pénètre soudain leurs âmes par leurs corps, et participe à leur existence quotidienne quand, la veille, on ne savait pas même qu'ils existaient.  

Leçons et conversations - Wittgenstein

 Leçons et conversations - Wittgenstein

 

Leçon sur l'esthétique

Le langage est un élément caractéristique d’un vaste groupe d’activités — parler, «écrire, voyager en autobus, rencontrer quelqu’un, etc*.. Nous nous concentrons non sur les mots « bon » ou « beau », qui ne sont absolument pas caractéristiques et en général se réduisent au couple sujet-prédicat (« ceci est beau »), mais sur les circonstances dans lesquelles ces mots sont dits — sur la situation extrêmement compliquée dans laquelle l’expression esthétique a une place, dans laquelle l’expression elle-même a une place pratiquement négligeable.

 (*. Quand nous construisons une maison, nous parlons et écrivons, quand je prends un autobus, je dis au conducteur : « 3o centimes ». Nous ne nous concentrons pas seulement sur le mot ou sur la phrase dans laquelle il est employé — qui est extrêmement peu caractéristique — mais sur les circonstances dans lesquelles il est dit : ces circonstances sont le cadre, à l’intérieur duquel (nota bene) le jugement esthétique en question n’est pratiquement rien du tout. — R.)

8.    Il est remarquable que dans la vie réelle, lorsqu’on émet des jugements esthétiques, les adjectifs esthétiques tels que « beau », « magnifique » ne jouent pratiquement aucun rôle. Pour la critique musicale employez-vous des adjectifs esthétiques? Vous dites : « Faites attention à cette transition  », ou [Rhees] « ce passage-ci n’est pas cohérent ». Ou, parlant d’un poème en critique, vous dites [Taylor] : « Son utilisation des images est précise. » Les mots que vous employez sont plus apparentés à « juste » ou « correct » (au sens que ces mots revêtent dans le discours ordinaire) qu’à « beau » ou « charmant  ».

9. Des mots comme « charmant » sont employés d’abord comme interjections. Puis on les emploie en très peu de circonstances. Nous pourrions dire d’un morceau de musique qu’il est « charmant », entendant par là non pas en faire l’éloge, mais lui conférer un caractère. (Bien sûr il y a une masse de gens qui, .incapables de s’exprimer de façon appropriée, emploient le mot très fréquemment.

IV
(Notes de Rhees)

Un Français dit en français : « il pleut » et un Anglais le dit en anglais; ce n’est pas qu’il se soit passé dans leurs esprits quelque chose qui soit le sens réel de « il pleut ». Nous imaginons quelque chose comme une imagerie qui serait le langage international. Et pourtant, en réalité : a) la pensée (ou imagerie) n’est pas quelque chose qui accompagne les mots de l’extérieur lorsqu’on les prononce ou lorsqu’on les entend. b) Le sens — la pensée « il pleut » —, ce n’est pas même les mots auxquels s'ajoute en accompagnement une sorte d’imagerie.

Le sens, c'est la pensée « il pleut » dans les limites de la seule langue française

 

Leçon sur Freud

La symbolique des rêves. L’idée d’un langage du rêve. Songez à ce que c’est que reconnaître une peinture comme un rêve.. 

Les pages immortelles de Goethe

Les pages immortelles de Goethe

Poésie et vérité

Car en ce temps-là déjà s’était affermi chez moi un principe fondamental, sans que je puisse dire s’il m’avait été inspiré, ou s’il avait été éveillé en moi, ou s’il était né de mes propres réflexions. Le voici : dans tout ce qui nous est transmis, et particulièrement par écrit, ce qui importe, c’est le fonds, l’être intime, le sens, la direction de l’ouvrage; c’est là que se trouve ce qui est originel, divin, efficace, intangible, indestructible; ni le temps, ni les influences, ni les conditions extérieures n’ont de prise sur ce fonds primitif, du moins pas plus que la maladie du corps n’en a sur une âme bien faite. La langue, le dialecte, les idiotismes, le style et enfin l’écriture, devaient donc être considérés comme le corps de tout ouvrage de l’esprit. 

 

Dédicace

Le matin se leva' ses pas effarouchèrent le sommeil léger qui m'enveloppait de douceur; éveillé, je quittai ma chaumière paisible et gravis la montagne, l’âme joyeuse; à chaque pas je goûtais le charme de la jeune fleur qui, pleine de rosée, s’inclinait; l’aube nouvelle se levait dans l'enchantement et tout était recréé pour me recréer.

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Oui, m’écriai-je, me prosternant avec béatitude, depuis longtemps je sens ta présence; tu me donnas la paix, quand la passion sans frein fouillait mes jeunes membres; comme avec des ailes célestes, doucement tu as rafraîchi mon front dans la chaleur du jour; tu m’as dispensé les dons les meilleurs de la , et chacun de mes bonheurs, je ne veux le devoir qu’à toi seule.

 

Les souffrances du jeune Werther

La vie de l’homme n’est qu’un songe; la remarque n’est pas neuve, et cette idée m’accompagne en tous lieux.

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3 nov

 Ma souffrance est vive, car j’ai perdu ce qui faisait les seules délices de mon existence : la sainte force de vie qui autour de moi créait des mondes. Elle n’est plus... 

 

Wilhelm Meister

« Le devoir de l’éducateur ne consiste pas à préserver l’homme de l’erreur, mais à le diriger lorsqu’il s’égare; laisser même le disciple boire l’erreur à longs traits, telle est la sagesse du maître. Celui qui ne fait que tremper ses lèvres dans l’erreur la ménage longtemps; il la chérit comme un rare bonheur, mais celui qui vide la coupe apprend à connaître son égarement, à moins qu’il ne soit un insensé. »

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. La religion qui repose sur le respect de ce qui est au-dessus de nous, nous l’appelons ethnique; c’est la religion des peuples et le premier degré dans l’affranchissement d’une crainte vile; toutes les religions que l'on dénomme païennes sont de cette sorte, sous quelque vocable qu’elles soient désignées. La deuxième religion, qui se base sur le respect que nous ressentons pour ce qui est pareil à nous, nous l’appelons philosophique, car le philosophe qui se place au centre de tout doit rabaisser jusqu’à lui tout ce qui lui est supérieur et hausser jusqu’à lui tout ce qui lui est inférieur, car c’est seulement dans cette position moyenne qu’il mérite le nom de sage. 

 

 

 

W.B. Yeats - l'Herne

 W.B. Yeats - l'Herne

 

 Introduction générale à mon oeuvre

 

Premier principe
Un poète écrit toujours sur sa vie personnelle et, dans le meilleur de son œuvre, à partir de sa tragédie, quelle qu’elle soit, remords, amour perdu, simple solitude; il ne parle jamais directement, comme à quelqu’un qui serait en face de lui au petit déjeuner, il y a toujours une fantasmagorie. Dante et Milton avaient des mythologies, Shakespeare les personnages de l’histoire anglaise ou des récits romanesques traditionnels; même quand le poète semble le plus lui-même, quand il est Raleigh qui oppose un démenti aux potentats, ou Shelley, « nerf sur lequel glissent les oppressions par ailleurs imperceptibles de cette terre », ou Byron, chez qui « l’âme use le cœur » comme « l’épée son fourreau », il n’est jamais ce fatras d’éléments fortuits et incohérents qui s’assoit devant le petit déjeuner; il renaît en tant qu’idée délibérée et complète. Un romancier pourrait décrire ses éléments fortuits et incohérents, lui ne doit pas le faire; il est davantage type qu’homme, davantage passion que type. Il est Lear, Roméo, Œdipe, Tirésias; il est sorti d’une pièce, et même la femme qu’il aime est Rosalinde, Cléopâtre, jamais la Dame Brune. Il fait partie de sa propre fantasmagorie, et nous l’adorons parce que la nature est devenue intelligible, et ce faisant, une partie de notre pouvoir créateur. « Quand l’esprit est perdu dans la lumière du Moi », dit l’Upanishad Prashna, « il ne rêve plus; toujours dans le corps, il est perdu dans le bonheur ». « Un homme sage cherche en Soi », dit l'Upanishad Chandogya, « ceux qui sont vivants et ceux qui sont morts, et trouve ce que le monde ne peut donner ». Le monde ne sait rien parce qu’il n’a rien fait, nous savons tout parce que nous avons tout fait.

Les besoins de l'âme - Simone Weil

 Les besoins de l'âme - Simone Weil

 

Le besoin de vérité est plus sacré qu’aucun autre. Il n’en est pourtant jamais fait mention. On a peur de lire quand on s’est une fois rendu compte de la quantité et de l’énormité des faussetés matérielles étalées sans honte, même dans les livres des auteurs les plus réputés. On lit alors comme on boirait l’eau d’un puits douteux.

Il y a des hommes qui travaillent huit heures par jour et font le grand effort de lire le soir pour s’instruire. Ils ne peuvent pas se livrer à des vérifications dans les grandes bibliothèques. Ils croient le livre sur parole. On n’a pas le droit de leur donner à manger du faux. Quel sens cela a-t-il d’alléguer que les auteurs sont de bonne foi ? Eux ne travaillent pas physiquement huit heures par jour. La société les nourrit pour qu’ils aient le loisir et se donnent la peine d’éviter l’erreur. Un aiguilleur cause d’un déraillement serait mal accueilli en allé-
guant qu’il est de bonne foi.

À plus forte raison est-il honteux de tolérer l’existence de journaux dont tout le monde sait qu’aucun collaborateur ne pourrait y demeurer s’il ne consentait parfois à altérer sciemment la vérité.

Le public se défie des journaux, mais sa défiance ne le protège pas. Sachant en gros qu’un journal contient des vérités et des mensonges, il répartit les nouvelles annoncées entre ces deux rubriques, mais au hasard, au gré de ses préférences. Il est ainsi livré à l’erreur.

Tout le monde sait que lorsque le journalisme se confond avec l’organisation du mensonge, il constitue un crime. 

Journal - Nijinsky

Journal - Nijinsky

 

L’homme est issu de Dieu qui n’est pas un singe ; l’homme qui est Dieu a des bras comme le singe. J’entends bien qu’il y a entre eux une similitude organique mais aucune ressemblance spirituelle. Les singes descendent du singe, créés par Dieu qui lui s’est créé tout seul. Mon origine est donc divine et non simesque. Je suis Dieu à partir du moment où je sens Sa présence.

Les admirateurs ne vont sans doute pas me manquer et moi en fin de compte je m’estimerai heureux d’avoir réussi ce que j’aurai entrepris. J’ai l’intention de danser pour me procurer de l’argent : ainsi pourrai-je offrir à ma femme une maison pourvue de tout le nécessaire. Elle craint de me voir mourir bientôt, ce qui lui donne l’envie d’avoir un enfant de moi qui serait ma réincarnation. Elle me croit fou. C’est une idée qui lui est venue d’avoir trop réfléchi. Moi je réfléchis peu et tout ce que j’éprouve s’éclaire de ma propre lucidité. Je ne ressens les choses que par la chair, sans l’entremise de l’intelligence. Je suis chair et sentiment, Dieu en chair et en sentiment. Non, pas Dieu, mais homme, un homme simple, astreint à communiquer avec le monde au seul moyen du sentiment (...)

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 Si j’avais en ma possession des millions dont je puisse disposer, je les emploierais à mettre la Bourse en échec et à en consommer la ruine. Je suis la vie et vivre cela équivaut à s’aimer les uns les autres. La Bourse, elle, est symbole de mort. On y dépouille les pauvres gens qui vont y porter jusqu’à leur dernier sou, espérant acquérir ainsi le moyen de mener leurs entreprises à bonnes fins. C’est l’amour que je porte aux pauvres qui me pousse à vouloir jouer ainsi à la Bourse, avec l’idée de provoquer la ruine des agents de change. 

Le livre de la pauvreté et de la mort - Rilke

Le livre de la pauvreté et de la mort - Rilke

Là, des hommes insatisfaits peinent à vivre
et meurent sans savoir pourquoi ils ont souffert
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Car nous ne sommes que l'écorce, que la feuille,
mais le fruit qui est au centre de tout
c'est la grande mort que chacun porte en soi.
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fais-nous connaître enfin l'homme dans sa vérité,
l'homme qui porte en lui sa propre mort,
montre-nous le chemin qui mène à lui
et délivre-nous des mains acharnées à sa perte.
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La poussière des villes se lève pour souiller leurs visages
et toutes les immondices s'attachent à eux.
Ils vont échouer à la dérive comme des épaves;
ils font peur comme des pestiférés
mais si le monde sentait le poids de la souffrance
il porterait les pauvres comme une couronne de roses à son front.

Car les pauvres ont la pureté de la pierre
et l'innocence de la bête aveugle qui vient de naître;
et de leur simplicité pleine de toi, ils ne demandent
qu'à rester pauvres comme ils le sont en vérité...

Vergers - Rilke

Vergers - Rilke

PORTRAIT INTÉRIEUR

Ce ne sont pas des souvenirs
qui, en moi, t'entretiennent;
tu n'es pas non plus mienne
par la force d'un beau désir.

Ce qui te rend présente,
c'est le détour ardent
qu'une tendresse lente
décrit dans mon propre sang.

Je suis sans besoin
de te voir apparaître;
il m'a suffi de naître
pour te prendre un peu moins.