dimanche 15 mars 2026

Le culte de la distratction - Siegfried Kracauer

Le culte de la distratction - Siegfried Kracauer

 LE VOYAGE ET LA DANSE’

Le voyage en Italie de Goethe concernait le pays dont son âme était en quête; l’âme aujourd’hui - ou ce qu’on appelle l’âme -est en quête du changement de lieu que le voyage lui offre. Le but du voyage moderne n’est pas son but avoué, mais tout simplement un endroit nouveau; ce qui est sollicité, c’est moins un paysage spécifique que l’étrangeté de son visage. D’où la prédilection pour l’exotique, qu’on est avide de découvrir parce qu’il est tout à fait différent, et non parce qui! aurait déjà été imaginé en rêve. Certes, plus le monde se rétrécit, avec l’auto, le film et l'avion, plus le concept d’exotisme se relativise; au lieu de s’attacher, comme aujourd’hui encore peut-être, aux Pyramides et à la Corne d’or, il en viendra à désigner n’importe quel endroit du monde, dans la mesure où ce dernier, vu de n’importe quel autre endroit du monde, prend un aspect insolite. Cette relativisation de l’exotique va de pair avec son bannissement hors de la réalité —à telle enseigne que des esprits romantiques devront tôt ou tard suggérer l’installation de parcs naturels protégés et clôturés, merveilleux domaines fermés où l’on pourra espérer vivre des aventures telles que Calcutta n’en offre plus guère aujourd’hui. Nous en sommes bientôt là. Grâce aux avantages de la civilisation, c’est la plus petite partie de la surface terrestre qui demeure encore terra incognita, les hommes se sentent partout chez eux, dans leur pays aussi bien qu’ailleurs — ou que nulle part. D’où vient donc que le voyage à la mode ne sert plus à faire éprouver la sensation d’espaces étrangers - les hôtels sont tous pareils et la nature à l’arrière-plan est bien connue des lecteurs de journaux illustrés - mais qu’il est entrepris pour lui-même ? L’accent repose sur le détachement qu’il garantit, et non sur l’intérêt qu’il procure pour tel ou tel type de pays; sa signification s’épuise dans le fait qu’il permet de consommer le o’clock-tea en un lieu par hasard moins usé que celui qui lui sert de cadre quotidien. De plus en plus, il est une occasion incomparable d’être justement ailleurs que là où l’on est d’habitude; c’est dans le changement de lieu, dans les brèves alternances de séjour que réside sa fonction décisive.

Si le voyage s’est réduit à une pure expérience de l’espace, la danse, elle, est devenue scansion du temps. Fini le rêve de valse, révolue l’allégresse minutieusement réglée de la Française ; fini aussi ce que connote tout cet environnement dansant: aimable flirt, gracieuse rencontre dans ce médium sensuel - l’ancienne génération est tout au plus la seule à vouloir encore conjurer cela; la danse de société moderne, ignorante de la structure des liens en usage dans les couches intermédiaires, tend à représenter purement et simplement le rythme ; au lieu que la danse exprime des contenus déterminés dans le temps, ce dernier devient son véritable contenu. Si, à ses débuts, la danse était un acte cultuel, elle est aujourd’hui un culte du mouvement; si autrefois le rythme était une déclaration psycho-érotique, aujourd’hui, se suffisant à lui-même, il voudrait congédier les significations. Un tempo qui ne veut rien d’autre que soi-même: telle est l’intention secrète des airs de jazz, si forte que soit l’empreinte de leur origine nègre. Ils s’efforcent de réaliser l’effacement de la mélodie et de dévider de plus en plus longuement les cadences qui désignent la fin du sens parce qu’en elles se dévoile et se parachève la mécanisation déjà présente dans la mélodie. Que s’accomplisse ici le passage de la signification désignée par le mouvement au mouvement qui se contente de s’autodésigner, c’est ce que prouve également l’usage des figures dûment raccourcies par les professeurs de danse parisiens. Leur enchaînement n’est pas déterminé par une loi objective du contenu, à laquelle la musique se conformerait aussi, mais il naît librement des différentes pulsions de mouvement qui s’orientent sur la musique. Individualisation si l’on veut, mais qui ne vise pas du tout l’individuel. 

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ILS «SPORTENT »

Il n’y a que les gens cultivés à ne pas s’adonner au sport. Une quantité négligeable. Ils fuient l’agitation en se retirant dans les spheres supérieures, les crochets à la mâchoire, cela leur reste étranger. Ce qui les ennuie, c’est que là-haut, personne ne vient les voir. Tant le sport abrutit les masses. Si seulement l’on savait où ils se tiennent exactement, peut-être pourrait-on leur aménager un stade. Des sportifs étaient partis à la recherche du Dr R., qui travaille sur les œuvres perdues d’un obscur historien de l’art, ils sont rentrés bredouilles, hélas. L’important ouvrage doit paraître prochainement. Entre-temps, les ballons sont de plus en plus nombreux à sillonner le ciel.




Le mythe de l'Etat - Ernst Cassirer

Le mythe de l'Etat - Ernst Cassirer

Première partie

qu'est ce qu'un mythe ?

CH1 LA STRUCTURE DE LA PENSÉE MYTHIQUE


Des problèmes totalement inconnus des penseurs du XVIII* et du XIXe siècle ont été soudain mis sur le devant de la scène. L’apparition d’un nouveau pouvoir : celui de la pensée mythique, est probablement le trait le plus marquant et le plus préoccupant dans ce développement de la pensée politique moderne. #important

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Les générations qui ont suivi ont adopté une attitude bien plus sobre à son égard. Elles ne se sont plus beaucoup intéressées à sa signification métaphysique. C’est empiriquement qu’elles ont pris la question et c’est empiriquement qu’elles ont tenté de la résoudre. Son charme originel n’a, toutefois, jamais totalement disparu. 

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 « La poésie, écrira Novalis, est ce qui est absolument et fondamentalement réel. C’est le noyau de ma philosophie. Plus il y a de poésie, plus il y a de vérité. »

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On trouve selon lui deux groupes de savants et de scientifiques. 

 Le premier est guidé par le principe d’« homogénéité », le second par celui de « spécificité ». Le premier tend à réduire les phénomènes les plus disparates à un dénominateur commun, tandis que le second refuse d’accepter tout ce qui prétend être de l’ordre de l’unité ou de la ressemblance. 

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  Du fait d’une telle perspective, le mythe finit par devenir un enchaînement de syllogismes suivant des règles précises, comme si cela avait toujours été le cas.

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 La société n’est pas la seule à être divisée en différentes classes, tribus ou clans ayant des fonctions, des coutumes et des obligations sociales différentes. On retrouve cette même division partout dans la nature.

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 CH 2 MYTHE ET LANGAGE

 Le langage présentait constamment un caractère logique, alors que le mythe défiait toutes les lois de la pensée en étant incohérent, capricieux et irrationnel. Pouvait-on surmonter cette contradiction apparemment insoluble ?

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 On trouve, il est vrai, en tout langage, une part de logique et de rationalité, mais aussi quantité d’erreurs et d’illusions. Son effectuation même est cause d’erreurs. Tout langage est en effet constitué de termes généraux et là où il y a généralité il y a ambiguïté.

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 CH 3 MYTHE ET PSYCHOLOGIE DES EMOTIONS

 En Allemagne, Herbart et son école avaient développé une théorie mécanique des émotions réduisant celles-ci à un certain nombre de relations entre les perceptions, les représentations et les idées.

Cette thèse se prolongea jusqu’à ce que Ribot développe une théorie prenant le contre-pied du rationalisme, qu’il présenta comme une thèse psychologiste. Dans la préface de son ouvrage sur la psychologie des émotions, il rappela que la psychologie des différents états émotionnels demeurait encore confuse et arriérée par rapport à d’autres domaines de la recherche en psychologie. On avait toujours accordé la préférence à d’autres études, comme celle de la perception, de la mémoire ou des images. Or, le présupposé assimilant les états émotionnels à des états intellectuels, soit pour les confondre soit pour réduire les premiers aux seconds, conduisait à l’erreur. Les états émotionnels n’étaient pas des états purement secondaires ou dérivés ; ils n’étaient pas de simples qualités, modes ou fonctions des états intellectuels. Ils étaient au contraire fondamentaux, autonomes, irréductibles à l’intelligence ' ainsi qu’aptes à exister hors d’elle et sans elle.

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 LA REPUBLIQUE DE PLATON

Admettre la poésie impliquait d’admettre le mythe et cela ne pouvait pas se faire sans s’opposer aux efforts mêmes de la philosophie et sans miner les fondations de l’État platonicien. Seul le fait de chasser le poète de la cité idéale était en mesure de protéger celle-ci contre l’intrusion de forces subversives et hostiles. 

Traité du sublime - Longin

Traité du sublime - Longin

 

CHAPITRE V

Des moyens en général pour connaître le Sublime

2. Car tout ce qui est véritablement Sublime, a cela de propre, quand on l'écoute, qu'il élève l'âme, et lui fait concevoir une plus haute opinion d'elle-même, la remplissant de joie et de je ne sais quel noble orgueil, comme si c'était elle qui eût produit les choses qu'elle vient simplement d'entendre. 

CHAPITRE VI

Des cinq sources du Grand

8.1. Il y a, pour ainsi dire, cinq sources principales du Sublime; mais ces cinq sources présupposent, comme pour fondement commun, une Faculté de bien parler, sans quoi tout le reste n'est rien.

Cela posé, la première et la plus considérable est une certaine Élévation d'esprit, qui nous fait penser heureusement les choses, comme nous l'avons déjà montré dans nos commentaires sur Xénophon.

La seconde consiste dans le Pathétique;j'entends par Pathétique cet enthousiasme, et cette véhémence naturelle qui touche et qui émeut. Au reste à l'égard de ces deux premières, elles doivent presque tout à la nature, et il faut qu'elles naissent en nous, au lieu que les autres dépendent de l'art en partie.

La troisième n'est autre chose que les Figures tournées d'une certaine manière. Or les Figures sont de deux sortes : les Figures de pensée, et les Figures de diction.

Nous mettons pour la quatrième, la noblesse de l'expression, qui a deux parties: le choix des mots, et la diction élégante et figurée.

Pour la cinquième, qui est celle, à proprement parler, qui produit le Grand et qui renferme en soi toutes les autres, c'est la Composition et l'arrangement des paroles dans toute leur magnificence et leur dignité.

 

CHAPITRE XXVII

Si l'on doit préférer le Médiocre Parfait au Sublime qui a quelques défauts

Comme battements d'ailes - Armand Gatti

Comme battements d'ailes - Armand Gatti

LA PAROLE ERRANTE

Les mots me lisent.

Ceux que je suis en train d'écrire.

Ceux d'un peu partout (surtout dans les livres) que j'ai pu connaître. 

Qu'est-ce qu'une bonne vie ? - Judith Butler

Qu'est-ce qu'une bonne vie ? - Judith Butler


1. Radicalement non séparément

Au moment où on l’interrogeait sur son parcours philosophique et où, conformément à ses thèses sur Le Récit de soi et ses dimensions performatives, elle rechignait à se laisser enfermer dans une identité (cast in essential terms), Judith Butler déclarait en 2006 : « il me semble en effet que, pendant des années, j’ai résisté au questionnement éthique. La question éthique me semblait une manière de fuir la politique, ou de la rejeter ; mais je ne vois plus aujourd’hui les choses de la même façon. Je pense que les situations de pouvoir donnent naissance à des problèmes éthiques, et je ne crois pas, par conséquent, que la politique et l’éthique constituent des domaines radicalement hétérogènes. Je refuserais toute distinction absolue entre eux ».

Le 11 septembre 2012, au moment de recevoir le prix Adorno, la philosophe américaine se demande, à la suite d’une suggestion du philosophe de Francfort : comment mener une vie bonne dans une vie mauvaise ? « How can one lead a good life in a bad life ? » Cette question, qui fut par excellence celle de la philosophie antique(4), confirmerait donc l’évolution de Judith Butler. Pourtant, si le questionnement éthique doit résonner avec fermeté, il doit rester inséparable du souci de la politique. Mieux : la question éthique naît de la vie psychique imposée par une situation de pouvoir :

Il se pourrait donc que la question de savoir comment mener une vie bonne dépende effectivement du fait d’avoir le pouvoir de mener sa vie, ainsi que du sens d’avoir une vie, de vivre une vie, ou, plus radicalement encore, du sens même d’être en vie.

Malgré que Judith Butler en ait, elle est bien plus proche de Rousseau que de Foucault et on veut faire le pari que cette proximité est de nature à éclairer la conférence prononcée pour la remise du prix Adorno.

Pour Michel Foucault, le souci de soi en général, et la parrhèsia en particulier, peuvent bien constituer un court-circuit de la politique, au point même que l’on a pu parler (un peu vite sans doute) d’un tournant éthique chez le dernier Foucault. En tout état de cause on rappellera ces formules de L’Herméneutique du sujet où Foucault déclare avoir montré « comment le souci de soi – ce vieux souci de soi dont on avait vu la formulation théorique et systématique première dans l’Alcibiade – avait été libéré de son rapport privilégié à la pédagogie, comment il s’était affranchi de sa finalité politique et par conséquent comment il s’était, au total, dégagé des conditions sous lesquelles il était apparu dans l’Alcibiade ». Le souci de soi s’est donc libéré de la politique. Ce qui n’est pas la raison principale des distances prises par Butler par rapport à Foucault dans sa définition de l’assujettissement.

Pour Rousseau il s’agit de tenir ensemble deux formules qui pivotent l’une et l’autre autour d’un adverbe.

Dans l’Émile d’abord : « Ceux qui voudront traiter séparément de la morale et de la politique n’entendront jamais rien à aucune des deux » (O C. IV, p. 524). Cette formule annonce une relation neutre d’interdépendance entre la morale et la politique. Plus qu’un conseil au pédagogue, cet énoncé est un avertissement au philosophe de la théorie de l’homme qui ne comprendra rien à ces deux domaines de la vie humaine s’il essaie de les disjoindre, de les séparer dans l’analyse (séparer, c’est distinguer), ou de rompre leur organicité ; en un mot, de détruire leur union (séparer, c’est déchiqueter), en démembrant leur corps (séparer, c’est tuer). Tenir ensemble, dans leur synthèse fragile et difficile, la morale et la politique constituent donc l’objectif de la théorie de l’homme. Dans l’Émile, la formule sert de prolégomènes à l’acquisition pratique des sentiments moraux. C’est toujours la même question depuis le premier Discours : par où commencer pour étudier l’homme ? Et c’est toujours la même réponse : en étudiant les hommes. Pour le dire de manière plus conceptuelle, en affirmant l’interdépendance de la morale et de la politique, Rousseau dément la thèse de Rawls selon laquelle la modernité politique consisterait à dissocier le juste et le bien. Selon sa thèse il ne se pourrait que l’on défasse ce deuxième couple sans défaire le premier : « Où tout est bien, rien n’est injuste. La justice est inséparable de la bonté » (O.C. IV, p. 588) – n’est-ce pas parce que la justice et la bonté sont inséparables que l’on ne saurait traiter la morale et la politique séparément ? Pour Rawls la politique doit s’en tenir au juste et au juste exclusivement. Au contraire, à la manière de Platon, Rousseau refuse que l’on puisse séparer la justice du bien. Judith Butler est proche de Rousseau quand elle refuse « que la politique et l’éthique constituent des domaines radicalement hétérogènes » et qu’elle rejette « toute distinction absolue entre eux ». Non séparément donc.

La seconde formule de Rousseau n’est pas moins célèbre et elle n’est pas moins utile pour lire Butler. « Depuis lors, mes vues s’étaient beaucoup étendues par l’étude historique de la morale. J’avais vu que tout tenait radicalement à la politique, et que de quelque façon qu’on s’y prît, un peuple ne serait jamais que ce que la nature de son gouvernement le ferait être. » (O.C. I, p. 404)

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Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation. (Émile, I, O.C. IV, p. 247.)

Ce sont les trois visages de la finitude (faiblesse, vulnérabilité et stupidité) qui donnent leur sens aux trois éducations :

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses. (ibidem, p. 247.)

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Quatre motifs permettent donc de rapprocher Rousseau et Butler : le caractère inséparable de la morale et de la politique (vivre une vie bonne), la dimension radicale de la politique (dans un monde mauvais), le lieu même où plonge la radicalité politique (finitude chez Rousseau, dépendance, précarité et vulnérabilité chez Butler), ambiguïté de la reconnaissance comme horizon du politique.

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2. La vie bonne dans la vie mauvaise : qu’elle n’est pas un raccourci vers l’éthique

En tout état de cause, on ne trouvera donc pas ici, selon une formule doxographique de la philosophie ancienne, de « raccourci vers l’éthique ». Ni raccourci, ni court-circuit, ni chemin de traverse : l’éthique, pour ainsi dire, achève la politique au terme d’une voie longue, à moins qu’elle ne la double, qu’elle n’y mêle ses eaux et rende impossible tout rêve de distinction. C’est bien parce que cette évolution d’une des principales exposantes des études de genre est révélatrice d’un problème qui appartient à tout un chacun, qu’il faut pouvoir en rendre compte dans la perspective d’introduire à ses positions.

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Il convient peut-être de partir d’une remarque philologique. Autant les philosophes ont insisté sur les différents termes qui désignent la vie, créant des doublets efficaces pour séparer le donné du construit, la vie biologique du projet de l’existence – on peut penser à la fortune philosophique de l’opposition entre bios et zôè ; autant la formule « mener sa vie » semble s’être imposée sans guère de discussion.

Or cette formule devrait plutôt surprendre. Si le questionnement éthique d’Aristote semble pouvoir être ramené à la question : comment viser une vie bonne, avec et pour autrui dans des institutions justes, il semble que pour Aristote, comme pour les Grecs en général, la vie ne soit pas quelque chose qu’on puisse mener, conduire. L’expression est latine

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Mais la vie est-elle quelque chose qu’on mène ? qu’on dirige ? qu’on conduit ? Judith Butler exprime des doutes à ce propos. N’y a-t-il pas une incongruité à dissocier le sujet de l’existence de son existence pour poser cette dernière à distance d’objet du premier et la soumettre à des mouvements de rection ? Si c’était le cas, la vie serait telle qu’on pourrait ne pas la mener. Or il y a dans cette différence de la vie avec soi-même le rêve d’une maîtrise qui emporte avec lui une série d’images (surplomb, verticalité, main de fer) qui expriment l’éthique comme effort de soi sur soi. C’est précisément parce que la vie n’est pas donnée comme une chose à mener que l’éthique se dresse comme cet effort d’arrachement à soi en vue d’une libération par la maîtrise. Foucault aimait à dire : à la verticale de soi-même. C’est du moins le sens que prend l’expression de l’éthique dans la formulation latine vitam agere telle qu’on la trouve chez Cicéron ou chez Sénèque.

Cette précision de philologie est rien moins qu’une question de détail – elle met en tension le rapport entre assujettissement et éthique et permet de situer le propos de Judith Butler à l’égard de la tradition de la « vie bonne ».

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En d’autres termes, on peut reprendre la question d’Aristote à la condition de se rappeler que la vie que je mène est d’abord une vie menée, une vie qui me mène. Le sujet de la politique ne commence pas au moment où il se ressaisit pour devenir un sujet moral autonome dans la clarté concertée de ses choix : la politique est à l’œuvre dans ce qui me saisit et me traverse à même ma chair. Judith Butler veut penser les chances politiques du sujet mené – vita passiva.

On mesurera bien ce qui distingue son aristotélisme de celui des professeurs de vertu au rang desquels il faut inscrire l’œuvre imposante d’Alasdair Macintyre. Pour ce dernier, la nécessité d’un retour à Aristote tient à l’impossibilité de penser le sujet de la morale sans poser la question de la vertu, cette tension par laquelle un sujet se ressaisit. Pour Judith Butler il s’agit de penser le sujet de la politique comme ce sujet dessaisi ou comme « sujet assujetti ». Il faut donc penser « la vie bonne » sans délibération rationnelle (proairèsis) ni prudence (phronèsis) – ces grands étais de la morale aristotélicienne.

Il me semble que cet aristotélisme singulier peut être éclairé par le projet général de Michel Foucault tel qu’il l’évoquait dans l’article anonyme qu’il se consacrait en 1984, dans le Dictionnaire des philosophes :

Il ne s’agit pas de définir les conditions formelles d’un rapport à l’objet : il ne s’agit pas non plus de dégager les conditions empiriques qui ont pu à un moment donné permettre au sujet en général de prendre connaissance d’un objet donné dans le réel. La question est de déterminer ce que doit être le sujet, à quelle condition il est soumis, quel statut il doit avoir, quelle position il doit occuper dans le réel ou dans l’imaginaire, pour devenir un sujet légitime de tel ou tel type de connaissance ; bref il s’agit de déterminer tel mode de subjectivation ; car celui-ci n’est évidemment pas le même selon que la connaissance dont il s’agit a la forme de l’exégèse d’un texte sacré, d’une observation d’histoire naturelle ou de l’analyse d’un comportement d’un malade mental. Mais la question est aussi et en même temps de déterminer à quelles conditions quelque chose peut devenir un objet pour une connaissance possible, comment elle a pu être problématisée comme objet à connaître, à quelle procédure de découpage elle a pu être soumise, la part d’elle-même qui est considérée comme pertinente. Il s’agit donc de déterminer son mode d’objectivation qui lui non plus n’est pas le même selon le type de savoir dont il s’agit.

Penser la vie bonne comme horizon de la morale au croisement de cette double détermination : le mode de subjectivation et le mode d’objectivation, le mode par lequel il se saisit et celui par lequel il est tout à la fois saisi et dessaisi. Ou encore, dans les termes mêmes de Butler :

« L’“assujettissement” désigne à la fois le processus par lequel on devient subordonné à un pouvoir et le processus par lequel on devient un sujet. »

Plus que jamais la grammaire pourrait nous aider à penser ce qu’est le sujet de la vie morale, tant il est vrai que la voix du sujet moral est indissolublement active, passive et moyenne.

3. Les sans deuil

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Qu’est-ce qu’une vie bonne ?

Ainsi, nous devons d’emblée affronter deux problèmes : le premier est de savoir comment vivre sa propre vie de manière correcte, telle que nous puissions dire que nous menons une bonne vie à l’intérieur d’un monde dans lequel la bonne vie est structurellement ou systématiquement interdite au plus grand nombre. Le second problème est de savoir quelle est la forme que cette question peut prendre pour nous aujourd’hui. Autrement dit : comment le moment historique dans lequel nous vivons conditionne et influence-t-il la forme de la question elle-même ? Avant d’aller plus loin, il me faut réfléchir aux termes que j’ai employés. En effet, la « vie bonne » est une expression sujette à débats puisqu’on a proposé tant de versions de ce que peut être la « vie bonne » (das richtige Leben). 

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 Certes, nous pourrions tirer deux conclusions rapides : d’une part, que la « vie bonne » est une expression qui relève d’une formulation aristotélicienne passée de mode et articulée à des formes de conduite morale individualiste, et d’autre part, que la « vie bonne » a été contaminée par un discours commercial pour servir le propos de tous ceux qui veulent penser la relation entre la moralité, ou, plus généralement, l’éthique, et la théorie sociale ou économique. Lorsque Adorno s’enquiert de savoir s’il est possible de mener une vie bonne dans une vie mauvaise, il s’interroge sur la relation entre la conduite morale et les conditions sociales, mais aussi, de manière plus large, sur la relation entre la moralité et la théorie sociale ; en réalité, il se demande aussi comment les opérations plus larges du pouvoir et de la domination pénètrent ou plutôt envahissent les réflexions que nous pouvons formuler de manière individuelle sur la meilleure manière de vivre. 
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Il est donc possible de se demander quelle est la configuration sociale de la « vie » qui entre en jeu dans la question « Comment vivre au mieux ? » Si je me demande comment vivre au mieux, ou comment mener une vie bonne, il semble que je fasse appel aux conceptions non seulement du bien, mais aussi de ce que c’est que de vivre et de ce qu’est la vie. Je dois avoir une notion de ce qu’est ma vie, pour pouvoir me demander quel genre de vie mener, et ma vie doit m’apparaître comme quelque chose que je pourrais mener, c’est-à-dire quelque chose que je ne suis pas seulement amené à vivre. Et pourtant il est clair qu’il m’est impossible de « mener » tous les aspects de l’organisme vivant que je suis, alors même que je dois me demander comment je pourrais mener ma vie. Comment quelqu’un pourrait-il mener une vie quand les processus qui la constituent ne relèvent pas tous de ce qui est susceptible d’être mené, ou quand seuls certains aspects de la vie peuvent être dirigés ou formés de manière délibérative ou réflexive et que d’autres, de toute évidence, ne sauraient l’être ?
 

Biopolitique : les sans deuil

Si la question « comment pourrais-je mener une vie bonne ? » est une des questions élémentaires de la moralité, et peut-être, en réalité, la question qui la définit, il semble que la moralité, depuis sa conception même, ait partie liée avec la biopolitique. Par biopolitique, j’entends ces pouvoirs qui organisent notre vie, ainsi que ceux qui rendent certaines vies plus précaires que d’autres, qui relèvent plus laidement d’une gestion gouvernementale ou non des populations, et qui prennent des séries de mesures pour l’évaluation différenciée de la vie elle-même. La plus individuelle des questions morales – comment est-ce que je mène cette vie qui est la mienne ? – a partie liée avec des enjeux biopolitiques distribués à travers des questions telles que : quelles sont les vies qui comptent 

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  Il nous faut donc être dignes de deuil avant de disparaître, et avant même que se présente à nous l’éventualité d’être négligés ou abandonnés. Je dois être capable de vivre ma vie en sachant que la perte de cette vie que je suis fera l’objet d’un deuil et que, par conséquent, on prendra toutes les mesures qui s’imposent pour m’éviter cette perte.

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En d’autres termes, la vie qui est la mienne me renvoie un problème d’égalité et de pouvoir, et, de manière plus générale, la justice ou l’injustice qu’il y a à assigner des valeurs à la vie.

Ainsi, si ce monde-là – que nous pourrions être conduits à appeler la « vie mauvaise » – ne me restitue pas ma valeur d’être vivant, alors je dois critiquer toutes les catégories et structures qui produisent ces formes d’effacement et d’inégalité. En d’autres termes, je ne saurais affirmer ma propre vie sans évaluer de manière critique ces structures qui évaluent différemment la vie elle-même. Cette pratique de la critique est telle que ma propre vie a partie liée avec les objets que je réfléchis. Ma vie est cette vie-là, menée ici, dans cet horizon spatio-temporel défini par mon corps, mais elle est aussi hors d’ici, impliquée dans d’autres processus vitaux dont je ne suis qu’une partie. En outre, ma vie se trouve impliquée dans les pouvoirs qui décident quelles vies importent plus que les autres ; quelles personnes peuvent devenir des modèles pour tous les êtres vivants, et qui aura une vie qui n’est pas une vie dans les termes contemporains qui décident de la valeur des êtres vivants.

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Si je ne suis capable d’affirmer ma valeur dans le monde que de manière transitoire, alors mon sens des possibles lui aussi sera transitoire. L’impératif moral de mener une vie bonne et les questions réflexives qu’il engendre ne peuvent manquer d’apparaître très cruels et négligents aux personnes qui vivent dans des conditions de désespoir, et il ne nous est pas difficile de comprendre le cynisme qui enveloppe parfois la pratique même de la moralité : pourquoi donc devrais-je agir moralement ou même me poser la question de savoir quelle est la meilleure vie possible (telle que je pourrais donc mener moi-même une bonne vie), si ma vie n’est pas considérée comme une vie, si elle est d’emblée traitée comme une forme de mort, ou si j’appartiens à ce qu’Orlando Patterson a appelé le royaume de la « mort sociale » à propos de la condition de vie des esclaves ?

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Hannah Arendt a insisté sur la distinction cruciale entre désir de vivre et désir de vivre bien, ou plutôt, désir de vivre une vie bonne. Pour Arendt en effet, comme la vie en soi n’est pas un bien intrinsèque, survivre ne constitue pas et ne saurait constituer une fin en soi. Seule la vie bonne rend la vie digne d’être vécue. C’était là résoudre aisément le dilemme de Socrate, et peut-être trop rapidement. C’est du moins ce qu’il me semble. Je ne suis pas certaine que sa réponse puisse valoir pour nous ; et je ne suis pas convaincue que cette réponse ait jamais fonctionné vraiment

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La sphère du privé inclut le domaine du besoin, de la reproduction de la vie matérielle, de la sexualité, de la vie, de la mort, et du caractère transitoire de la vie. Arendt comprend clairement que la sphère privée soutient la sphère publique de l’action et de la pensée, mais dans sa conception, la politique doit être définie par l’action qui comprend le sens actif de la prise de parole. De cette manière, l’acte verbal devenait action dans l’espace délibératif et public de la politique. Ainsi, ceux qui entraient dans la sphère publique le faisaient à partir de la sphère privée, et la sphère publique dépendait fondamentalement de la reproduction de la sphère privée ainsi que du passage qui conduisait clairement du privé au public. Mais ceux qui ne parlaient pas grec, ceux qui venaient d’ailleurs et dont la parole n’était pas intelligible, étaient considérés comme des barbares, ce qui signifie que la sphère publique n’était pas conçue comme un espace de multilinguisme et qu’elle n’incluait pas la pratique de la traduction parmi les obligations publiques. Cependant nous pouvons remarquer que l’acte verbal efficace dépendait : a) d’une sphère privée stable et séparée qui reflétât le sujet parlant et l’acteur masculin ; b) d’un langage voué à l’action verbale, élément fondateur de la politique qui pouvait être entendu et compris parce qu’il se conformait aux exigences du monolinguisme. La sphère publique, caractérisée par un ensemble d’actes verbaux intelligibles et efficaces, était ainsi constamment obscurcie par les problèmes du travail non reconnu (les femmes et les esclaves) et par le plurilinguisme. Et le lieu même où convergeaient ces deux problèmes était précisément la situation de l’esclave, qu’on pouvait substituer, dont le statut politique était nul, et dont le langage n’était pas considéré comme un langage du tout.

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De fait, que se passerait-il si l’on commençait par les conditions de dépendance et par les normes qui favorisent son refoulement ? Quelle différence pourrait donc représenter un tel point de départ pour l’idée même de la politique et le rôle de la performativité au sein du politique ? Est-ce qu’il est possible de séparer les dimensions actives et productives de la parole performative des autres dimensions de la vie des corps à commencer par la dépendance et la vulnérabilité – toutes ces modalités du corps vivant qui ne se laissent pas facilement ou pleinement transformer en formes d’action claire ? Nous n’aurions pas seulement besoin d’abandonner l’idée que la parole verbale permet de distinguer les animaux humains des animaux non humains, mais nous aurions aussi besoin d’affirmer ces dimensions de la parole qui ne reflètent pas toujours des intentions conscientes et délibérées. En effet, il arrive parfois, comme Wittgenstein le fit remarquer, que nous commencions par parler, par utiliser des mots et que nous ne prenions conscience de leur vie que dans un second temps. Ma parole ne commence pas avec mon intention, bien que quelque chose que nous pouvons certainement appeler une intention se forme quand nous parlons. Plus encore, la performativité de l’animal humain se déploie à travers le geste, la posture et les manières de se mouvoir ; à travers le son et l’image ; à travers différents moyens d’expression qui ne sont pas réductibles aux formes de la seule parole verbale.

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Résistance

Comme nous le savons depuis Hegel, le « moi » qui en vient à se reconnaître et à reconnaître sa propre vie, se reconnaît toujours aussi comme la vie d’un autre. La raison qui rend le « je » et le « tu » ambigus, c’est que l’un et l’autre se trouvent liés à d’autres systèmes d’interdépendance que Hegel appelle Sittlichkeit. Et cela signifie que même si j’entreprends la reconnaissance de moi-même, un ensemble de normes sociales sont à l’œuvre dans cette entreprise dont je suis l’auteur, et que, quel qu’en soit le résultat, il ne trouve pas son origine en moi, même si je ne suis pas pensable sans lui.

Dans les Problèmes de philosophie morale d’Adorno, le parcours qui commence par une question morale sur la manière dont il nous faut poursuivre la vie bonne dans une vie mauvaise s’achève par la revendication qu’il faut résister à la vie mauvaise si on veut poursuivre la vie bonne.

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Elle doit comprendre aussi la rencontre des sans deuil dans l’espace public, afin qu’ils puissent faire apparaître leur existence et la requête de vies vivables, ou, plus simplement, d’une vie avant la mort.

En fait, si la résistance consiste à créer un nouveau mode de vie, une vie plus vivable qui s’oppose à la distribution différenciée de la précarité, alors les actes de résistance diront non à certains modes de vie alors qu’ils diront oui à d’autres. À ce propos, il nous faut reconsidérer pour notre propre époque les conséquences performatives de l’action concertée telle que la concevait Hannah Arendt. Selon moi, si l’action concertée qui caractérise la résistance peut se trouver dans l’acte de langage verbal ou dans la lutte héroïque, elle doit aussi être recherchée dans les gestes de refus des corps (silence, action, refus de l’action), qui caractérisent ces mouvements qui mettent en œuvre les principes démocratiques de l’égalité et les principes économiques de l’interdépendance, à travers les actions mêmes par lesquelles ils revendiquent une nouvelle forme de vie plus radicalement démocratique et plus substantiellement interdépendante. Un mouvement social est lui-même une forme sociale, et quand un mouvement social appelle de ses vœux une nouvelle forme de vie, une forme de vie vivable, alors il se doit, à ce moment-là, de mettre en acte les principes mêmes qu’il tente de réaliser. Et quand cela fonctionne, on trouve à l’œuvre dans de tels mouvements la transformation en acte performative de la démocratie radicale qui peut seule exprimer ce que pourrait vouloir dire mener une vie bonne au sens d’une vie vivable.

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Notre exposition commune à la précarité constitue le terrain partagé d’une égalité potentielle et nos obligations réciproques de produire ensemble des conditions de vie vivables. En reconnaissant le besoin que nous avons les uns des autres, nous reconnaissons tout aussi bien les principes de base qui informent les conditions sociales, démocratiques de ce que nous pourrions continuer à appeler la « vie bonne ». Ce sont les conditions critiques de la vie démocratique, au sens où elles appartiennent bien à la crise en cours, mais aussi au sens où elles appartiennent à une forme de pensée et d’action qui répond aux urgences de notre temps. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

samedi 14 mars 2026

L'histoire à contretemps - Françoise Proust

L'histoire à contretemps - Françoise Proust

Introduction

Dans les années 1915-1920, quand Benjamin entre sur la scène de l’écriture philosophique, l’arène est occupée par deux adversaires qui se livrent à un Kantstreit. L’objet de la disputatio est, en effet, Kant, c’est-à-dire le concept d'expérience. Chacun des adversaires (néo-kantisme et phénoménologie) s’accorde pour reconnaître que Kant inaugure la modernité philosophique en assignant la métaphysique au rôle modeste d'une Analytique des éléments déterminant les conditions d’une expérience a priori possible, c'est-à-dire d'une donnée soumise à la forme a priori de l'espace et du temps. Et, de fait, Kant découvre une nouvelle configuration du donné qu’il nomme expérience, Erfahrung. VErfahrung, c’est le produit d'une conduite (Fahren), d'un procédé (Verfahren) ou d'un apprendre (Erfahren).

Quelle est la teneur de l’expérience? Est-ce une connaissance dont il convient d'élaborer les conditions d’objectivité? Est-ce une objectivité scientifique dont il faut déterminer les règles, les procédés, la méthode? C'est là l’idée de Cohen et de ses successeurs. Reprenant la formule kantienne selon laquelle « est transcendantale toute connaissance qui, en général, s'occupe moins des objets que des concepts a priori des objets », Cohen, sous la bannière d'un « retour à Kant », peut identifier la philosophie kantienne à une théorie de l’expérience comme connaissance objective, c'est-à-dire à une « théorie de la connaissance 1 ». Aux yeux des néokantiens, l’actualité de Kant, en ce début de siècle (et même après les guerres mondiales, comme le montrent l’œuvre de Cassirer et celle de Haber- mas), provient de son élucidation des conditions de la connaissance rationnelle (ou argumentative, dirait-on aujourd'hui) qui doit permettre la poursuite du projet kantien d’émancipation et la reprise du mouvement des Lumières malencontreusement (et régulièrement) interrompu par ce mal métaphysique et politique qui a nom, précisément, irrationalisme.

La « théorie de la connaissance » se satisfait cependant d’un concept pauvre de l'expérience. C'est le concept physico-mathématique de l'expérience, mais, plus profondément, c’est celui des Temps modernes nés avec les Lumières qui ont vidé l’expérience de toute signification spirituelle. Or, si cette mise à plat était nécessaire à Kant pour détruire les prétentions de la métaphysique, elle était en même temps pour lui (en tout cas, pour Benjamin!) la condition pour élaborer les prolégomènes d’une « philosophie à venir », c'est-à-dire d’une connaissance vraie d’une « expérience supérieure ». En faisant de Kant le seul philosophe « de la certitude de la connaissance qui demeure », les néo-kantiens manquent le philosophe « de la dignité d’une expérience qui passe  », c’est-à-dire d'une expérience temporelle « spirituelle ».

À ce titre, Heidegger, bien que Benjamin refusât cette proximité, a davantage raison, qui voit dans Kant le philosophe de l'existence finie. Limiter le savoir et refuser le statut de science à la métaphysique ne revient pas à y mettre fin, et la Critique de la raison pure, écrit Heidegger, « n'est pas une théorie de la connaissance ontique (expérience), mais de la connaissance ontologique1 ». La connaissance ontologique, c’est-à-dire de l'être de l’étant, « a trait à la transcendance » (d’où le terme de philosophie transcendantale utilisé par Kant), c’est-à-dire à la finitude, à l’existence temporelle de l’homme (nommé pour cette raison Dasein). Le Dasein est un « être-à », un être qui se rapporte à son être ou qui projette son être-jeté, qui a à être son « être-à ». Kant n’est pas le philosophe de la connaissance de l’expérience, si l'on entend par « expérience » l'« étant sous la main » (le concept « pauvre » des néo-kantiens), il est pointant le philosophe de l’expérience (le précurseur de l'Analytique existentiale), si l'on entend par « expérience » la transcendance finie, la manière qu’a le Dasein de se rapporter à sa finitude.

À l’inverse des néo-kantiens qui identifient l'expérience à l'objet de la connaissance rationnelle, Heidegger identifie, quant à lui, la connaissance au souci existential. Pour autant que le Dasein est celui pour qui, dans son être, il y va de l’être, connaître l’être, c'est se rapporter authentiquement à son être, c'est porter et supporter son être-là (son être le « là »). Le savoir vrai est désonnais souci authentique de soi et il donne lieu à une Analytique existentiale. « La certitude de la connaissance qui demeure » (l’héritage kantien) s'est abîmée en « authenticité d'une expérience finie ».

En d'autres termes, le Streit : Théorie de la connaissance/ Analytique existentiale aura supposé, comme tout débat, un tiers exclu : une connaissance vraie « dune expérience supérieure ». Le duo Cohen-Cassirer/Heidegger aura exclu un tiers, Benjamin, auteur, en 1918, d'un article intitulé : « Programme de la philosophie à venir », qui commence ainsi :

La tâche essentielle de la philosophie à venir est de transformer en connaissance les plus profondes intuitions qu'elle puise dans son temps et le pressentiment de son grand avenir, en les rapportant au système kantien [...]. Le rattachement à Kant d'une philosophie véritablement consciente du temps et de l'éternité [c'est nous qui soulignons] rencontre cependant l'obstacle majeur suivant : la réalité dont et avec laquelle il a voulu fonder la connaissance sûre et vraie, est une réalité de rang inférieur, peut-être du rang le plus inférieur [...]. Pour percevoir ce qui rend l'expérience de cette époque inférieure et de bas niveau, ce qui fait son poids spécifiquement métaphysique étonnamment faible, il suffît de voir comment ce concept inférieur d'expérience a influencé et restreint également la pensée kantienne. Il s'agit ici bien évidemment du même état de fait qu'on a souvent relevé comme étant l'aveuglement religieux et historique des Lumières, sans reconnaître en quel sens ces caractères des Lumières appartiennent à l'ensemble de la modernité.

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CHAPITRE PREMIER

L’ENTRELACS DU TEMPS

LA PERTE DE L'EXPÉRIENCE

 
Or que présente le présent moderne? La dislocation de l'unité de l'expérience, l'impossibilité de l'une quelconque des trois synthèses, c’est-à-dire purement et simplement l'éclatement de l’expérience. À chaque instant, la conscience moderne est bombardée de données sans suite ni consécution : automatisation et morcellement des activités, prostitution des biens et des personnes en marchandises, atomisation des masses, rafale d'informations, voire bombardement d'obus et de missiles. Le monde a déclaré la guerre à la conscience. Traumatisée, soumise à une série incessante de chocs, à un déferlement d’agressions, elle n’est plus en mesure de faire face et de dominer ses objets. Elle, « dont le rôle est de protéger des sensations 1 », se voit débordée. Non pas que les données soient trop multiples ou trop nombreuses pour pouvoir être organisées (car notre époque n’est pas plus complexe ou plus originale que les précédentes), mais elles sont si difformes et si monstrueuses, si excentriques et si violentes qu'elles ne sont pas maîtrisables^. La conscience n’est plus capable d’enregistrer chaque donnée dans sa singularité, d’en emmagasiner le contenu précis à sa place déterminée dans la mémoire et de la maintenir à sa disposition continue. Elle n'est plus en mesure de vivre chaque expérience et d’en conserver un souvenir vivant : toute une série de données se presse avec violence en désordre contre la conscience, qui se disloque et vole en éclats.
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Le fragment 206 de l’Athenüum le dit explicitement : le fragment « est une totalité détachée du monde environnant et clos sur lui-même comme un hérisson ». C’est une partie mais qui, comme partie, présente le tout. C’est un morceau inachevé, mais dont l’inachèvement est l’absolu. Le fragment benjaminien, le fragment « moderne », au contraire, est le reste chu d’une fragmentation de l’origine, de l’absolu : bris de verre, coup de tonnerre, tremblement de terre, explosion d’une bombe. Tout événement est éclatant, catastrophique. À peine né, le nouveau est détruit, à peine apparu, un nouveau paysage est en ruine. Non pas que le temps emporte successivement chaque maintenant, chaque présent, chaque temps « plein ». Au contraire, chaque présent est « vide », parce que vidé de son sens dès qu’il arrive, parce qu’expulsé de lui-même. La ruine n’est pas l’effet du temps qui passe, le délitement des choses sous l’effet du passage et du polissage du temps. 
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DATES ET LIEUX,

ALLÉGORIES DE L’HISTOIRE

Tout événement s’écrit. Il s’écrit instantanément, il est une inscription, il tatoue le temps d’une marque ineffaçable : il n’y a pas d’histoire sans écriture. De tout événement, en effet, il y a nécessairement trace, marque, inscription. C’est même là le seul signe, le seul indice qu’il s'est passé quelque chose. Il ne s'agit pas de dire que tout événement donne lieu à monument officiel, à commémoration solennelle ou même à souvenir collectif. C’est même l'inverse : tout souvenir collectif, toute « mémoire volontaire » est faite pour se protéger des chocs que représentent les événements-projectiles modernes. 
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Une date a quatre caractéristiques : c’est l'unité minimale d’espace-temps dans l’ordre de l'histoire; elle est une singularité pure qui, dans le moment où elle s’inscrit, est en même temps anonyme et impersonnelle; elle est le nom propre d’un événement historique; elle est enfin nécessairement écrite et faite pour être remémorée et donner lieu à un anniversaire.


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Une date n’apprend rien sur un événement, elle ne fournit, comme dit Benjamin, aucune connaissance, simplement elle avertit, signale et rappelle que, en ce jour-là et en cet endroit-là, il se passa quelque chose, que quelque chose vint à la naissance, qui ne peut et ne doit pas être oublié, fût-il de fait oublié. 
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Or, comme le montre Benjamin, l’allégorie n’a rien d’une image ou d’une représentation. On en saisirait un peu plus avant le sens en la spécifiant comme signe arbitraire ou conventionnel. Souligner en effet, dans le droit fil de la découverte kantienne, l'abîme infini séparant l'intuition de l’idée, le phénomène de son noumène, insister sur « le repos contemplatif avec lequel [la dialectique] se plonge dans l'abîme qui sépare l'image de sa signification 1 », c’est faire perdre à l’allégorie sa valeur d'image : l’allégorie est une exposition, une monstration, une ostentation. Une allégorie n’est pas faite pour signifier, représenter, produire du sens ou de la connaissance, elle est là pour être remarquée, notée, contemplée comme un monument en ruine. 
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ARABESQUES

Il ne faut pas, en effet, concevoir le temps comme la suite successive de l’avenir, du présent et du passé, comme si un événement attendu ou prévu, en tout cas, attendu de loin dans l'avenir, se rapprochait progressivement du présent, puis, une fois vécu et déchargé dans le présent, tombait dans le passé pour s’y installer à titre de souvenir. Bergson est, sans doute, le premier à avoir fait justice de cette compréhension du temps. Nous l’avons vu : le passé n'est pas postérieur au présent, il en est contemporain. Le passé se constitue en même temps que le présent, ou plutôt, au moment même où le présent se produit, il se fixe en un passé : « Nous prétendons, écrit Bergson, que la formation du souvenir n’est jamais postérieure à celle de la perception ; elle en est contemporaine. Au fur et à mesure que la perception se crée, son souvenir se profile à ses côtés, comme l'ombre à côté du corps [...]. Plus on y réfléchira, moins on comprendra que le souvenir puisse naître jamais, s’il ne se crée pas au fur et à mesure de la perception même. 
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Soit, pour les trois extases temporelles : le « devancement » (extase authentique de l’avenir), l'« instant » (extase authentique du présent) et la « répétition » (extase authentique du passé). C'est à partir de là qu’une compréhension de l’histoire serait possible. À l’inverse de l’histoire inauthentique, succession continue de dates (temps artificiel des horloges ou temps inauthentique de la préoccupation du nouveau, du détail, de l’inessentiel), il faut, dit Heidegger, entendre l'histoire comme envoi destinai, comme réponse ou exposition aux injonctions du destin. À condition de désactualiser le faux aujourd’hui, de déconstruire le présent inauthentique, un avenir est possible qui répète « des possibles ayant-été », qui soit la réplique des possibilités léguées à la communauté d’appartenance du Dasein et qui se présentent comme son destin.
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Comme le répète Benjamin, l’histoire est une construction, c'est-à-dire à la fois une élaboration théorique et une organisation pratique. Car, pour pouvoir être ressuscité par une intervention présente, le passé doit être construit, c’est-à-dire prélevé dans la continuité chronologique, monté en tableau ou en image, et ainsi rendu lisible ou connaissable dans le moment critique présent.
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CHAPITRE II

VENANCES ET REVENANCES

Tout événement est unique, il n’a lieu qu’une fois, qu’une seule et unique fois. Ce qui fait l’originalité d’un événement, ce qui fait qu'il a une origine (Ur- sprung), et pas seulement une histoire ou un devenir, c’est son unicité, son « unique fois », son Ein- maligkeit. Sa date et son lieu de naissance, la spécificité du temps et de l'espace de son apparition, tels sont ce qui fait la singularité de l’événement, son événementialité même.

Mais si l'unicité de l’événement est sa marque, si c'est à son unicité que nous le remarquons, il faut qu'il ne soit pas seulement unique, qu’il ne se produise pas une seule fois. Il faut, pour qu'il se produise et que nous ayons conscience que quelque chose se produit, qu’en fait il se reproduise. H faut qu’il se produise, car sinon il ne serait pas unique, et qu’il se reproduise, car, sinon, nous ne le reconnaîtrions pas, nous ne le verrions pas venir, nous ne le venions pas : nous le recevrions en pleine face et, le visage écrasé sur ou par lui, nous ne verrions rien.
 
CHAPITRE III
LE DEMON DE L'AMBIGUITE
 
Le droit de grève est précisément fait pour réguler ces exceptions, comme on peut le voir en se plaçant au point de vue de l'autre acteur, l'État. En accordant et en protégeant le droit de grève, l'État étend le pouvoir du droit à des espaces initialement hors droit. Il fait des exceptions (exceptions « préjuridiques » comme le sabotage ou « postjuridiques » comme les simples interruptions d'activité) des cas d'une règle. 
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Au contraire, l'état d'exception, ou plus exactement l'exception, n'est pas l'abrogation du droit, mais sa suspension ou son interruption. Par suite, l'exception ne saurait être qu'exceptionnelle, à elle- même son exception. 
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CHAPITRE IV
LES CHANCES DE L'HISTOIRE
 
La destruction (par l'humour, pour les formes les plus douces, par l'incendie insurrectionnel pour les formes les plus violentes, en passant par la satire, l'imprécation...) est une épreuve de vérité, un dissolvant ou un explosif. Est vrai, est authentique, ce qui résiste ou survit à la destruction. 
 
CHAPITRE V
LES NOMS SECRETS
 

LE VOILE DE SAÏS

Qui dit vérité, dit d’abord, premier point, unité. La vérité qui ne serait pas une ne serait qu'un mot. Mais que veut dire unité ? L'unité est à la fois unicité et totalité. Ces deux concepts apparemment contradictoires, et qui ne sauraient se confondre avec ceux du particulier et de l’universel, doivent être pensés en même temps. 
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La totalité (la vérité) ne résulte donc pas de la totalisation historique d'ailleurs inachevable, elle n'est pas non plus un système soustrait à l'histoire, elle est « la ronde des Idées présentées 1 », qui sont à la fois totalement datées et absolument éternelles. 
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Car, deuxième point, la vérité se présente. Elle n'est pas donnée à connaître, elle n'est pas accessible par une méthode, elle ne fait pas l'objet d'une représentation : il n'y a vérité que là où la chose même s'expose, se présente, se manifeste. Car la vérité n'est rien d'autre que la parution de la chose même, son apparition en gloire, souveraine, flamboyante. « La vérité est la mort de l'intention. Tel pourrait bien être le sens de la fable de l'image voilée [verschleiert] de Saïs devant laquelle s'effondre à l'instant du dévoilement [Enthüllung] celui qui pensait interroger la vérité »

La vérité n'est ni question ni réponse à une question. 
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« Délivrer dans sa propre langue ce pur langage ensorcelé dans la langue étrangère, libérer en le transposant ce pur langage captif dans l’œuvre, telle est la tâche du traducteur *. » 
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Car la vérité, troisième point, n'est pas lumière, mais feu. Le vrai est, certes, manifestation, révéla-; tion (Offenbarung). Mais la révélation n’est pas; chose simple. Il ne suffit pas de dire qu’elle n'est’ pas représentation, mais présentation, voire autoprésentation de la chose même, pour en avoir fini avec l’enchantement de la lumière ou des jeux de. lumière de la vérité. La vérité rayonne, mais ses rayons ne sont pas de lumière, que ce soit celle du plein jour ou du soleil (Platon) ou celle de lai pénombre et de la clairière (Heidegger). 
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La vérité est, quatrième point, dévoilement, c'est- à-dire arrachage du voile. La vérité n'est pas la chose à l'état nu, mais la mise à nu de la chose. Et cette violente mise à nu est, comme Benjamin le disait plus haut, sublime. 
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Le moi est sujet aux métamorphoses. La métamorphose (Verwandlung) n'est pas le changement de formes d’un sujet. Ce faisant, le sujet resterait identique à lui-même, il resterait en lui. La métamorphose originaire est celle de soi en l’autre, que ce soit en une chose inerte ou en un être vivant. Ce pouvoir mimétique, commun au monde des choses qui semblent se répondre en écho et au monde vivant (l’orchidée pour attirer la guêpe se fait guêpe, l’enfant pour chasser le papillon contrefait le papillon...), a son modèle, nous l'avons vu, dans le langage. Le langage mime la chose : il est le « correspondant » ou le double de la chose. Le nom vient se poser sur la chose pour la capter et l’envoûter. En la faisant passer en lui, il la méduse et la paralyse. Le langage est bien « le meurtre de la chose », comme disait Hegel. Mais ce meurtre n’est pas une spiritualisation, c’est, au contraire, une déspiritualisation. Ce n’est qu'une fois immobilisée, pétrifiée, dans la matérialité du langage que la vérité de la chose a une chance d’apparaître, comme la fumée montant de cendres encore rougeoyantes. Le langage est un enchantement qui désenchante, c'est un sortilège mortifère qui désensorcelle et délivre la vérité captive dans les cendres ou dans le cadavre.

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CHAPITRE VI

LA CHRONIQUE DES TEMPS PRÉSENTS

L’ENVERS DE LA TRAGÉDIE

  

 Tel est d’ailleurs le sens de la citation langagière : la citation de telle ou telle pensée n’a pas pour objet de reproduire de manière authentique ou authentifiée telle pensée, mais elle vise à produire un déplacement infime de sens par déplacement du contexte. Citer une pensée, c’est chercher à faire entendre, dans la pensée citée comme dans la pensée citante, et par le seul mode de présentation, ce que les deux pensées ne savaient pas vouloir dire et qu'elles disaient pourtant. Citer, c’est rendre justice à ce qui cherchait à se dire dans les mots d’usage et les expressions en cours et qui n’avaient pas encore reçu leur propre nom. Dans le moment éclair du passage et de la confrontation entre deux textes (texte cité et texte citant), brille alors le nom propre de la pensée qui, l’instant d'après, rentre dans l'obscurité opaque du mot qui était le sien l’instant d'avant : « Dans la citation qui sauve et qui châtie, la langue apparaît comme la matrice de la justice. La citation appelle le mot par son nom, l’arrache au contexte en lé détruisant, mais elle le rappelle en même temps à son origine [...]. Dans la citation se reflète la langue angélique dans laquelle tous les mots tirés du contexte idyllique du sens sont devenus devises dans le livre de la création [...]. Au jour du jugement dernier, les livres de lecture s’ouvrent en même temps que les tombeaux. »

L’histoire est un livre, et le livre d’histoire, le « livre de lecture », est un livre d’heures. Ses « images écrites » sont autant de témoins de chances manquées. Ses petits tableaux, ses petits traités (thèses, anecdotes, saynètes) sont là, comme des statues mélancoliques, pour rappeler que la justice passe comme un éclair, qu’elle se retourne, lorsqu'elle règne, en son contraire (et c’est cela la catastrophe : non le mal, mais la chance qui revient en malchance), mais qu'il n'en subsiste pas moins toujours et nécessairement une mince chance, qu'une porte peut s'entrouvrir qui semblait à jamais fermée. Collecter les chances manquées, tous ces moments où l’humanité ne se présenta pas à l'heure et manqua l'occasion de justesse, tous les gestes qui sauvèrent une situation in extremis, ce n’est pas faire preuve de nostalgie et montre de conservatisme, c’est affirmer l’éternel retour des risques comme des chances et la vertu de la main heureuse.

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