Le mythe de Sisyphe - Camus
L'absurde et le suicide
Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie
vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la
philosophie.
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. En revanche, je vois que beaucoup de
gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois
d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une
raison de vivre (ce, qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison
de mourir).
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Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas,
tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d’écœurant. Ici, je dois conclure qu’elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n’ont rien d’original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l’occasion d’une reconnaissance sommaire dans les origines de l’absurde. Le simple « souci » est à l’origine de tout.
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Le suicide philosophique
Pour chacun d’entre eux, l’absurdité naît d’une comparaison. Je suis donc fondé à dire que le sentiment de
l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation.
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La liberté absurde
Tout est consommé, l’homme rentre dans son histoire essentielle. Son avenir, son seul et terrible avenir, il le discerne et s’y précipite. A sa manière, le suicide résout l’absurde. Il l’entraîne dans la même mort. Mais je sais que pour se maintenir, l’absurde ne peut se résoudre. Il échappe au suicide, dans la mesure où il est en même temps conscience et refus de la mort. Il est, à l’extrême pointe de la dernière pensée du condamné à mort, ce cordon de soulier qu’en dépit de tout il aperçoit à quelques mètres, au bord même de sa chute vertigineuse. Le contraire du suicidé, précisément, c’est le condamné à mort.
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Mais que signifie la vie dans un tel univers ? Rien d’autre pour le moment que l’indifférence
à l’avenir et la passion d’épuiser tout ce qui est donné. La croyance au sens de la vie suppose
toujours une échelle de valeurs, un choix, nos préférences. La croyance à l’absurde, selon nos
définitions, enseigne le contraire. Mais cela vaut qu’on s’y arrête.
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L'homme absurde
Mime du périssable, l’acteur ne s’exerce et ne se perfectionne que dans l’apparence. La conven-
tion du théâtre, c’est que le cœur ne s’exprime et ne se fait comprendre que par les gestes et
dans le corps - ou par la voix qui est autant de l’âme que du corps. La loi de cet art veut que
tout soit grossi et se traduise en chair. S’il fallait sur la scène aimer comme l’on aime, user
de cette irremplaçable voix du cœur, regarder comme on contemple, notre langage resterait
chiffré. Les silences ici doivent se faire entendre. L’amour hausse le ton et l’immobilité même
devient spectaculaire. Le corps est roi. N’est pas « théâtral » qui veut et ce mot, déconsidéré à
tort, recouvre toute une esthétique et toute une morale. La moitié d’une vie d’homme se passe
à sous-entendre, à détourner la tête et à se taire. L’acteur est ici l’intrus. Il lève le sortilège
de cette âme enchaînée et les passions se ruent enfin sur leur scène. Elles parlent dans tous
les gestes, elles ne vivent que par cris. Ainsi l’acteur compose ses personnages pour la montre.
Il les dessine ou les sculpte, il se coule dans leur forme imaginaire et donne à leurs fantômes
son sang. Je parle du grand théâtre, cela va sans dire, celui qui donne à l’acteur l’occasion
de remplir son destin tout physique. Voyez Shakespeare. Dans ce théâtre du premier mou-
vement ce sont les fureurs du corps qui mènent la danse. Elles expliquent tout. Sans elles,
tout s’écroulerait. Jamais le roi Lear n’irait au rendez-vous que lui donne la folie sans le geste
brutal qui exile Cordelia et condamne Edgar. Il est juste que cette tragédie se déroule alors
sous le signe de la démence. Les âmes sont livrées aux démons et à leur sarabande. Pas moins
de quatre fous, l’un par métier, l’autre par volonté, les deux derniers par tourment : quatre
corps désordonnés, quatre visages indicibles d’une même condition.
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création absurde
Penser, c’est avant tout vouloir créer un monde (ou limiter le sien, ce qui revient au même).
C’est partir du désaccord fondamental qui sépare l’homme de son expérience pour trouver un
terrain d’entente selon sa nostalgie, un univers corseté de raisons ou éclairé d’analogies qui
permette de résoudre le divorce insupportable. Le philosophe, même s’il est Kant, est créateur.
Il a ses personnages, ses symboles et son action secrète. Il a ses dénouements. À l’inverse, le
pas pris par le roman sur la poésie et l’essai figure seulement, et malgré les apparences, une
plus grande intellectualisation de l’art. Entendons-nous, il s’agit surtout des plus grands. La
fécondité et la grandeur d’un genre se mesurent souvent au déchet qui s’y trouve. Le nombre
de mauvais romans ne doit pas faire oublier la grandeur des meilleurs. Ceux-ci justement
portent avec eux leur univers. Le roman a sa logique, ses raisonnements, son intuition et ses postulats. Il a aussi ses exigences de clarté.
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