lundi 23 février 2026

La vie sur terre - Baudouin de Bodinat

 

On se souvient pourtant d’avoir aimé les livres des bouquinistes, dont le papier jauni conservait je ne sais quels atomes de l’autre siècle ; odeur du passé, songerie d'être sous un ciel pareil à celui d’alors, de partager les mêmes rues, les mêmes automnes de mansarde, les mêmes jours dans l’abondance du temps encore après nous ; et tout ce qui nous faisait aimer cette vie pour ce qu’elle était périssable. Mais dorénavant c’est au contraire : le monde vieillit et se fatigue plus vite que ne passe le sable de notre durée physiologique. C’est pour rien, pour personne ensuite de nous, ces bibliothèques dont l’entassement accable nos heures creuses : [19] notre vie nous tombe des mains comme ces vieilleries que nous n’arrivons pas à finir.

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Voici encore ce que je lis dans le journal : un fabricant d’aliments pour bébés retire de la vente sa récente production, l’analyse des compotes faisant état d’une concentration anormalement élevée de pesticides et de fongicides. Certes le nihilisme bourgeois n’est pas une vision tardive, n’est pas une nouveauté sous le soleil : c’est bien avant notre ère qu’un grandpropriétaire mélancolisait que tout était vanité, poursuite de vent et folie, et le triste Khayam après lui, qui avait le vin rationnel. Mais il n’est pas [21] égal, quoi qu'en disent les apologistes, de méditer ces mots à l’ombre d’une ziggourat ; ou que ce soit au volant de son automobile, apercevant depuis l’autoroute les tours de refroidissement d’une centrale nucléaire bâtie sur une faille sismique.

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Un demi-siècle passant, Adorno ajoutait ceci : « Il n’y a plus rien d’innocent. Les petites joies de l’existence, qui semblent dispensées des responsabilités de la réflexion, ne comportent pas seulement un trait de sottise têtue, d’aveuglement égoïste et délibéré : dans le fait elles en viennent à servir ce qui leur est le plus contraire ». Ce serait oublier que ces joies anodines sont les avortements de celles qui sommeillaient en nous, que le mal économique ne voulait pas vivantes ; que c’est encore à la faveur de sa condescendance et comme sournoisement. Ce n’est pas sauver l’idée du bonheur, c’est trouver cette misère bien assez bonne pour soi.

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L’économie le supprime en le déclarant fatigant, en disant qu’à ses yeux l’homme mérite un ascenseur ; elle peut ensuite entasser celui-ci sur trente étages et lui vanter ce progrès sur les maisons basses de ses ancêtres, leurs châteaux éclairés à la bougie. L’apologie des innovations se ramène invariablement à ces sophismes grossiers qui masquent le simple fait que l’économie ne peut offrir à satisfaire que les besoins dont elle est [69] l’auteur : elle isole chacun dans une vie suffocante et inepte, et s’émerveille elle-même de devoir lui fournir ensuite tant d’accessoires : il y a effectivement un ascenseur pour atteindre le vingt-troisième étage et un congélateur pour y ranger la nourriture frigorifique ; il y a effectivement des progrès incroyables dans le traitement des allergies qui se multiplient ; on propose au consommateur prostré dans sa tour d’habitation des câbles numériques débitant cent cinquante programmes de radiovision (au moyen de cette nouvelle décompression numérique) et des week-ends instantanés sous les tropiques, etc., et l’employé de bureau le soir peut lire Sade sous l’halogène, etc.

Que chacun s’examine sans se faire grâce, suggère Bourdaloue dans son sermon Sur la fausse conscience : entre ceux qui m'écoutent peut-être y en aura-t-il peu qui osent se porter témoignage que ce reproche ne les regarde pas.  
 
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Parfois je me demande si je ne m’abuse pas moi-même, me croyant subtil et pénétrant ; que toutes ces réflexions, ces choses observées dehors, ces informations des journaux, si je les agençais comme elles doivent l’être, simultanément et sans rien m’en dissimuler, précipiteraient en une évidence à quoi je n’avais pas le courage de me rendre ; que ces calamités nouvelles et multipliées sous le soleil, ces statistiques aberrantes, cet enlaidissement inouï jusqu’à en être étrange, ces phénomènes à quoi on assiste sans en apercevoir les causes et plus généralement ce cours violent des événements comme une avalanche ; que cette impression de nullité, de vie artificielle au sein d’un temps mort, cette absence complète de toute idée vers l’avenir, cette inintelligibilité universelle où même le présent se dérobe à nos sensations, où l’on ne trouve aucune trace de son propre passé, où toute aura a disparu des visages, où l’on ne croise que les regards de cas désespérés à qui on ne l’a pas dit ; si tous ces intersignes que j’interprète funestes, cette multitude et variété de prodiges et de présages horribles, où je crois lire les prémices d’un effondrement toujours imminent du système de la vie terrestre, les tristes symptômes d’une détérioration peut-être irréversible de l’âme humaine ; ne sont pas plutôt en résultat de cet effondrement et de cette mutilation ; si nous ne survivons pas en fait posthumes à la fin du monde qui a déjà eu lieu ; ac zombi.

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« Si tous ceux qui lisent cet ouvrage voulaient prendre la peine de faire quelque réflexion sur ce qu'ils sentent dans eux-mêmes, il ne serait pas nécessaire de s’arrêter ici à faire voir la dépendance où nous sommes de tous les objets sensibles ».

MALEBRANCHE, De la recherche de la vérité.

 

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C’est justement ce problème, qu’il n’y en ait pas, de quoi se décourageait Adorno il y a déjà cinquante ans devant les scènes de la vie future qu’il dévisageait en Amérique : Leur société de masse, notait-il dans ses réflexions sur la vie mutilée, n’a pas seulement produit la camelote pour les clients, elle a produit les clients eux-mêmes ; de cette affreuse harmonie des consommateurs de la vie fournie par les trusts « avec une totalité dont l’omniprésence les étouffe », et à quoi, pleins d’angoisse, ils s’identifient parce qu’elle a fait d’eux ce qu’ils sont ; qui ont leur aliénation (leur propre transformation en appendice de tout le système) pour seul lien avec le monde, et en conséquence ne possèdent rien dans la configuration de leur fausse conscience, « qui s’est modelée par avance sur les besoins de la société », pour entrer en contradiction avec cette totalité collective, etc. Et maintenant que nous y sommes, que l’économie et ses infrastructures nous sont devenues le monde naturel à quoi chacun est accoutumé, on peut vérifier que ce n’est pas seulement idéaliste et sentimental d’imaginer qu’ils s’en vexeraient, ou qu’ils s’en trouveraient malheureux, c’est idiot : « Tout le monde est content, aujourd’hui », et de fait si on les interroge les habitants confirment ne pas voir où est le problème : que cette vie leur convient telle qu’elle [118] est à rentrer chez soi en voiture, avec les appareils électriques pour la distraction et l’armoire frigorifique de l’alimentation sans peine, et autour d’eux la machinerie sociale rassurante où se niche leur poste de travail anonyme, et qui fournit à tout : l’organisation collective avec ses contraintes n’est pas pour l’individu un habit étriqué à enfiler tous les matins, une coercition à quoi on l’ajusterait par force extérieure, un despotisme qu’il subirait impatiemment : c’est ce qu’il a intériorisé dès le début, qu’il a identifié au monde physique lui-même. C’est sans surprise que l’individu s’accorde avec cette organisation qui l’a produit selon les besoins qu’elle en a et qui lui a fourni une définition du bonheur en résultat de la satisfaction de ces besoins. C’est à condition il est vrai de ne pas déménager du système de postulats qui fonde la société complète et en justifie lès procédés : escapade d’autant moins probable que l’entendement s’est formé d’après lui et que la sensibilité s’est façonnée, jusque dans ses innervations les plus profondes, sur des conditions matérielles qui sont en application de ces postulats. Et voyez à la deuxième génération l’efficacité de cette matrice technique : encore balbutiants, analphabètes et malpropres, ils se jouent des commandes digitales qui font l’animation électronique de la vie autour d’eux et déjà les psychotechniciens peuvent leur adresser des messages : si on les promène dans les travées de l'omniprésente marchandise, tout à coup ils s’électrisent et jacassent la chanson du supertrust en montrant l’emballage placé à leur hauteur ; et l’on trouverait difficilement un individu de moins de quarante ans dont l’organisation nerveuse, ou le sentiment intérieur, proteste quand on l’installe dans le train pressurisé à grande vitesse, ou devant l’écran du poste de travail en intranet, ou qui ne protesterait pas quand on lui remplacerait son modem '[119] par un stylo à bille avec du papier et des enveloppes. Et au nom de quoi les en plaindre ? Voyez l’efficacité sur les visages de la foule dans les rues de l’Age technologique, qui semblent résulter d’une moyenne statistique ; et sur soi-même, quand on s’étudierait dans la glace.

 

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 mais voyez Henri Ey, La Conscience, Paris, 1963, au chapitre de sa déstructuration, « Les états confuso-oniriques » et « Les états crépusculaires et oniroïdes », d’où je recopie cette phénoménologie de l’habitant moderne

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