lundi 3 novembre 2025

Paris capitale du XIXe siècle Le livre des passages - Walter Benjamin

Paris capitale du XIXe siècle Le livre des passages - Walter Benjamin

 Introduction

Il a défini comme « un problème central du matérialisme historique » susceptible selon lui d’être résolu par Les Passages la question suivante : « Par quelle voie est-il possible d’associer une visibilité accrue à l’application de la méthode marxiste. La première étape sur cette voie consistera à reprendre dans l’histoire le principe  du montage. Cest-à-dire à édifier les grandes constructions à partir de très petits éléments, confectionnés avec netteté et précision.

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Pour Bloch l’individu qui vit quelque chose n’est pas encore conscient de lui-même dans l’instant de l’événement vécu; de même, pour Benjamin, les phénomènes historiques étaient opaques, obscurs au collectif qui rêve; si l' expérience individuelle est toujours pour Bloch l'expérience du moment qui vient de passer, l’interprétation du présent selon Benjamin se voit renvoyée au passé le plus récent : Faction présente était pour lui un réveil qui arrache au rêve de l’histoire, une « explosion » de l'Autrefois, le renversement révolutionnaire. 

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Lorsque Benjamin écrivit en 1935 le premier exposé, les analyses de Marx lui-même sur ce point ne lui étaient peut-être pas encore familières; c'est seulement au début du mois de juin 1935, semble-t-il, après avoir achevé la rédaction de cet exposé, que Benjamin commence à « faire une reconnaissance » dans le premier tome du Capital (lettre à Adorno, le 10 juin 1935). Il connaissait sans doute d’abord la théorie du fétichisme de la marchandise dans la version de Lukâcs; comme de nombreux intellectuels de gauche de sa génération Benjamin devait une grande part de son outillage marxiste au chapitre sur la réification dans Histoire et conscience de classes.

Lukàcs avait retraduit en langage philosophique le fait économique du fétichisme de la marchandise et appliqué la catégorie de réification aux antinomies de la pensée bourgeoise; Benjamin voulait faire de même avec la culture (Kultur ) à l’âge du capitalisme triomphant. Il retrouvait dans la conception réifièe de la culture qui régnait également à cette époque cette conscience idéologique dont Marx avait montré la présence dans les abstractions de la production capitaliste concernant la valeur et pour laquelle les caractères sociaux du travail se reflètent dans les caractères objectivés, réifiés, des produits du travail. 

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Benjamin avait déjà dans Origine du drame baroque allemand invoqué le concept goethéen de phénomène originaire pour expliquer  son concept de vérité : le concept d’origine dans le livre sur le drame baroque  devait constituer « une transposition rigoureuse et concluante de ce concept de  Goethe du domaine de la nature dans celui de l’histoire ». 

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Paris, capitale du xix ème siècle

1. Fourier ou les passages

Ils resteront longtemps encore un pôle d’attraction pour les touristes. Un Guide illustré de Paris déclare : « Ces passages, récente invention du luxe industriel, sont des couloirs au plafond vitré, aux entablements de marbre, qui courent à travers des blocs entiers d’immeubles dont les propriétaires se sont solidarisés pour ce genre de spéculation.

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« Chaque époque rêve la suivante. »

Michelet, Avenir! Avenir* !

A la forme du nouveau moyen de production qui est encore au début dominée par celle de l’ancien (Marx) correspondent dans la conscience collective des images où le Nouveau et l'Ancien se compénètrent. Ces images sont des images de souhait ( Wumchbilder) et le collectif cherche tout ensemble à supprimer et à transfiguer F inachèvement du produit social aussi bien que les carences de l’ordre social de production. D'autre part, dans ces images s’exprime la ferme volonté de prendre ses distances par rapport à ce qui a vieilli, c’est-à-dire en fait le passé le plus récent. Ces tendances orientent vers le passé le plus ancien l’imagination plastique à laquelle le Nouveau donna son impulsion. Dans le rêve où chaque époque a sous les yeux en images l'époque suivante, celle-ci apparaît mêlée à des éléments de la préhistoire ( Urgeschichte), c’est-à-dire d’une société sans classe. Les expériences relatives à cette société, entreposées dans l’inconscient du collectif, donnent naissance, avec la compénétration du Nouveau, à l’utopie, dont on trouve la trace en mille configurations de la vie, depuis les édifices durables jusqu’aux modes passagères.

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Les expositions universelles sont les lieux de pèlerinage de la marchandise comme fétiche. « L’Europe s’est déplacée pour voir des marchandises », écrit Taine en 1855 12. 

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Les expositions universelles transfigurent la valeur d’échange des marchandises. Elles créent un cadre où la valeur d’usage passe au second plan. Elles j inaugurent une fantasmagorie où l’homme pénètre pour se laisser distraire. L’industrie du divertissement l’y aide en l’élevant à la hauteur de la marchandise. Il s’abandonne aux manipulations de cette industrie grâce à la jouissance que lui procure son aliénation, par rapport à lui-même et par rapport aux autres. — L’intronisation de la marchandise et l’éclat des divertissements qui l'entourent, voilà le thème secret de l’art de Grandville. 

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V. Baudelaire ou les rues de Paris
« Tout pour moi devient allégorie. »

Baudelaire, « Le Cygne»

Le génie de Baudelaire, qui trouve sa nourriture dans la mélancolie, est un     génie allégorique. Pour la première fois chez Baudelaire Paris devient objet de     poésie lyrique. Cette poésie n’est pas une poésie du terroir; le regard que     l’allégoricien plonge dans la ville est bien plutôt le regard de l’homme aliéné.

    C'est le regard du flâneur dont le mode d’existence dissimule dans un nimbe   apaisant la détresse future de l’habitant des grandes villes. Le flâneur se trouve encore sur le seuil, le seuil de la grande ville comme de la classe bourgeoise. Ni l’une ni l’autre ne l’ont encore totalement assujetti ; ni dans l’une ni dans l’autre il ne se sent chez lui. Il cherche un asile dans la foule. Les premières contributions à la physiognomonie de la foule se trouvent chez Engels et chez Poe. La foule est le voile à travers lequel la ville familière, en tant que fantasmagorie, fait signe au flâneur. Cette fantasmagorie, qui la fait apparaître tantôt comme un paysage tantôt comme une chambre, a inspiré par la suite le décor des grands  magasins qui rendent la flânerie elle-même profitable au chiffre d’affaires. Le  grand magasin est l’endroit où le flâneur fait sa dernière promenade. 

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« La mode : Monseigneur la mort ! Monseigneur la mort ! » Leopardi, Dialogue entre la mode et la mort.


La mode prescrit le rite suivant lequel le fétiche qu’est la marchandise demande à être adoré; Grandville étend son autorité sur les objets d’usage courant aussi bien que sur le cosmos. En la poussant jusqu’à ses conséquences  

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A Passages Magasin de nouveautés, calicots

Flâneur ■, où le chaland peut trouver tout ce dont il a besoin. Lorsqu’éclatent de soudaines averses, ces passages sont le refuge de tous les promeneurs surpris auxquels ils offrent une promenade assurée, quoique limitée, dont les commerçants tirent aussi leur profit ». 

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Le commerce et le trafic sont les deux composantes de la rue. Or, dans les passages, la seconde a presque disparu ; le trafic y est rudimentaire. Le passage n’est que la rue lascive du commerce, propre seulement à éveiller les désirs. Mais comme dans cette rue, toutes les humeurs circulent lentement, les marchandises prolifèrent aux façades des maisons et nouent de nouvelles et fantastiques relations comme les tissus dans des ulcères. — Le flâneur sabote le trafic. Il n’est pas non plus un acheteur. Il est marchandise.    [A 3a, 7]

Avec la création des grands magasins, pour la première fois dans l’histoire, les consommateurs commencent à avoir le sentiment d’exister en tant que masse. (Seule la disette, auparavant, le leur donnait.) Cela accroît considérablement la part des circenses et l’élément théâtral dans le commerce.    [A4, 1]

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Sur l'« ivresse religieuse des grandes villes6 » de Baudelaire : les grands magasins sont les temples consacrés à cette ivresse.    [A 13] 

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Dans le fétichisme, le sexe supprime les barrières qui séparent le monde organique de l’anorganique. Vêtements et bijoux sont ses alliés.
Il est chez lui dans le monde de l’inerte comme dans celui de la chair, et celle-ci lui ouvre même la voie qui lui permet de s’installer dans le premier. La chevelure est un territoire situé à la frontière des deux royaumes du sexe. Un autre s’ouvre à lui dans l'ivresse de la passion : les paysages du corps. Ceux-ci ne sont déjà plus animés, mais ils demeurent encore accessibles au regard, qui laisse cependant de plus en plus au toucher ou à l’odorat le soin de le guider dans la traversée de ces royaumes de la mort. Mais on voit souvent en rêve se gonfler des seins qui sont comme la terre recouverts de forêts et de rochers, et les regards ont laissé leur vie au fond de lacs qui sommeillent dans les vallées. Ces paysages sont traversés de chemins qui conduisent le sexe dans le monde de l’anorganique. La mode elle-même n’est qu’un autre élément qui l’attire encore plus profondément dans le monde de la matière. [B 3,8]

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 D l'ennui, l'éternel retour

Les forces cosmiques n'ont qu'un effet narcotique sur l’homme vide et fragile; c’est ce que prouvent les relations qu’il entretient avec l’une des plus hautes et des plus suaves manifestations de ces forces : le temps qu'il fait. Il est très caractéristique que ce soit l'influence très intime et très mystérieuse que le temps qu'il fait exerce sur les hommes, qui ait dû devenir le thème de leurs conversations les plus vides. Rien n’ennuie autant l'homme ordinaire que le cosmos. 

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Emile Tardieu fît paraître en 1903, à Paris, un livre intitulé L’Ennui, dans lequel il tentait de montrer que toute activité humaine n’était qu’une vaine tentative pour échapper à l’« ennui », et que tout ce qui a existé, existe ou existera n’était que l’inépuisable aliment de ce senti* ment On pourrait croire, en lisant cela, qu’il s’agit d’un monument puissant de la littérature : un monument aere perennius à la gloire du tædium vitae* des Romains. Mais ce n’est que le savoir mesquin et plein de morgue d’un nouveau M. Homais qui ne veut voir dans toute grandeur, dans l’héroïsme du héros comme dans l’ascèse du saint, que les preuves qui confortent son insatisfaction de petit-bourgeois sans inspiration.    (D 1, 5]

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Nous éprouvons de l’ennui lorsque nous ne savons pas ce que nous attendons. Si nous le savons ou croyons le savoir, ce n’est presque toujours rien d’autre que l’expression de notre médiocrité ou de la confusion de notre esprit. L’ennui est le seuil des grandes entreprises. — Mais il serait important de savoir quel est l’opposé dialectique de l’ennui.    [D 2,7]

Ce livre extrêmement drôle d’Émile Tardieu (L'ennui Paris 1903), dont la thèse principale est que la vie n’a ni but ni fondement et tend vainement vers un état de bonheur et d’équilibre, cite aussi le temps qu’il fait parmi les choses qui provoqueraient l’ennui. — On peut dire que ce livre est une sorte de livre de dévotion du xxe siècle. [D 2,8]

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On ne doit pas simplement faire passer le temps — on doit l’inviter (einladen) chez soi. Celui qui fait simplement passer le temps (qui expulse le temps, qui l’évacue), c’est le joueur. Le temps gicle de tous ses pores. - Celui qui, au contraire, se charge [laden] du temps comme  une batterie se charge de courant, c’est le flâneur. Enfin le troisième type, c’est celui qui attend : il prend [laden] le temps avec lui et le rend sous une autre forme — l’attente.    [D 3,4]
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L’« éternel retour » est la forme fondamentale de la conscience mythique, préhistorique. (Elle est une conscience mythique parce qu’elle ne réfléchit pas.)    (D 10, 3]

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I construction en Fer

«La nouvelle ‘architecture’ naît au moment où F industrie se forme, vers 1830, au moment où le processus artisanal de production se transforme en processus industriel.»

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H le collectionneur

Ce qui est décisif, dans l’art de collectionner, c’est que l’objet soit détaché de toutes ses fonctions primitives, pour nouer la relation la plus étroite possible avec les objets qui lui sont semblables. Celle-ci est diamétralement opposée à l’utilité et se place sous la catégorie remarquable de la complétude. Qu’est-ce que cette « complétude » ? Une tentative grandiose pour dépasser le caractère parfaitement irrationnel de la simple présence de l’objet dans le monde, en l’intégrant dans un système historique nouveau, créé spécialement à cette fin, la collection (Sammlung ). Pour le vrai collectionneur, chaque chose particulière devient, dans ce système, une encyclopédie rassemblant tout ce qu’on sait de l’époque, du paysage, de l’industrie, du propriétaire dont elle provient. Le sortilège le plus profond du collectionneur consiste à enfermer la chose particulière dans un cercle magique où elle se fige tandis qu’un dernier frisson la parcourt (le frisson de la chose qui fait l’objet d’une acquisition). Tout ce qui est présent à la mémoire, à la pensée, à la conscience devient socle, encadrement, piédestal, coffret de l’objet en sa possession. 

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En partant de cette formule de Marx, présenter le type positif à l’opposé du collectionneur, et qui en représente en même temps l'achèvement, dans la mesure où il libère effectivement les choses de la servitude d’être utiles : « La propriété privée nous a rendus si sots et si bornés qu’un objet n’est nôtre que lorsque nous l’avons, qu’il existe donc pour nous comme capital ou qu’il est... utilisé par nous. » Karl Marx, Der historische Materialismus. Die    éd. par Landshut et Mayer, Leipzig (1932), I, p. 299 (Nationalôkonomie Philosophie)

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Le collectionneur actualise des représentations archaïques latentes de la propriété. Celles-ci pourraient, de fait, être en relation avec le tabou, comme l’indique la remarque suivante :    "Il ... est... sûr que le tabou
est la forme primitive de la propriété. D’abord émotivement et ‘sincèrement5, puis comme procédé cornant et légal, le tabouage constituait un titre. S’approprier un objet, c’est le rendre sacré et redoutable pour tout autre que soi, le rendre ‘participant5 à soi-même." N. Gutermann et H. Lefebvre, La Conscience mystifiée (Paris 1936), p. 228. [H 3a, 61 )

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Une sorte de désordre productif est le canon de la « mémoire involontaire », comme aussi du collectionneur. « Et ma vie était déjà assez longue pour qu’à plus d’un des êtres qu’elle m’offrait, je trouvasse dans des régions opposées de mes souvenirs un autre être pour le compléter ... Ainsi un amateur d’art à qui on montre le volet d'un retable, se rappelle dans quelle église, dans quel musée, dans quelle collection particulière, les autres sont dispersés (de même qu’en suivant les catalogues des ventes ou en fréquentant les antiquaires, il finit par trouver l’objet jumeau de celui qu’il possède et qui fait avec lui la paire, il peut reconstituer dans sa tête la prédelle, l’autel tout entier). » Marcel Proust, Le Temps retrouvé; Paris, II, p. 158    La «mémoire volontaire», au contraire, est un fichier qui donne à l’objet un numéro d’ordre derrière lequel il disparaît. « Nous y étions. » (« J'ai vécu une expérience. ») Il reste à étudier la nature de la relation entre la dispersion des accessoires allégoriques (de l’œuvre fragmentaire) et ce désordre créateur.    [H 5, I)

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J Baudelaire

A l'origine, le titre prévu pour Le Spleen de Paris devait être « Le Promeneur solitaire ». Pour Les Fleurs du mal, « Les Limbes ».    [J 4,1)

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Baudelaire très mécontent du projet de « frontispice » que Bracque-mond avait esquissé d’après les indications du poète, qui en avait trouvé ridée dans Y Histoire des danses macabres de Hyacinthe Langlois. Voici les indications de Baudelaire : « Un squelette arborescent, les jambes et les côtes formant le tronc, les bras étendus en croix s’épanouissant en feuilles et bourgeons, et protégeant plusieurs rangées de plantes vénéneuses dans de petits pots échelonnés, comme dans une serre de jardinier. » Bracquemond fait manifestement des objections et, en outre, ne respecte pas les intentions du poète lorsqu’il masque le bassin du squelette par des fleurs et ne donne pas aux bras la forme de branches. L’artiste, d’après ce que dit Baudelaire, ne comprend pas ce que peut être un « squelette arborescent » et ne voit pas comment représenter des vices sous forme de fleurs. (Gt. dans Alphonse Séché, La Vie des Fleurs du mal (Amiens) 1928, p. 136*137, d’après les lettres.) Finalement, un portrait du poète par Bracquemond se substitua à ce projet. Un projet semblable resurgit vers 1862, lorsque Poulet-Malassis songea à publier une édition de luxe des Fleurs du mal. Cest à Bracquemond qu’il en confia l' illustration qui devait manifestement se composer de vignettes et de culs-de-lampe, où les devises jouaient un grand rôle (cf. Séché, p. 138). Le sujet devant lequel Bracquemond renonça fut repris par Félicien Rops pour le « frontispice » des Épaves (1866). (J 26,2]

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Dans Théodore de Banville^ Mes souvenirs, Paris 1882 (VII, Charles Baudelaire). La première rencontre : « La nuit était venue, claire, suave, enchanteresse; nous étions sortis du Luxembourg, nous marchions sur les boulevards extérieurs et dans les rues, dont le poète des Fleurs du mal a toujours chéri avec curiosité le mouvement et le mystérieux tumulte; Privât d’Anglemont marchait en silence, un peu éloigné de nous. » (P. 77.)    (J 41, I)

Dans Théodore de Banville, Mes souvenirs, Paris 1882 : « Dans je ne sais plus quel pays d’Afrique, logé chez une famille à qui ses parents l’avaient adressé, il n’avait pas tardé à être ennuyé par l’esprit banal de ses hôtes, et il s’en était allé vivre seul sur une montagne, avec une toute jeune et grande fille de couleur qui ne savait pas le français, et qui lui cuisait des ragoûts étrangement pimentés dans un grand chaudron de cuivre poli, autour duquel hurlaient et dansaient de petits négrillons nus. Oh ! ces ragoûts, comme il les racontait bien, et comme on en aurait volontiers mangé ! » (P. 79.)    [J 41, 2] 

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Jugement extrêmement pénétrant de Proust sur la façon dont Sainte-Beuve se comporte avec Baudelaire, dans la préface à Tendres Stocks.    (J 43a, 2)

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« La Fin du monde » fait partie des poèmes en prose qui en restèrent à Fêtât de projet. Ce passage des Fusées, XXII, pourrait faire allusion à sa thématique :

« Le monde va finir. La seule raison, pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel? — Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du Dictionnaire historique ? ... 

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Le fragment « Le monde va finir » (Fusées,XXII) contient, étroite-

ment mêlée à la rêverie apocalyptique, une critique terriblement acerbe de la société du Second Empire. (Elle évoque peut-être par endroits l'idée nietzschéenne du « dernier des hommes ».) Cette critique a certains traits prophétiques. 

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Où se trouve le passage où Baudelaire avoue la fascination qu’ exerce sur lui les « décors de théâtre » ? Cf. Q 4a, 4l62.    (J57,2)

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La notion mythique de la tâche du poète doit être définie à partir de la notion profane de l’outil. — Le grand poète n’est jamais vis-à-vis de son œuvre un simple producteur. Il en est aussi un consommateur. Certes, contrairement au public, il ne consomme pas l’œuvre comme un stimulant, mais comme un outil. Ce caractère d’outil représente une valeur d’usage qui entre difficilement dans la valeur d’échange. (J 64,3]

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L’évidement de la vie intérieure. De la régression infinie de la réflexion qui, dans le romantisme, élargissait comme dans un jeu l' espace de la vie en cercles toujours plus vastes, en même temps qu’ elle l' enserrait dans des cadres toujours plus étroits, il n'est resté à Baudelaire que le « tête-à-tête sombre et limpide » avec lui-même, tel qu’il se le représente dans l’image d’une conversation entre le valet de pique et la dame de cœur dans un vieux jeu de cartes. Jules Renard dira plus tard : « Son cœur ... plus seul qu’un as de cœur au milieu d’une carte à jouer.»    (J 67a, 5]

Il pourrait y avoir la corrélation la plus étroite entre la rêverie allégorique et la rêverie soumise à la pensée dans l' ivresse du haschisch Des esprits de nature différente sont à l' œuvre dans cette rêverie : un esprit de profondeur mélancolique, un autre de spiritualité aérienne comme Ariel.    (J 67a, 6}

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Le ressouvenir du méditatif dispose de la masse désordonnée du savoir mort. Pour lui» le savoir humain est fragmentaire en un sens particuliérement prégnant : il ressemble à l’amas de morceaux arbitrairement découpés avec lesquels on construit un puzzle. Une époque qui est ennemie de la méditation en a conservé le geste dans le puzzle. Ce geste est, en particulier, le geste de l’allégoricien qui prend ici ou là un morceau dans l’amas confus que son savoir met à sa disposition, pose ce morceau à côté d’un autre et essaie de les faire aller ensemble : telle signification avec telle image, telle image avec telle signification. On ne peut jamais prévoir le résultat, car il n’y a pas de médiation naturelle entre les deux. Mais il en va de même avec la marchandise et le prix. Les arguties métaphysiques auxquelles la marchandise se complaît d après Marx sont d’abord les arguties de la formation des prix. Pourquoi telle marchandise a tel prix, c’est ce qu’on ne peut jamais vraiment voir, ni au cours de la fabrication de la marchandise, ni, plus tard, lorsqu’elle arrive sur le marché. Or, il en va tout à fait de même pour l’objet dans son existence allégorique. Aucune fée n’a déterminé à sa naissance la signification que l’esprit pénétrant de l’allégoricien allait lui attribuer, et dès qu’il a acquis cette signification, on peut à tout moment lui en substituer une autre. Les modes des significations changent presque aussi vite que le prix des marchandises. De fait, la signification de la marchandise, c’est son prix; en tant que marchandise, elle n’en a pas d’autre. Cest pour cette raison que l’allégoricien est dans son élément avec la marchandise. Comme flâneur, il s’est identifié (eingefühlt) à l’âme de la marchandise; comme allégoricien, il retrouve l’objet de sa méditation - la signification - dans l’étiquette avec laquelle la marchandise se vend au marché à un prix déterminé. Le monde dans l’intimité duquel cette toute nouvelle signification le fait pénétrer, n’est pas devenu un monde plus amical. Un enfer se déchaîne dans l’âme de donné l’image de l’héroïne qui lui semblait digne et capable d’être transposée dans la modernité. Ce sont des noms grecs qui donnent son titre (?) à un de ses plus grands poèmes : « Delphine et Hippolyte». La lesbienne a, en effet, marqué de son (empreinte) les traits de l’héroïne.    J 81a, 2] 

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La théorie de la poésie comme faculté d’expression — « Et si l' homme dans son tourment extrême se tait, Un dieu m’a donné de dire combien je souffre » — a trouvé chez Lamartine une formulation particuliérement ferme dans la « première » préface aux Méditations de 1849 (qui est en réalité la seconde). La « recherche de l’originalité à tout prix», pour ne rien dire de la réflexion authentique sur les possibilités de création originale, préserve le poète, et surtout Baudelaire, d’une poétique de la simple expression. Lamartine la formule ainsi : «]e n’imitais plus personne, je m’exprimais moi-même pour moi-même. Ce n’était pas un art, c’était un soulagement de mon propre cœur ... Je ne pensais à personne en écrivant çà et là ces vers, si ce n’est à une ombre et à Dieu. » Les Grands Écrivains de la France, « Lamartine », II, Paris 1915, p. 365.    J 86a, 2]

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K Ville de rêve et maison de rêve

Le réveil comme un processus graduel qui s’impose dans la vie de l'individu comme dans celle des générations. Le sommeil est le stade primaire de celles-ci. L’expérience de la jeunesse pour une génération a beaucoup de points communs avec l’expérience du rêve. Sa figure historique est une figure de rêve.

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Marx a montré dans son chapitre sur le fétichisme de la marchandise à quel point le monde économique du capitalisme paraît ambigu — une ambiguïté qui est considérablement accrue par l’intensification de la gestion capitaliste. Cela est très nettement perceptible, par exempt dans les machines qui accroissent l’exploitation au lieu d’alléger le sort des hommes. Ne faut-il pas voir là, d’une manière générale, une corrélation avec l’ambivalence des phénomènes avec lesquels nous avons I affaire au xix* siècle ? Une signification jusqu’à présent inconnue de l’ivresse pour la perception, de la fiction pour la pensée ? « Une chose 1 a disparu dans le bouleversement universel, et c’est une grande perte a pour l'art : l' harmonie naïve et donc pleine de caractère de la vie et de l’apparence » lit-on, de manière caractéristique, chez Julius Meyer, Geschichte der modemen franzôsischen Malerei seit 1789, Leipzig 1S67, P- 3L    [K 3, 5]

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Ce que Berl affirme à ce propos est parfaitement exact : « La confusion du mot révolution qui, pour un léniniste, signifie la conquête du pouvoir par le prolétariat et qui signifie; par ailleurs, le bouleversement des valeurs spirituelles admises, les surréalistes la soulignent assez par leur désir de montrer Picasso comme un révolutionnaire ... Picasso les déçoit...

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Le kitsch, à l’inverse, n’est rien d’autre que l’art transformé momentanément, mais totalement, à cent pour cent, en objet de consommation. Mais le kitsch et l’art, sous leurs formes consacrées, se trouvait ainsi placés l’un et l’autre dans une opposition irréductible. Or, des formes vivantes, en devenir, doivent avoir en elles quelque chose qui réchauffe, qui soit utilisable, qui, enfin, apporte un certain bonheur; elles doivent s’ouvrir dialectiquement au « kitsch », ainsi se rapprocher elles-mêmes de la masse tout en dépassant le kitsch. 
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Le texte classique sur la « mémoire involontaire » chez Proust - prélude à la description de l’effet de la « madeleine» sur le narrateur : « Cest ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray, je n' en revis jamais que cette sorte de pan lumineux ... A vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose ... Mais comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la mémoire volontaire la mémoire de l’intelligence, et comme les renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray... Il en est ainsi de notre passé. Cest peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel..., que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. » Marcel Proust, Du côté de chez Swann, t p.    67-69.    (K 8a, I)

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Proust sur les nuits de sommeil profond après une grande fatigue : « Elles nous font retrouver là où nos muscles plongent et tordent leurs ramifications et aspirent la vie nouvelle, le jardin où nous avons été enfant. Il n’y a pas besoin de voyager pour le revoir, il faut descendre pour le retrouver. Ce qui a couvert la terre n’est plus sur elle, mais dessous, l’excursion ne suffit pas pour visiter la ville morte, les fouilles sont nécessaires. » Ces propos cherchent à dissuader d’aller voir les endroits où l’on a été enfant. Mais ils gardent toute leur signification comme critique de la « mémoire volontaire ». Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, I, Paris 1920, p. 82.    [K 9,1]
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L maison de rêve, musée, pavillon thermal

Les musées font partie de la façon la plus nette des maisons de rêve du collectif. Il faudrait mettre en évidence, chez eux, la dialectique selon laquelle ils contribuent, d’une part, à la recherche scientifique, et favorisent, de l’autre, « l’époque rêveuse du mauvais goût ». « Chaque époque ou presque semble, de par sa constitution interne, développer tout particulièrement un problème architectural précis : pour le gothique, ce sont les cathédrales, pour le baroque le château et pour le xixc siècle naissant, qui a tendance à se tourner en arrière et à se laisser ainsi imprégner par le passé, le musée. » Sigfied Giedion, Bauen in Fmnkreich, p. 36. Mon analyse trouve son objet principal Hans cette soif du passé et fait apparaître l’intérieur du musée comme un intérieur élevé à une puissance considérable. Entre 1850 et 1890, les expositions ont pris la place des musées. Comparer les bases idéologiques des deux phénomènes.    [L la, 21

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M le flaneur

Lire ce qui n’a jamais été écrit.  Hofmannsthal 

Le flâneur est l' observateur du marché. Son savoir est proche de la science occulte de la conjoncture. Il est l' espion que le capitalisme envoie dans le monde du consommateur.    IM 5,6)
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« Sortir quand rien ne vous y force, et suivre son inspiration comme si le fait seul de tourner à droite ou à gauche constituait déjà un acte essentiellement poétique.» Edmond Jaloux, «Le dernier flâneur» (Le Temps, 22 mai 1936).    lM 9a> 41

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Le personnage du flâneur préfigure celui du détective. Le flâneur devait rechercher une légitimation sociale à son comportement. Il lui convenait parfaitement de voir son indolence présentée comme une façade derrière laquelle se cache en réalité l’attention soutenue d'un observateur ne quittant pas des yeux le criminel qui ne se doute de rien.    (M 13a» 21

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La flânerie repose, entre autres, sur l’idée que le fruit de l’oisiveté est plus précieux que celui du travail. Il est bien connu que le flâneur fait des « études ». Le Larousse du xix* siècle s’exprime à ce propos en ces termes : Son œil ouvert, son oreille tendue, cherchent tout autre chose que ce que la foule vient voir. Une parole lancée au hasard va lui révéler un des ces traits de caractère, qui ne peuvent s’inventer et qu’il faut saisir sur le vif ; ces physionomies si naïvement attentives vont fournir au peintre une expression qu’il rêvait; un bruit, insignifiant pour toute autre oreille, va frapper celle du musicien, et lui donner l’idée d’une combinaison harmonique; même au penseur, au philosophe perdu dans sa rêverie, cette agitation extérieure est profitable, elle mêle et secoue ses idées, comme la tempête mélange les flots de la mer ... La plupart des hommes de génie ont été de grands flâneurs ; mais des flâneurs laborieux et féconds ... Souvent c’est à l’heure où l’artiste et le poète semblent le moins occupés de leur œuvre, qu’ils y sont plongés le plus profondément. 

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L’« esprit du noctambulisme » trouve sa place chez Proust (sous un autre nom) : « Cet esprit de fantaisie qui fait à des dames très bien qui se disent : ‘comme ce sera amusant, finir leur soirée d’une façon à vrai dire assommante, en puisant la force d’aller réveiller quelqu’un, à qui finalement on ne sait que dire, près du lit de qui on reste un moment dans son manteau de soirée, après quoi, ayant constaté qu’il est fort tard, on finit par aller se coucher. » Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Paris, H, p. 18535.    [M 21a, 

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N réflexions théoriques sur la connaissance, théorie du progrès

La « compréhension » historique doit être conçue fondamentalement comme une survie de ce qui est compris, et il faut considérer, par conséquent, ce qui est apparu dans l’analyse de la « survie des oeuvres », de la « gloire », comme le fondement de l’histoire en général. [N 2,3]
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Surmonter la notion de « progrès » et surmonter la notion de « période de décadence » ne sont que deux aspects d’une seule et même chose.    IN 2, 51
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Un problème central du matérialisme historique qui devrait enfin être aperçu : la compréhension marxiste de l’histoire doit-elle être nécessairement acquise au détriment de la visibilité de l’histoire elle-même ? Ou encore : par quelle voie est-il possible d’associer une visibilité ( lichkeit) accrue avec l’application de la méthode marxiste ? La première étape sur cette voie consistera à reprendre dans l’histoire le principe du montage. Cest-à-dire à édifier les grandes constructions à partir de très petits éléments confectionnés avec précision et netteté. Elle consistera même à découvrir dans l’analyse du petit moment singulier le cristal de l’événement total. Donc à rompre avec le naturalisme vulgaire en histoire. A saisir en tant que telle la construction de l’histoire. Dans la structure du commentaire. ■ Rebut de l’histoire ■    [N 2, 6]

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Il ne faut pas dire que le passé éclaire le présent ou que le présent éclaire le passé. Une image, au contraire, est ce en quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation. En d’autres termes, l’image est la dialectique à l’arrêt. Car, tandis que la relation du présent avec le passé est purement temporelle, continu, la relation de l’Autrefois avec le Maintenant présent est dialectique : ce n’est pas quelque chose qui se déroule, mais une image saccadée. Seules des images dialectiques sont des images authentiques (c’est-à-dire non archaïques); et l’endroit où on les rencontre est le langage. ■ Réveil ■    [N 2a, 3]

Il m’est apparu très nettement, en étudiant la présentation par Simmel du concept de vérité chez Goethe, que mon concept d’origine dans le livre sur le drame baroque est une transposition rigoureuse et concluante de ce concept de Goethe du domaine de la nature dans celui de l’histoire. L’origine — c’est le concept de phénomène originaire détaché du contexte païen de la nature et introduit dans les contextes juifs de l’histoire. Or, j’entreprends aussi dans le travail sur les passages une étude de l’origine. Je m’attache en effet à retrouver l’origine des formes et des transformations des passages parisiens, de leur naissance à leur déclin, et je la trouve dans les faits économiques. Ces faits, considérés du point de vue de la causalité, donc comme des causes, ne seraient pas des phénomènes originaires; ils ne le deviennent que lorsqu’ils laissent apparaître dans leur propre développement — déploiement serait un terme plus approprié — la série des formes historiques concrètes des passages, comme la feuille en s’ouvrant révèle toute la richesse du monde empirique des plantes.    [N 2a, 4]

---Sur le style auquel il faut aspirer : « Cest par les mots familiers que le style mord et pénètre dans le lecteur. C est par eux que les grandes pensées ont cours et sont présumées de bon aloi, comme l'or et l’argent marqués d’une empreinte connue. Ils inspirent de la confiance pour celui qui s’en sert à rendre ses pensées plus sensibles ; car on reconnaît à un tel emploi de la langue commune un homme qui sait la vie et les choses, et qui s’en tient rapproché. De plus, ces mots font le style franc. Ils annoncent que l'auteur s’est depuis longtemps nourri de la pensée ou du sentiment exprimé, qu’il se les est tellement appropriés et rendus habituels, que les expressions les plus commîmes lui suffisent pour exprimer des idées devenues vulgaires en lui par une longue conception. Enfin, ce qu’on dit en paraît plus vrai; car rien n’est aussi clair, parmi les mots, que ceux qu’on nomme familiers, et la clarté est tellement un des caractères de la vérité que souvent on la prend pour elle. » Rien de plus subtil que le conseil d’être clair pour au moins paraître vrai. Le conseil d’écrire simplement, qui est souvent le fruit du ressentiment, acquiert, quand il est donné de cette façon, la plus haute autorité. J. Joubert, Œuvres, Paris 1883, II, p. 293, « Du style », XCIX.    ^    . [N 15% 31
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O prostitution, jeu

Sur la fonction dialectique de l’argent dans la prostitution. Il achète le plaisir et devient en même temps une expression de la honte. «Je savais », dit Casanova d’une entremetteuse, « que je n’aurais pas la force de partir sans lui donner quelque chose». Cette tournure frappante révèle à quel point il connaît le mécanisme le plus secret de la prostitution. 

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L’exemplaire de la Bibliothèque nationale porte sur le faux titre cette annotation d’une écriture assez ancienne : « Ce traité sur un sujet futile en apparence... est remarquable par la pureté et l' élégance du style, ainsi que par une érudition comparable à celle du voyage d’Anarcharsis. »    [O 8a, 2]

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La maxime de Graciân, « savoir mettre en toutes choses le temps de son côté », personne ne peut mieux la comprendre et avec plus de gratitude que celui qui a vu s'exaucer un désir qu'il a longtemps nourri. Que l’on fasse une comparaison avec la magnifique définition que Joubert donne de ce temps-là. Elle définit, a contrario, le temps du joueur : « Il y a du temps dans l'éternité même ; mais ce n’est pas un temps terrestre et mondain ... Il ne détruit rien, il achève. » Joubert, Pensées, Paris 1883, U, p. 162.    [013a, 41

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R miroirs

«Au centre des constructions philosophiques du jeune Kierkegaard ... apparaissent des images d’espaces intérieurs qui sont sans doute produites par la philosophie mais dont le sens va au-delà de celle-ci grâce aux choses qu’elles retiennent ... Le thème capital de la réflexion appartient à F intérieur. Le ‘séducteur’ commence ainsi une note de son journal : ‘Que ne vous tenez-vous tranquille ? Qu'avez-vous fait toute la matinée, sinon secouer mon store» agiter le viseur de ma fenêtre, en tirer la ficelle, jouer avec le cordon de la sonnette du troisième, frapper aux vitres, bref proclamer de cent façons votre existence4’ ... Le Viseur’, c’est-à-dire la glace réfléchissante, a sa place, de façon caractéristique, dans le vaste appartement loué du XIX* siècle ... 

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S peinture, style moderne, nouveauté

Chaque époque croit qu’elle est inéluctablement vouée à être moderne, mais chacune d’entre elles a le droit d’être considérée ainsi. Ce qu’il faut cependant entendre par « moderne inéluctable » ressort très clairement de la phrase suivante : «Il se peut que nos descendants fassent commencer à la fin du xvIII* siècle et à la Révolution française la deuxième grande époque de l’histoire depuis Jésus-Christ et regroupent dans une même première période toute l’histoire du monde chrétien, y compris la Réforme. » Il est question à un autre endroit d’« une grande période qui institue une coupure profonde dans l’histoire mondiale, d’une ampleur inconnue, sans fondateur de religion, sans réformateur et sans législateur ». (Julius Meyer, Gesckichte modemen franzôsischenMalerei, Leipzig 1867, pf.,22 et 21,)  Pour l’auteur, l’histoire ne cesse en effet de s’élargir. Mais, en réalité, cela vient de ce que c’est l' industrie qui lui donne le caractère véritablement décisif, celui qui fait époque. Le sentiment qu’un bouleversement décisif est apparu avec le XIXe siècle n’est pas le privilège de Hegel et de Marx. (S la, 8]

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«Ce qui nous incite à étudier le passé, c’est une ressemblance entre notre propre vie et ce qui n’est plus, ressemblance qui est une forme mal définie d’identité. Cest en saisissant cette identité que nous pouvons nous-mêmes nous placer dans la région la plus pure, la mort. » Hugo von Hofmannsthal, Buch der Freunde, Leipzig 1929, p. m. [S 2, 2]

Très remarquable la façon dont Hofmannsthal appelle cette « forme mal définie d'identité » une existence dans la sphère de la mort. D' où l'immortalité de son « novice », ce personnage de nouvelle dont il m’a parlé lors de notre dernière rencontre et qui devrait traverser les différentes religions au cours des siècles comme on traverse l’enfilade des pièces d’un même appartement. En 1930 à Paris, lors d’une conversation sur Proust, il m’est apparu comment dans l’espace étriqué d’une seule vie cette « forme mal définie d’identité » avec ce qui est passé conduit dans la sphère de la mort. Certes Proust n’a pas élevé l’homme;  s’est contenté de l’analyser. Mais sa grandeur morale se situe tout à fait ailleurs. Avec une passion qu’avant lui aucun écrivain n’a connue, il a revendiqué la fidélité aux choses qui ont traversé notre existence. Fidélité à un après-midi, à un arbre, à une tache de soleil sur le tapis, fidélité aux robes, aux meubles, aux parfums ou aux paysages. (La découverte qu’il fait finalement sur le chemin de Méséglise est 1’« enseignement moral » suprême que Proust a donné : une sorte de transposition spatiale du semper idem.) Je reconnais que Proust, au sens le plus profond peut-être, « se range du côté de la mort ». Son cosmos a peut-être la mort comme soleil, un soleil autour duquel gravitent les instants qu’on a vécus et les choses qu’on a recueillies. « Au-delà du principe de plaisir » est probablement le meilleur commentaire qu’il y ait des œuvres de Proust. Pour comprendre Proust d’une manière générale, l’on doit peut-être partir de l’idée que son objet est « le revers - moins du monde que de la vie même ».    {S 2, 31

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Proust sur le Musée : « En tout genre, notre temps a la manie de vouloir « montrer les choses qu’avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de supprimer l’essentiel, Pacte de l’esprit, qui les isola d’elle. On ‘présent' un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures de la même époque, fade décor... au milieu duquel le chef-d’œuvre qu’on regarde tout en dînant ne nous donne pas la même enivrante joie qu’on ne doit lui demander que dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité et son dépouillement de toutes les particularités, les espaces intérieurs où l' artiste s’est abstrait pour créer. » Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en    Paris, II, p. 62-63”.    (S 11, H

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« Depuis quelques années, une révolution complète s'est opérée dans les cafés de Puis. Le cigare et la pipe ont tout envahi. Autrefois on ne fumait que dans certains établissements spéciaux, appelés estaminets, et fréquentés seulement par des gens de bas étage ; aujourd'hui on fume presque partout... Il y a une chose que nous ne pouvons pardonner aux princes de la maison d’Orléans, c’est d’avoir si prodigieusement augmenté la vogue du tabac, cette plante puante, nauséabonde, qui empoisonne en même temps le corps et l'intelligence; tous les fils de Louis-Philippe fumaient comme des Suisses, personne autant qu’eux n’a poussé à la consommation de ce sale produit. Cela grossissait le trésor public, sans doute; mais c’est aux dépens de la salubrité publique et de l' intelligence humaine. » Histoire des cafés de Paris extraite des mémoires ,Paris 1857, p. 91-92.    [U la, 1)

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Une différence remarquable entre Saint-Simon et Marx. Le premier élargit autant que possible le nombre des exploités, en y intégrant même l’entrepreneur parce qu’il paie des intérêts à ses bailleurs de fonds. Marx, au contraire, met dans le camp de la bourgeoisie tous ceux qui, à un titre ou un autre, exploitent, même si, par ailleurs, ils sont aussi victimes de l’exploitation.    [U 4,2]

Il est significatif que la différence entre capital financier et capital industriel ne soit pas familière aux théoriciens du saint-simonisme. Toutes les antinomies sociales se dissolvent dans une féerie que le « progrès » fait espérer pour un proche avenir.    [U 4a, 1]

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Avec leur opposition bien tranchée, à des fins didactiques, entre les abeilles ouvrières et les faux-bourdons, les saint-simoniens se rattachent à la fable des abeilles de Mandeville.    [U 14,4]

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X Marx

« La conclusion que Marx tire pour l’économie capitaliste : le travailleur ne peut acheter, avec le pouvoir d’achat qui lui revient sous forme de salaire, qu’un montant de marchandises dont la production eût exigé une fraction seulement du travail qu’il a accompli. En d’autres termes, si les marchandises qu’il a produites pour le compte de l’entrepreneur doivent pouvoir être vendues avec un bénéfice, le travailleur doit toujours accomplir un sur-travail. » Henryk Grossmann, « Fünfzig Jahre Kampf um den Marxismus » (der Volkswirtschaft, 4* éd., éd. par Ludwig Elster, III, Iéna 1933, p. 318). [X 1, 3]

Origine de la fausse conscience : « La division du travail ne devient effectivement division du travail qu’à partir du moment où s’opère une division du travail matériel et intellectuel. A partir de ce moment, la conscience peut vraiment s’imaginer qu’elle est autre chose que la conscience de la pratique existante, qu’elle représente réellement quelque chose sans représenter quelque chose de réel. » Marx und Engels über Feuerbach (Marx-Engels-Archiv, éd. par D. Riazanov, I, Francfort-sur-le-Main (1928), p. 248, Aus dem literarischen Nachlafi von Marx und Engels)3.    (X 1, 4]

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Aliénation : « L’ouvrier produit le capital, le capital le produit; il se produit     donc lui-même, et... ses qualités d’homme, ... dans la mesure où elles sont là     pour le capital qui lui est étranger.... L’ouvrier n’existe en tant qu’ouvrier que dès qu’il existe pour soi en tant que capital et il n’existe en tant que capital que dès qu’un capital existe pour lui. L’existence du capital est son existence ... et celui-ci détermine le contenu de sa vie d’une manière qui lui est indifférente. La production produit l’homme comme un être déshumanisé. » Karl Marx, Der  historische Materialismus. Die Frühschriften, éd. par Landshut et Mayer, Leipzig, I, p. 361 sq.    (Nationalôkonomieund Philosophie)5.    [X la, 1]

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Il serait erroné de déduire la psychologie de la bourgeoisie de l’attitude du consommateur. Seul le groupe social des snobs défend le point de vue du consommateur. Les bases d’une psychologie de la classe bourgeoise se trouvent davantage dans cette phrase de Marx qui permet en particulier de décrire l’influence qu’exerce cette classe, comme modèle et comme client, sur l’art : « A un certain degré de développement, il faut que le capitaliste puisse employer à l’appropriation et à la surveillance du travail d’autrui et à la vente des produits de ce travail tout le temps pendant lequel il fonctionne comme capital personnifié. » Karl Marx, Dos    Kapital(I), éd. Korsch, Berlin ( 1932 ), p. 298 u.    [X2,2)

Extrait de Marx, Dos Kapital, III, 1, Hambourg 1921, p. 84 : « Le conseil du hanqnîrr ... plus important que celui du prêtre. » (Cit. par Hugo Fischer, Karl Marx und sein Verhàltnis zu Staat und Wirtschaft, Iéna 1932, p. 56.)[X 2, 3]

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« Ce que Marx appelle ‘fétichisme du monde de la marchandise’ n’est que l’expression scientifique qui lui sert à désigner le phénomène qu’il décrivait précédemment... par le terme d’‘aliénation de soi’ ... La différence de contenu la plus importante entre cette critique philosophique de 1’‘aliénation de soi économique et l’exposition scientifique de ce même problème que Marx fit plus tard dans Le Capital..., c’est que dans sa critique économique Marx devait conférer une signification plus profonde et plus générale au caractère fétiche de la marchandise ... Marx ramenait maintenant le caractère illusoire de toutes les autres catégories économiques au caractère fétiche de la marchandise. Bien que la forme la plus marquante de F‘aliénation de soi’ — le dessaisissement de soi direct des hommes dans le cadre des rapports entre ‘travail salarié et capital’ — gardât même à ce moment une importance décisive en ce qui concerne l’attaque pratique ..., le fétichisme de la marchandise force de travail restait à ce stade considéré, pour des raisons théoriques, comme une forme découlant purement et simplement de ce fétichisme plus général qui se trouve inclus dans la forme marchandise elle-même ... Cest en mettant en lumière le fait que toutes les catégories économiques ne sont ni plus ni moins qu’autant d’aspects d’un seul et même grand fétiche, que Marx put aller au-delà des formes adoptées et des phases traversées jusqu’alors par l’économie et la pensée sociale bourgeoises ... Les meilleurs des économistes classiques restaient eux-mêmes imbus de ce monde de l’apparence bourgeoise, qu’ils critiquaient, ou y retombaient, faute de pouvoir pousser leur analyse critique jusqu’à cette forme la plus générale du fétichisme économique, qui apparaît en tant que ‘marchandise’ dans la forme valeur des produits du travail et dans les rapports de valeur de la marchandise elle-même [faute de démasquer le fétichisme de l’or et de l’argent, de la rente foncière produit de la terre elle-même, de l’intérêt comme élément du profit, de la rente comme excédent par rapport aux taux de profit moyen]. » Korsch on cit.(II), p. 53-57".    PC 8, 2]

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L’expérience de notre génération : le capitalisme ne mourra pas de mort naturelle.    [X Ils, 3]
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Y la photographie

Ce qui rend à ce point incomparables les premières photographies est peut-être ceci : elles sont la première image de la rencontre de la machine et de l' homme.    [Y 4a, 3| 1

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a mouvement social

« Comme les surréalistes ne cessent pas de confondre le non-conformisme moral et la révolution prolétarienne, au lieu de suivre le train du monde moderne, ils tâchent de se replacer à un moment historique où cette confusion était encore possible, dans un climat antérieur au congrès de Tours, antérieur même au développement du marxisme, l’époque des années 20, 30 et 40. » Emmanuel Berl, « Premier pamphlet » (    Europe,n° 75, 15 mars 1929, p. 402). 

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Début de la préface de Tissot, De la manie du suicide et de l’esprit de révolte : « Il est impossible de ne pas être frappé de deux phénomènes moraux qui sont comme l’expression d’un mal qui travaille maintenant d’une manière particulière les membres et le corps de la société : nous voulons parler du Suicide et de la Révolte. Impatient de toute loi, mécontent de toute position, on se soulève également contre la nature humaine et contre l’homme, contre soi-même et contre la société... L’homme de notre temps, et le Français plus qu’aucun autre peut-être, après avoir rompu violemment avec le passé ... effrayé d’un avenir dont l’horizon lui paraît déjà si sombre, se tue s’il est faible ... sans foi à ... l’amélioration des hommes, et surtout à une providence qui sait tirer le bien du mal. » J. Tissot, De la manie du suicide et de l’esprit de révolte, Paris 1840 (p. v). L’auteur indique dans sa préface n’avoir pas eu connaissance des livres de Frégier, Villermé et Degéraude lorsqu’il a rédigé son œuvre.    [a 22, 2]

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La commune

«Cette orgie de pouvoir, de vin, de filles et de sang qu’on appelle ia Commune. » Charles Louandre, Les Idées subversives de notre temps, Paris 1872, p. 92.    fk4> 8)

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m oisiveté

L’expérience ( Erfahrung)est le fruit du travail, l’expérience vécue (Erlebnis) est la fantasmagorie de l’oisif.    [m la, 3]

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Le corrélât intentionnel de l’« expérience vécue » n'est pas resté le même. Au xix* siècle, c’était « l’aventure ». De nos jours, il apparaît sous la forme du « destin ». Dans le « destin » se cache la notion d'« expérience vécue totale» qui est par nature mortelle. La guerre ai est l' insurpassable préfiguration. (« Puisque je suis né allemand, je meurs. » — Le traumatisme de la naissance contient déjà le choc qui est mortel Cette coïncidence définit le « destin ».)    [m la, 5]

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L’« expérience vécue » acquiert une nouvelle dimension avec la trace. Elle n’est plus contrainte d’attendre l’«aventure»; celui qui vit une expérience peut suivre la trace qui y mène. Celui qui suit des traces n’est pas seulement obligé de faire attention; il faut surtout qu’il ait déjà beaucoup fait attention. (Le chasseur doit connaître la forme du sabot de l'animal qu’il suit à la trace, il doit connaître l’heure à laquelle il va boire; il doit savoir comment coule la rivière vers laquelle sa proie va se diriger et où se trouve le gué qui lui permettra de la franchir.) On voit ainsi se manifester la manière spécifique dont l’expérience apparaît traduite dans le langage de l’expérience vécue. De fait, les expériences peuvent avoir une valeur inestimable pour celui qui suit une trace. Mais ce sont des expériences d’une nature particulière. La chasse est la seule forme de travail où elles doivent être par nature présentes. Et la chasse est une forme de travail très primitive. Les expériences de celui qui s’attache à suivre une trace ne résultent que très lointainement d’une activité de travail ou en sont complètement détachées. (Ce n’est pas pour rien qu’on parle d’une « chasse au bonheur ».) Elles n’ont ni suite ni système. Elles sont un produit du hasard et portent la marque de cette interminabilité essentielle qui caractérise les obligations préférées de F oisif. L’accumulation par principe interminable de connaissances intéressantes dont l’exploitation dépend du hasard a pour prototype l' étude idas Studium) .    [m2,1] 

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Étudiant et chasseur. Le texte est une forêt dans laquelle le lecteur est le chasseur. Des craquements dans le fourré — l’idée, la proie craintive, la citation —, une pièce du tableau de chasse. (Il n’est pas donné à chaque lecteur de tomber sur l’idée.)    [m 2a, 1]

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Ce qui distingue l’expérience de l’expérience vécue, c’est que la première ne peut être détachée de l’idée d’une continuité, d’une suite. L’accent qui tombe sur l’expérience vécue sera d’autant plus important que son substrat est indépendant du travail de celui qui la fait. D’un travail qui se caractérise précisément par le fait qu’il sait d’expérience là où l’outsider peut tout au plus avoir une expérience vécue, [m 2a, 4]

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Premières notes

On dit que la méthode dialectique consiste à tenir compte à chaque instant de la situation historique concrète de l’objet auquel elle s’applique. Mais cela ne suffit pas. Car il est tout aussi important, pour cette méthode, de tenir compte de la situation historique concrète de l’intérêt qui est porté à son objet. Et cette situation a toujours ceci de particulier qu’elle a le sentiment d’être elle-même préformée dans cet objet et surtout a le sentiment que l’objet en lui-même est concrétisé, qu’il est arraché à son existence antérieure et accède à la concrétion supérieure de l’être-maintenant. Comment cet être-maintenant (qui n’est rien moins que l’être-maintenant du temps présent maintenant) peut-il, en lui-même, représenter déjà une concrétion plus haute ? Cette question, il est vrai, ne peut être abordée par la méthode dialectique dans le cadre de l’idéologie du progrès. Elle appelle une vision de l’histoire qui dépasse en tous points cette idéologie. Il faudrait alors que cette vision évoquât la condensation croissante (l’intégration) de la réalité, qui fait que tout événement passé (en son temps) peut acquérir un plus haut degré d’actualité que celui qu’il avait au moment où il a eu lieu. Ce passé s’adapte à cette actualité plus haute qu’il reçoit grâce à l’image par laquelle et sous laquelle il est compris. — Traiter le passé, ou mieux l’Autrefois, selon une méthode non plus historique mais politique. Faire des catégories politiques des catégories théoriques, alors qu’on n’osait les appliquer que dans la perspective de la praxis, parce qu’on n’osait les appliquer qu’au présent : voilà la tâche. La compénétration et le rappel dialectiques des conjonctures passées sont la mise à l’épreuve de la vérité de l’action présente. Mais cela signifie qu’il faut faire détonner l’explosif qui se trouve dans la mode (qui fait toujours référence au passé).    <0°, 5 > 

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Dans le jazz le bruit s’émancipe. Le jazz apparaît à un moment où le bruit est de plus en plus éliminé du processus de production, de circulation et de commerce. Également à la radio.    (O®, 61)
 


 

Oeuvres III - Walter Benjamin

Oeuvres III - Walter Benjamin

 Problèmes de sociologie du langage

Dès que l'homme use du langage pour établir une relation vivante avec lui-même ou avec ses semblables, le langage n'est plus un instrument, n’est plus un moyen; il est une manifestation, une révélation de notre essence la plus intime et du lien psychologique qui nous lie à nous-même et à nos semblables.» C'est cette idée qui, explicitement ou tacitement, est au départ de toute sociologie du langage.

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Paris, capitale du xix siècle

À la forme du nouveau moyen de production, qui reste d'abord dominée par la forme ancienne (Marx), correspondent dans la conscience collective des images où s'entremêlent le neuf et l'ancien. Ces images cristallisent des désirs, en elles la collectivité cherche tout ensemble à supprimer et à transfigurer l'inachèvement du produit social, ainsi que les défauts inhérents à l'ordre social de la production. Ces images de désir traduisent en outre l'aspiration énergique à se démarquer de ce qui est vieilli — c'est-à-dire de ce qui avait encore cours la veille. Ces tendances renvoient l'imagination, aiguillonnée par l'apparition d'une réalité nouvelle, à un passé immémorial. Dans le rêve où chaque époque se dépeint la suivante, celle-ci apparaît mêlée d’éléments venus de l'histoire primitive, c'est-à-dire d'une société sans classes. Déposées dans l'inconscient collectif, les expériences de cette société se conjuguent aux réalités nouvelles pour donner naissance à l'utopie, dont on retrouve la trace en  mille figures de la vie, dans les édifices durables comme dans les modes passagères.

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Le conteur :Réflexions sur l’œuvre de Nicolas Leskov 

 L'important, dans le roman, ce n’est donc pas qu'il nous instruit en nous présentant un destin étranger, mais que ce destin étranger, par la flamme qui le consume, nous procure une chaleur que nous ne trouverions jamais dans notre propre vie. Ce qui attire le lecteur vers le roman, c'est l'espérance de réchauffer sa vie transie à la flamme d’une mort dont il lit le récit.

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André Gide et son nouvel adversaire 

Si Maulnier est fasciste, c'est parce qu’il comprend que la position des privilégiés ne peut plus se maintenir que par la violence. Présenter la somme de leurs privilèges comme « la culture », c'est en cela qu’il voit sa tâche particulière. 

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La pratique fasciste offre une autre image. L'art fasciste est un art de propagande. Ses consommateurs ne sont pas ceux qui savent, ce sont au contraire les dupes. En outre, ils ne sont pas pour l'heure le petit nombre, mais la multitude, ou du moins les très nombreux

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L’art fasciste est un art de propagande. Il est donc exécuté pour des massés. La propagande fasciste doit, en outre, pénétrer la vie sociale tout entière. L’art fasciste, de ce fait, n’est pas seulement exécuté pour des masses, mais aussi des masses. C'est pourquoi l'on serait tenté de croire que la masse; dans cette forme d’art, a affaire à elle-même, qu'elle s'y expliqué avec elle-même, qu'elle y est maîtresse chez elle: maîtresse dans ses théâtres et ses stades, maîtresse dans ses studios de cinéma et ses maisons d'édition. 

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Eduard Fuchs, collectionneur et historien

Engels s’oppose à deux choses ; à l'habitude qui consiste, dans l'histoire des idées, à présenter un dogme nouveau comme le « développement » d'un dogme antérieur, une nouvelle école littéraire comme la «réaction» à une école antérieure, un nouveau style comme le «dépassement» d'un style plus ancien; mais implicitement, il s'oppose de toute évidence aussi à l'usage qui consiste à présenter de telles œuvres indépendamment de leur action sur les hommes et du processus de production à la fois intellectuel et économique dans lequel ils sont engagés. Du même coup, l'histoire des idées en tant qu’histoire des constitutions politiques ou des sciences de la nature, de la religion ou de l'art, est détruite.

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Rien d'étonnant à ce que ce moralisme bourgeois contienne des éléments qui entrent en conflit chez Fuchs avec les éléments matérialistes. S'il en avait conscience, il réussirait peut-être à amortir ce choc. Mais il est persuadé qu'il existe une parfaite harmonie entre sa vision moraliste de l'histoire et le matérialisme historique. C'est là une illusion. Elle repose sur une idée largement répandue et qui doit être révisée, selon laquelle les révolutions bourgeoises, telles qu'elles sont célébrées par la bourgeoisie elle-même, forment l'arbre généalogique d'une révolution prolétarienne à venir. Il faut, au contraire, souligner le spiritualisme indissociable de ces révolutions. C'est la morale qui en a tissé les fils dorés. La morale de la bourgeoisie — on en trouve les premiers signes dès la Terreur — est placée sous le signe de l'intériorité. La conscience morale — que ce soit celle du citoyen robespierien ou du cosmopolite kantien - en est le pivot. L'attitude de la bourgeoisie, profitable à ses propres intérêts niais qui nécessitait une attitude complémentaire du prolétariat, non conforme aux intérêts de ce dernier, proclamait comme instance morale la conscience. La conscience morale est placée sous le signe de l'altruisme. Elle recommande au propriétaire d'agir conformément à des idées dont la validité bénéficie indirectement aux autres propriétaires, et elle a tendance à recommander aux non-propriétaires de procéder de même. Lorsque ces derniers suivent cette recommandation, l'utilité de leur comportement pour les propriétaires est d'autant plus immédiatement évidente qu'elle est problématique pour ceux qui se comportent ainsi et pour leur classe. C’est pourquoi ce comportement est qualifié de vertueux. Voilà comment s'impose une morale de classe. Mais elle s'impose inconsciemment. C'est moins la bourgeoisie qui avait besoin de conscience pour ériger cette morale de classe que le prolétariat, pour la renverser.

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Le culte de la créativité, qui traverse toute l'œuvre de Fuchs, a connu un nouvel essor grâce à ses études psychanalytiques. Elles ont enrichi, sans la corriger, une conception d'abord inspirée par la biologie. Avec enthousiasme, Fuchs a fait sienne la doctrine de l'origine érotique des impulsions créatrices. Mais sa vision de l'érotisme est restée étroitement liée à une représentation drastique, biologiquement déterminée, de la sensualité. Il a esquivé, autant que possible, la théorie du refoulement et des complexes, qui aurait pu modifier sa conception moralisatrice des rapports sociaux et sexuels. De même que le matérialisme historique de Fuchs déduit les phénomènes de l’intérêt économique conscient de l'individu, plutôt que de l'intérêt inconscient de la classe dont il fait partie, de même l'impulsion créatrice est rapprochée par lui de l'intention sensuelle consciente, plutôt que de l'inconscient créateur d'images. L'univers des images érotiques, en tant qu'univers symbolique, tel que l'interprétation des rêves de Freud l'a reconstitué, n'est mis en valeur chez Fuchs que là où son engagement personnel est le plus intense.

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Sur quelques thèmes baudelairiens

Le livre de Dilthey, L’Expérience vécue et la    littérature, est l'un des plus anciens dans une série qui conduit à Klages et à Jung, lequel a vendu son âme au fascisme. C'est à un niveau bien supérieur qu’il faut situer l'œuvre de jeunesse de Bergson, Matière et Mémoire2, monument qui domine de loin toute cette littérature. Les liens avec la recherche scientifique y restent plus étroits. La biologie lui sert de référence.

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Matière et Mémoire définit l'essence de l'expérience dans la durée de telle manière que le lecteur est forcé de se dire : seul l'écrivain sera le sujet adéquat d'une expérience comme celle-là. De fait, c'est bien un écrivain qui a vérifié la théorie bergsonienne de l'expérience. On peut considérer À la recherche du temps perdu comme une tentative, faite dans les conditions de la société actuelle, pour donner réalité par voie de synthèse à l'expérience telle que l'entend Bergson. Car il faut de moins en moins escompter qu’elle puisse s'instaurer par des voies naturelles. Au demeurant, Proust, dans son œuvre, ne fait pas l'impasse sur cette question. Il introduit même un élément nouveau, qui renferme une critique immanente de Bergson. Ce dernier ne manque pas de souligner l'opposition entre la vie active et cette vie contemplative particulière à laquelle on accède grâce à la mémoire. Mais Bergson suggère que l'adoption d'une attitude contemplative, permettant l'intuition du courant vital, serait affaire de libre choix. D'entrée, de jeu, par la terminologie qu'il emploie, Proust indique bien que tel n’est pas son avis. Ce qui était, chez Bergson, mémoire pure, devient chez lui mémoire involontaire. D’emblée, il oppose à cette mémoire involontaire la mémoire volontaire, qui est commandée par l'intelligence. C’est aux premières pages de son grand œuvre d’exposer le rapport entre ces deux mémoires. Au cours des réflexions qui introduisent le nouveau terme, Proust constate qu'il ne lui est resté, de longues années durant, que de pauvres souvenirs de cette ville de Combray où pourtant s'était écoulée une partie de son enfance. Avant que le goût de la madeleine, sur lequel il retiendra souvent ensuite, l'eût ramené un certain après-midi aux temps anciens, il devait se contenter de ce que pouvait lui fournir une mémoire réduite aux éléments qu'un effort d’attention est capable d’évoquer. C'était là la mémoire volontaire, dont il déclare que les renseignements qu'elle donne sur Je passé n'en conservent rien, «il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. » Aussi Proust n'hésite pas à résumer sa pensée en déclarant que ce passé «est caché hors de son domaine celui de l’intelligence et de sa portée, en quelque objet matériel (...) que nous ne soupçonnons pas, Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas ».

 Selon Proust, c'est pur hasard si l'individu reçoit une image de lui-même, s’il peut se rendre maître de son expérience. Or le fait que nous dépendions du hasard en cette matière ne va nullement de sol. Les préoccupations intimes de l'homme ne possèdent point par nature ce caractère irrémédiablement privé. Elles ne l'acquièrent que dans la mesure où les chances diminuent de voir les événements extérieurs s'assimiler à son expérience. Le journal représente un des nombreux indices d'un tel amoindrissement. Si la presse avait eu pour dessein de permettre au lecteur d'incorporer à sa propre expérience les informations qu’elle lui fournit, elle ne parviendrait pas à ses fins. Mais c’est tout le contraire qu'elle veut, et qu’elle obtient. Son propos est de présenter les événements de telle sorte qu'ils ne puissent pénétrer dans le domaine où ils concerneraient l’expérience du lecteur. 

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«La mémoire a pour fonction, lit-on en effet chez Reik, de protéger les impressions. Le souvenir  vise à les désintégrer. La mémoire est essentiellement conservatrice, le souvenir est destructeur.» 

Oeuvres II - Walter Benjamin

Oeuvres II - Walter Benjamin

 Kitsch onirique

 Rêver de la fleur bleue, ce n'est plus de saison. Pour se réveiller aujourd'hui dans la peau d'Heinrich von Ofterdingen, il faut avoir oublié l'heure. L'histoire du rêve reste encore à écrire, et l'étude historique, en mettant ce domaine en lumière, ouvrirait une brèche décisive dans la superstition d'une détermination naturelle des phénomènes humains. Le rêve participe à l'histoire. La statistique du rêve, passé l'agrément du paysage anecdotique, s'avancerait sur le sol aride d'un champ de bataille. Car les rêves ont suscité des guerres, et les guerres, dans les temps primitifs, ont donné tort ou raison au rêve, lui ont même dicté ses limites.

Le rêve n'ouvre plus sur des lointains d'azur. Il est devenu gris. La couche de poussière grise sur les choses en est la meilleure part. Les rêves sont à présent des chemins de traverse menant au banal. La technique confisque définitivement l’image extérieure des choses, comme des billets de banque qui vont être retirés de la circulation. Dans le rêve, la main s en saisit une dernière fois, elle prend congé des objets en suivant leurs contours familiers. Elle les saisit par l'endroit le plus usé. 

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Gottfried Keller 

 Son oeuvre est le môle de l'esprit bourgeois, devant lequel celui-ci reflue une dernière fois, faisant apparaître les trésors de son passé et de tout le passé, avant de s’apprêter, raz de marée idéaliste, à dévaster l'Europe. Il faut en effet se rendre compte à quel point Keller est déjà proche d'une génération vouée à la mort et vidée de toute substance ; car, au fond, ce sont un néant de mise en forme langagière et une fabulation têtue, obscure pour lui-même, qui font de ses nouvelles des œuvres énigmatiquement achevées à côté de celles, dépravées, d'un Auerbach ou d’un Heyse. 

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«Aujourd'hui, tout relève de la politique, tout y est lié, du cuir de nos semelles jusqu'à la dernière tuile de notre toit, et la fumée qui monte de la cheminée est politique et forme des nuages bien embarrassants au-dessus des cabanes comme au-dessus des palais ; elle flotte de-ci de-là sur les villes et les villages. » 

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Les livres de Keller sont de part en part remplis d'un plaisir sensible, non tant de voir que de décrire. En effet, la description est un plaisir sensible, parce qu’en elle l’objet répond au regard du contemplateur, et toute description de qualité capte le plaisir lié à la rencontre de deux regards qui se cherchent L’interpénétration du narratif et du poétique — l'apport essentiel que la langue allemande doit à l'époque postromantique — trouve sa réalisation la plus complète dans la prose descriptive de Keller.

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Chez Keller, ces forces sont elles aussi en équilibre. D'où, dans le geste le plus quotidien de ses personnages, une évidence ronde et canonique telle qu’on l'imagine chez un. Romain.

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La Tour Hugo von Hofmannsthal 

 Ce drame est fondé sur un sujet au sens fort du terme, le sujet espagnol de La vida es sueno : la vie est un songe. 

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Hachich à Marseille

Pour mieux cerner les énigmes du bonheur que procure l'ivresse, il faudrait penser au fil d'Ariane. Quel plaisir dans le simple geste de dérouler un écheveau. Plaisir profondément apparenté à celui de la drogue comme à celui de la création.  

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Tandis que la phrase de Jensen signifiait pour moi que les choses sont, comme nous le savons, entièrement technicisées, rationalisées, et que le particulier ne se trouve plus aujourd’hui que dans les nuances, l'idée nouvelle était tout autre.

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Goethe 

Dans Les Souffrances de Werther, la bourgeoisie de l’époque voyait sa pathologie caractérisée d’une manière à la fois perspicace et flatteuse, tout autant que celle d'aujourd'hui dans la théorie freudienne. 

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Ce voyage fut marqué par la rencontre avec Lavater. Dans la théorie physiognomonique de ce dernier, qui faisait alors sensation dans toute l'Europe, Goethe retrouvait quelque chose de l'esprit dans lequel il abordait lui-même l'étude de la nature. 

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Le grand art de la Renaissance italienne, que Goethe, sous l'influence de Winckelmann, ne distinguait pas rigoureusement de celui de l'Antiquité, fit naître en lui, d’une part, la certitude qu’il n’était pas né pour être ; peintre, d'autre part, cette théorie esthétique d’un classicisme borné, qui représente peut-être le seul ' domaine où Goethe se montrait plutôt en retard qu’en avance sur son temps. Sur un autre plan encore, Goethe se retrouva lui-même.

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Grand Cophte et Les Révoltés

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On s’accorde également à reconnaître l’importance de ses écrits sur l’ostéologie, avec la mise en évidence de l'os intermaxillaire, qui n’était cependant pas une découverte. Sa Météorologie;, en revanche, ne suscita pas un grand écho, tandis que les plus vives contestations s'élevèrent contre lie Traité des couleurs — qui représentait pour Goethe le couronnement de son œuvre scientifique, peut-être même, d'après certaines de ses déclarations, de son œuvre tout entière. 

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 Dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, Schiller avait  appliqué à l'intérêt esthétique les formulations radicales de la morale kantienne, en les privant de leur mordant agressif et en en faisant un instrument de construction historique. Cela permit une entente ou plus exactement un armistice avec Goethe.

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Que l'écrivain ait ici pris pour héros un demi-artiste, cela assura à Wilhelm Meister, dans la situation qui était celle de l’Allemagne à la fin du xvIIIe siècle, son influence décisive. Il constitue le point de départ de tous les romans d'artiste du romantisme, depuis Henri d’Ofterdingen de Novalis et Stembald de Tieck, jusqu’au Peintre Nolten de Môrike. Le style de l’œuvre correspond à son contenu. «Nulle part ne se trahit la machinerie logique ou la lutte dialectique des idées avec le matériau : la prose de Goethe est une perspective de théâtre, une pièce mûrement réfléchie, apprise, doucement chuchotée à l'agencement créateur des idées. 

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Ces mots, qui évoquent les ressorts magiques du monde patriarcal, constituent le motif autour duquel se construit à présent le roman. C’est la même façon de penser qui, dans * Les Années de pèlerinage de Wilhelm bloque les tentatives les plus résolues pour peindre l'image  d’une bourgeoisie pleinement épanouie, et les ramène  à une évocation des corporations mystiques du  Moyen Âge — la société secrète dans la tour.

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Dans le néoromantisme (Stefan George' Hugo von Hofmannsthal, Rudolf Borchardt) on vit pour la dernière fois des écrivains bourgeois de haut niveau tenter, sous la tutelle des autorités féodales affaiblies, de sauver au moins sur le plan culturel front de classe de la bourgeoisie;

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Le surréalisme

Dit de manière plus brève et plus dialectique, cela signifie qu'on a vu ici un cercle d'hommes étroitement unis faire éclater du dedans le domaine de la littérature en poussant la «vie littéraire» jusqu'aux limites extrêmes du possible.  

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Aragon a montré dans Une de rêves, en 1924, à une époque où l'on ne pouvait encore prévoir l’évolution du mouvement, en quelle substance anodine et inattendue se trouvait initialement enfermé le noyau dialectique qui s'est développé dans le surréalisme. 

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Dans son Introduction au discours sur le peu de réalité, Breton suggère que le réalisme philosophique du Moyen Âge est à la base de l'expérience poétique. Mais ce réalisme c'est-à-dire la croyance que les concepts existent effectivement et de façon séparée, soit hors des choses soit en elles — a toujours très vite trouvé le passage du domaine logique des concepts au domaine magique des mots. Des expériences magiques sur les mots, non des badinages artistiques, voilà bien ce que sont les jeux de transformation phonétique et graphique qui, depuis déjà quinze ans, traversent toute la littérature d'avant-garde, qu'elle ait nom futurisme, dadaïsme ou surréalisme. Comment s'interpénétrent ici mot d'ordre, formule d'enchantement et concept, c'est ce que montrent les mots qu'Apollinaire écrit en 1918 dans son dernier manifeste,nouveau et les Poètes : « La rapidité et la simplicité avec lesquelles les esprits se sont accoutumés à désigner d'un seul mot des êtres aussi complexes qu’une foule, qu'une nation, que l’univers, n’avaient pas leur pendant moderne dans la poésie.

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Dans son excellent ouvrage, La Révolution et les Intellectuels, Pierre Naville. qui faisait initialement partie du groupe, appelle à juste titre cette évolution «dialectique». 

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Ici se justifie la réflexion du Traité du style, le dernier livre d'Aragon, qui réclame qu’on distingue entre comparaison et image. Heureuse réflexion stylistique, qui demande à être élargie.

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À quoi déjà Trotski — dans Littérature et Révolution — avait dû objecter que de tels poètes, penseurs et artistes ne surgiraient que    d'une révolution victorieuse

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L'image proustienne

La mémoire involontaire de Proust n'est-elle pas, en effet, beaucoup plus proche de l'oubli que de ce que l'on appelle en général le souvenir? Et ce travail de remémoration spontanée, où le souvenir est la trame et l'oubli la chaîne, plutôt qu'un nouveau travail de Pénélope, n'en est-il pas le contraire? Car ici c'est le jour qui défait ce qu'a fait la nuit. Chaque matin, lorsque nous nous réveillons, nous ne tenons en main, en général faibles et lâches, que quelques franges de la tapisserie du vécu que l'oubli a tissée en nous. 

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Car l'unité du texte n’est que l’acte pur de la remémoration elle-même. Non la personne de l'auteur, moins encore l'intrigue. On peut même dire que les intermittences de cette dernière sont seulement l'envers du continu de l'acte de remémoration, le motif de l'envers de la tapisserie. C'est bien ce qu'a voulu Proust, c'est bien ainsi que nous devons l'entendre lorsqu'il déclare qu'il aurait aimé voir imprimé son ouvrage entier en un seul volume à deux colonnes et sans un alinéa.

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Celui qui sait lire Proust est constamment secoué de petites frayeurs. Du reste, un tel lecteur découvre dans les métaphores de l'auteur le précipité du même mimétisme qui devait déjà le frapper sous la forme de la lutte pour l'existence qu'a menée cet esprit sous la ramée de la société. Il faut indiquer ici la manière si intime et féconde dont s'interpénètrent ces deux vices, curiosité et flatterie.

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Julien Green

En revanche, Julien Green, qui place ces mots en épigraphe de son Adrienne, sait de quoi il parle. C'est l’idée de la passio. 

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Dans Léviathan, son dernier livre et le plus accompli, Green a mis en œuvre l’anéantissement de l'être souffrant d’une manière moins intérieure, en procédant plus rigoureusement à l’intrication des destins. Il a ainsi honoré cette réalité la plus extrême et la plus extérieure au même titre que Calderon, le maître de la Passion dramatique, qui fonde ses drames sur l'intrigue la plus baroque et les construit à partir de l'arrêt du destin le plus machinal. En l'absence de Dieu, le hasard devient la figure de la nécessité. C'est pourquoi, chez Green, l'intériorité infâme de la passion est en réalité placée sous l'empire de l'extériorité, d'une façon si complète que la passion n'est au fond rien d'autre que l'agent du hasard au cœur de la créature. La vitesse que communique aux destinées leur désespoir relève de cet ordre. L’espoir est le ritar-dando du destin. Ses personnages sont incapables d'espérer; ils n'en prennent pas le temps. Ils sont exaspérés.

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Théories du fascisme allemand

Toute guerre à venir sera aussi une révolte de la technique contre la condition servile dans laquelle elle est tenue. 

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Qu’un texte traitant en 1930 de «la guerre et [des] guerriers» laisse tout cela de côté, c’est plus qu’une curiosité, c'est un symptôme. Le symptôme d’une exaltation juvénile qui débouche sur un culte, une glorification de la guerre, dont von Schramm et Günther, en particulier, se font ici les apôtres. Cette nouvelle théorie de la guerre, qui porte au front la marque de son origine la plus furieusement décadente, n'est rien d'autre qu’une transposition débridée des thèses de l'art pour l'art au domaine de la guerre. Or, si cette dernière doctrine tend déjà, sur son terrain d'origine, à virer au grotesque dans la bouche de médiocres adeptes, les perspectives qu'elle ouvre dans cette nouvelle phase sont proprement honteuses. Qui voudrait imaginer un combattant de la Marne ou un ancien de Verdun lisant des phrases telles que celles-ci : «Nous avons fait la guerre selon des principes très impurs.» «De véritables combats, d’homme à homme et de troupe à troupe, devenaient de plus en plus rares.»

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 La guerre «échappe à l’économie de l’entendement ; dans sa raison il y a quelque chose d’inhumain, de démesuré, de gigantesque, quelque chose qui évoque un phénomène volcanique, une éruption élémentaire

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Disons-le en toute amertume; devant le paysage livré à la mobilisation totale, le sentiment allemand de la nature a pris un essor inattendu. Les génies de la paix qui s'y étaient si voluptueusement installés avaient été évacués et aussi loin que portait le regard par-delà les tranchées 

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Tant que l’Allemagne n’aura pas brisé les traits de Méduse dont l’assemblage lui est présenté ici, elle ne peut espérer aucun avenir. 

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Elle n’est en réalité rien d’autre que ceci: l’unique, l’effrayante et dernière chance que nous ayons de corriger l’incapacité des peuples à ordonner leurs rapports mutuels conformément à la relation qu’ils instaurent, par la technique, avec la nature. Si cette correction échoue, des millions de corps humains seront certes déchiquetés et dévorés par le gaz et l’acier — ils le seront inévitablement —, mais même les habitués des terrifiantes puissances chthonieinnes, qui emportent leur filages dans le havresac, ne connaîtront pas un dixième de ce que la nature promet à ses enfants moins curieux, plus; sages, qui ne trouvent pas dans la technique un fétiche du déclin, mais une clé du bonheur.

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Contre un chef-d’œuvre A propos du livre de Max Kommerell l'écriavain comme guide...

Ce n'est pas non plus un hasard si l’on perçoit l’écho, même affaibli, d’un célèbre passage de la correspondance de Hôlderlin sur l’esprit grec et l'esprit allemand, lorsque notre auteur exige de la littérature nationale qu'elle s’imprègne jusqu'au plus intime du génie de la race, tout en conservant à l’égard de celle-ci la plus grande distance intérieure, et lorsqu'il voit dans la «pudeur» la marque infaillible de son authenticité.

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Karl Kraus

Les mots d'ordre de Loos sont consignés dans de nombreux essais, notamment dans les formules inaltérables de l'article « Ornement et crime » publié en 1908 par le Frank-furter Zeitung. 

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C est de la volonté de démasquer l’inauthentique qu est née sa lutte contre la presse. «Qui a bien pu inventer cette excuse énorme : pouvoir ce qu’on n est pas ? » 

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Ainsi la séparation entre les sphères privée et publique, qui, en 1789, devait annoncer la liberté, est-elle devenue la risée des gens. Comme le dit Kierkegaard, «le journal a fait (...) de la distinction entre privé et publie une jacas-serie publico-privée ».

Faire de la zone publique et de la zone privée, confondues de manière démoniaque dans le bavardage, une confrontation dialectique, faire triompher la véritable humanité, voilà le sens que Kraus découvre à l'opérette et dont il a révélé l'expression la plus intense dans Offenbach. De même que le bavardage scelle l'asservissement du langage par la  bêtise, de même l'opérette scelle la transfiguration de la bêtise par la musique. Que l'on puisse méconnaître la beauté de la stupidité féminine a toujours été pour Kraus la preuve du philistinisme le plus sinistre. 

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Le caractère destructeur

Le caractère destructeur ne connaît qu’un seul mot d’ordre: faire de la place; qu'une seule activité: déblayer. Son besoin d'air frais et d’espace libre est plus fort que toute haine. 

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Brèves ombres I

À QUOI L’ON RECONNAÎT SA FORCE

À ses défaites. Quand nous échouons par faiblesse nous nous méprisons et nous avons honte d’être si faibles. Mais là où nous sommes forts, nous méprisons notre défaite, nous avons honte de notre infortune. La victoire et la chance nous feraient-elles donc reconnaître notre force ? ! On sait au contraire que rien ne révèle mieux nos plus profondes faiblesses.  

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Sur le pouvoir d'imitation

La nature crée des ressemblances. Il n'est que de songer au mimétisme animal. Mais c'est chez l'homme qu'on trouve la plus haute aptitude à produire des ressemblances. 

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Pour cela, il ne suffit pas de penser à ce que nous entendons aujourd'hui par ressemblance. On sait que la sphère qui semblait autrefois dominée par a la loi de ressemblance était fort étendue: celle-cil régnait sur le microcosme comme sur le macrocosme.

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Expérience et pauvreté

Non, une chose est claire : le cours de l'expérience a chuté, et ce dans une génération qui fit en 1914-1918 l'une des expériences les plus effroyables de l'histoire universelle.  

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La pauvreté en expérience: cela ne signifie pas que les hommes aspirent à une expérience nouvelle. Non, ils aspirent à se libérer de toute expérience quelle qu'elle soit ils aspirent à un environnement dans lequel ils puissent faire valoir leur pauvreté, extérieure et finalement aussi intérieure, à l'affirmer si clairement et si nettement qu’il en sorte quelque chose de valable. Ils. ne sont du reste pas toujours ignorants ou inexpérimentés.

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Pauvres, voilà bien ce que nous sommes devenus. Pièce par pièce, nous avons dispersé l’héritage de l’humanité, nous avons dû laisser Ce trésor au mont de piété, souvent pour un centième de sa valeur, en échange de la piécette de l’« actuel ». 

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Il n'empêche que l'individu peut de temps à autre donner un peu d'humanité à cette masse qui la lui rendra un jour avec usure. 


 

 

Oeuvres I - Walter Benjamin

Oeuvres I - Walter Benjamin

 

Présentation

 Adorno, Brecht et Scholem seront les trois auteurs — et à ses yeux les «autorités» intellectuelles — qui ne cesseront de poser des problèmes difficiles à Benjamin, quoique chaque fois de manière différente : problèmes de théorie philosophique, de politique littéraire, de fidélité religieuse et identitaire.

Ce triple «surmoi» de ses amis les plus proches soumet Benjamin à des exigences contradictoires: celle de Scholem, qui défendra toujours les intuitions « théologiques » du premier Benjamin, celles de sa première philosophie du langage, et lui demandera de ne pas se renier au nom de son adhésion au matérialisme ; celle de Brecht, qui, au nom d'un matérialisme radical, suspectera toujours Benjamin de ne pas se défaire de son passé métaphysique et mystique, et donc de ne pas se «renier» suffisamment; celles d'Adorno, enfin, dictées par l’idéal qu'il s'est forgé de la philosophie de Benjamin et qu'il s'efforce par ailleurs de réaliser lui-même, ce qui l'amène à considérer que les travaux de Benjamin restent en deçà de ses attentes légitimes1. C'est néanmoins avec Adomo que, dans les années trente, les convergences sont les plus fortes et les plus nombreuses. Entre ces trois exigences incompatibles, Benjamin cherchera à définir sa position. Lui qui, des années durant, avait philosophé en quelque sorte à son propre compte, finira ainsi par se voir soumis à des exigences particulièrement contraignantes que, de son vivant, il ne parviendra guère à satisfaire. C'est après sa mort seulement qu'il gagnera l’estime des trois parties, notamment à travers ses Thèses sur l’histoire, et qu'il exercera même une influence décisive sur les auteurs de la Dialectique de la Raison.

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Deux poèmes de Friedrich Hôlderlin «Courage de poète» et «Timidité» 

Avant de porter un jugement sur le poème, il faut établir quelle est la tâche du poète. Le jugement ne dépend point de la manière dont le poète s'est acquitté de sa tâche ; c'est au contraire le sérieux et la grandeur de la tâche elle-même qui déterminent le jugement. Car c’est du poème lui-même que s'infère cette tâche. Elle doit être comprise comme le présupposé de la poésie, | comme la structure, à la fois spirituelle et sensible, du monde dont le poème est le témoin. Cette tâche, ce présupposé seront envisagés ici comme l’ultime fondement auquel puisse accéder l'analyse.

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«Toute œuvre d'art possède  en elle un idéal a priori, une nécessité d’exister» (Novalis).
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parente de l'élément mythique : au noyau poétique. La vie, pourrait-on dire, est globalement le noyau poétique des poèmes ; pourtant, plus le poète s’efforce de transposer telle quelle l’unité de vie en unité artistique, plus il se révèle un bousilleur.

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L’objet de Hôlderlin, dans la première version de son poème, est un destin : la mort du poète. 

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Une beauté dont nous ne connaissons pas la source interne désagrège la figure du poète — et, à un degré à peine moindre, celle du dieu — au lieu de lui donner forme. Étrangement, le courage du poète se fonde encore sur un autre ordre, sur un ordre étranger.

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Sur le langage en général et sur le langage humain

Dans ce contexte, le  langage est le principe qui sert à communiquer des contenus spirituels dans les domaines envisagés, technique, art, justice ou religion. En un mot, toute communication de contenus spirituels est un langage, la communication verbale n’étant qu’un cas particulier, celui du langage humain et de ce qui le fonde ou se fonde sur lui (justice, poésie).

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Que communique le langage ? Il communique l'essence spirituelle qui lui correspond. Il est fondamental de savoir que cette essence spirituelle se communique dans le langage et non    lui. Il n'existe donc aucun locuteur de langages si l’on désigne ainsi celui qui se communiqué par ces langages. Dire que l’essence spirituelle se communique dans un langage, et non par lui, signifie que, du dehors, elle n’est pas identique à l'essence linguistique.  

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Croire que l'homme  communique son essence spirituelle par les noms, c’est s'interdire de supposer que l'homme communique réellement son essence spirituelle, — car cela  ne se fait point par des noms de choses, autrement  dit cela ne se fait pas par des mots qui lui serviraient  à désigner une chose. 

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Le nom résume en lui cette totalité intensive du langage comme essence spirituelle de l'homme. L'homme est celui qui nomme, à cela nous reconnaissons que par sa bouche parle le pur langage.

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Dans les choses mêmes, le langage même n'est pas  exprimé de façon parfaite. Cette proposition a un double sens selon qu'on la prend au figuré ou au propre : les langages des choses sont imparfaits, et ils sont muets. Aux choses est refusé le pur principe formel du langage, c'est-à-dire le son. Elles ne peuvent se communiquer les unes aux autres que par une communauté plus ou moins matérielle. Cette communauté est immédiate et infinie, comme celle de toute communication linguistique ; elle est magique (car la matière aussi a sa magie). Ce qui est incomparable dans le langage humain, c'est que sa communauté magique avec lès choses est immatérielle et purement spirituelle, et de ces caractères le son est le symbole. La Bible exprime ce fait symbolique  lorsqu'elle déclare que Dieu insuffla à l'homme le  souffle, c'est-à-dire en même temps vie, esprit et langage.

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L'idiot de Dostoïevski

 Car ce roman, comme toute œuvre d’art, repose sur une idée : selon le mot de Novalis, il contient « un idéal a priori, une nécessité d’exister». Mettre en lumière cette nécessité, voilà l’unique tâche de la critique. Ce qui confère à toute l'intrigue du roman son caractère fondamental, c'est d’être un épisode.

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Sur le programme de la philosophie qui vient

 D'avoir pris conscience que la connaissance philosophique est absolument certaine et apriorique, que la philosophie est par ce côté l’égale de la mathématique, Kant a entièrement perdu de vue que toute connaissance philosophique trouve son unique moyen d’expression dans le langage, et non dans des formules et des nombres. Or c'est ce trait qui devrait finalement se révéler décisif, et c’est à cause de lui qu'il convient finalement d'affirmer la suprématie systématique de la philosophie sur toutes les sciences, y compris la mathématique. 

Destin et caractère

 Destin et caractère sont considérés communément comme unis par un lien causal, le caractère étant défini comme une cause du destin. Cette conception repose sur l’idée suivante : connaîtrait-on, d’une part, le caractère d’un homme dans tous ses détails, c'est-à-dire aussi sa manière de réagir, et connaîtrait-on, d’autre part, les événements du monde dans les domaines où ils affectent ce caractère, on pourrait dire exactement aussi bien ce qui arriverait à celui-ci que ce qu'il effectuerait lui-même. On connaîtrait donc son destin.

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Comme le caractère, le destin ne se laisse entièrement saisir qu’à travers des signes, non en lui-même, car, s'il se peut que tel trait du caractère, tel enchaînement du destin s'offrent immédiatement au regard, l'ensemble cohérent que visent ces concepts n'est jamais disponible autrement que dans des signes, parce qu’il se situe au-delà de ce qui se peut voir immédiatement. Le système des signes caractérologiques est généralement limité au corps, si l'on fait abstraction du sens caractérologique des signes qu'étudie l'horoscope, tandis que, dans la conception traditionnelle, ce ne sont pas seulement les phénomènes corporels, mais aussi tous les événements de la vie extérieure qui peuvent devenir des signes du destin. 

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 Critique de la violence

La tâche d'une critique de la violence peut se définir en disant qu'elle doit décrire la relation de la violence au droit et à la justice- En effet, de quelque manière qu'une cause agisse, elle ne devient violence au sens prégnant du terme, qu'à partir du moment où elle touche à des rapports moraux. 

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Le sens de la distinction entre une violence légitime et une violence illégitime n’est nullement évident. Il faut résolument rejeter l'erreur d’interprétation que commettent les théoriciens du droit naturel lorsqu'ils croient qu'il s'agirait de distinguer la violence  selon quelle s'exerce en faveur de fins justes ou injustes. Bien plutôt, comme on l’a déjà indiqué, le droit positif exige que toute violence lui présente,

 quant à son origine historique, un document justificatif capable, sous certaines conditions, de la légitimer, de la sanctionner. Etant donné que la reconnaissance des forces du droit se manifeste le plus évidemment par la soumission, en principe sans résistance, à leurs fins, le principe de distinction des violences doit se fonder sur la présence ou sur l’absence d'une reconnaissance historique universelle de leurs fins. On peut appeler fins naturelles celles à qui manque cette reconnaissance, et les autres, fins légales. Plus précisément, la fonction diversifiée de la violence, selon qu elle est au service de fins naturelles ou de fins légales, peut être démontrée de la manière la plus évidente en partant de situations juridiques déterminées, quelles qu'elles soient. Pour simplifier, dans les développements qui suivent, on se référera à la situation qui prévaut actuellement en Europe.
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Que la violence, lorsqu’elle ne se trouve pas entre les mains du droit chaque fois établi, ne constitue pas une menace pour lui par les fins auxquelles elle peut viser, mais bien par sa simple existence hors du droit. On trouve de cette hypothèse une confirmation plus éclatante si l'on songe que très souvent déjà la figure du « grand » criminel, si répugnantes qu'aient pu être ses fins, a provoqué la secrète admiration du peuple.

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Toute violence est, en tant que moyen, soit fondatrice, soit conservatrice de droit. Lorsqu’elle ne prétend à aucun de ces deux attributs, elle renonce d’elle-même à toute validité. Mais il s'ensuit que, même dans le meilleur des cas, toute violence, en tant que moyen, a part à la problématique du droit en général. 

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La tâche du traducteur


 Une traduction est-elle faite pour les lecteurs qui ne comprennent pas l'original ? Cela suffit, semble-t-il, pour expliquer la différence de niveau artistique entre une traduction et l'original. C’est en outre, semble-t-il, la seule raison qu'on puisse avoir de redire «la même chose». 

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Pour ce que le traducteur ne peut rendre qu’en faisant lui-même œuvre de poète? D'où, en effet, un second signe caractéristique de la mauvaise traduction, qu'il est par conséquent permis de définir comme une transmission inexacte d'un contenu inessentiel.

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La traduction est une forme. Pour la saisir comme telle, il faut revenir à l'original. Car c'est lui, par sa traductibilité, qui contient la loi de cette forme. La question de la traductibilité d'une œuvre est ambiguë.

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En disant que certaines œuvres sont par essence traduisibles, on n’affirme pas que la traduction est essentielle pour elles, mais que leur traductibilité exprime une certaine signification, immanente aux originaux. Qu’une traduction, si bonne soit-elle, ne puisse jamais rien signifier pour l'original, c'est évident. Néanmoins, grâce à la traductibilité de l'original, la traduction est avec lui en très étroite corrélation. 

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Car la traduction vient après l'original et, pour les œuvres importantes, qui ne trouvent jamais leur traducteur prédestiné au temps de leur naissance, elle caractérise le stade de leur survie

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Fragment théologico-politique

Seul le messie lui-même achève tout devenir historique, en ce sens que seul il rachète, achève, crée la relation de ce devenir avec l'élément messianique lui-même. C'est pourquoi aucune réalité historique ne peut d'elle-même vouloir se rapporter au plan messianique. C'est pourquoi Je royaume de Dieu n'est pas le telos de la dunamis historique ; il ne peut être posé comme but. Historiquement, il n’est pas un but, il est un terme. C'est pourquoi l'ordre du profane ne peut être bâti sur l'idée du royaume de Dieu, c’est pourquoi la théocratie n'a pas un sens politique, mais seulement un sens religieux. Le plus grand mérite de L'Esprit de l'utopie de Bloch est d'avoir vigoureusement refusé toute signification politique à la théocratie.
 

Correspondance 1928- 1940 - Walter Benjamin et Adorno

Correspondance 1928- 1940 - Walter Benjamin et Adorno

39. Wiesengrund-Adorno et Gretel Karplus à Benjamin
 

Permettez-moi de prendre comme point de départ l’épigraphe de la p. 3: Chaque époque rêve la suivante, un précieux outil, me semble-t-il, dans la mesure où se cristallisent autour d’une telle formule les thèmes d’une théorie de l’image dialectique qui me paraissent fondamentalement tomber sous  le coup de la critique, car précisément non dialectique ; de sorte qu’on pourrait réussir à épurer la théorie elle-même en éliminant la formule en question. Car elle implique trois sortes de choses : la conception de l’image dialectique comme contenu de conscience - fût-il collectif ; sa mise en rapport linéaire, je dirais presque évolutionniste, avec l’avenir en tant qu’utopie ; la conception de « l’époque » saisie précisément comme un sujet unifié relevant de ce contenu de conscience. Or il me paraît gravissime que, avec cette version de l’image dialectique pouvant être qualifiée d’immanente, d’une part le pouvoir originaire du concept, qui était un pouvoir théologique, se trouve menacé, d’où une simplification qui porte ici non pas sur la nuance subjective, mais sur la teneur de vérité elle-même - tandis que d’autre part on va justement passer de la sorte à côté de ce mouvement social dans ses contradictions, lui pour lequel vous sacrifiez la théologie.
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Quand vous transférez l’image dialectique dans la conscience à titre de « rêve », le concept n’est pas seulement par là désenchanté et banalisé, il perd aussi son pouvoir objectif de clé, susceptible précisément de le légitimer en termes matérialistes. Le fétichisme de la marchandise ne se résume pas à un fait de conscience, au contraire il est dialectique au sens éminent qu’il produit de la conscience. Et cela veut dire que la conscience ou l’inconscience n’a pas simplement la faculté de le reproduire à titre de rêve, mais qu’elle lui répond également par le désir et par l’angoisse. 

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Mais ce n’est pas d’elle qu’on va pouvoir tirer le concept d’image dialectique: au contraire l’immanence de la conscience est elle-même, sous la forme de l’« intérieur », l’image dialectique du XIXe siècle entendu comme aliénation ; là, il me faut également revenir sur le début du second chapitre du Kierkegaard avec le nouveau jeu.

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Si le désenchantement de l’image dialectique comme « rêve » la psychologise, elle succombe par là même au sortilège de la psychologie bourgeoise. Car qui est donc le sujet du rêve? 

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 La conscience collective n’a été inventée que pour détourner l’attention de la véritable objectivité et de son corrélât, la subjectivité aliénée. Il nous revient de polariser et de désagréger dialectiquement cette « conscience » par renvoi à la société et à l’individu, et non de la galvaniser tel un corrélât imagé de la marchandise. Qu’il ne subsiste, dans le collectif rêvant, aucun espace pour les différences de classe, voilà qui parle suffisamment net comme mise en garde.

5 août 1935

Cher monsieur Benjamin,

la tentative pour concilier votre moment du « rêve » - comme élément subjectif de l’image dialectique - avec la conception de celle-ci comme modèle m’a conduit à quelques formulations que je vous livre encore ici telles les dernières qui me viennent aujourd’hui -Avec le dépérissement de la valeur d’usage dans les choses, celles-ci, aliénées, s’évident et attirent des significations chiffrées. La subjectivité s’empare d’elles en y investissant des intentions de désir et d’angoisse. Du fait que les choses défuntes se constituent en images des intentions subjectives, elles se présentent comme non révolues et comme éternelles. Les images dialectiques sont des constellations entre choses aliénées et significations intégrées,  s’immobilisant à l’instant de l’indifférenciation entre mort à et signification. Tandis que les choses s’éveillent au plus à neuf dans l’apparence, la mort transforme les significations en données très anciennes. 

 

47. Wiesengrund-Adorno à Benjamin 

 Tous deux portent les stigmates du capitalisme, tous deux contiennent les éléments de la transformation (certes jamais l’intermédiaire entre Schonberg et le cinéma américain) ; tous deux sont les moitiés disjointes de la liberté pleine et entière, qu’on ne saurait pourtant restituer par addition des deux : sacrifier l’une à l’autre serait romantique, soit le romantisme bourgeois d’une conservation de la personnalité avec toute sa magie, soit le romantisme anarchiste faisant aveuglément confiance à l’indépendance du prolétariat dans le processus historique -ce prolétariat qui résulte lui-même du mode de production bourgeois. C’est d’appartenir à ce deuxième romantisme que je dois accuser le travail, dans une certaine mesure. Vous avez chassé l’art hors des langes de ses tabous - mais tout se passe comme si vous redoutiez que la barbarie ne surgisse alors (qui pourrait plus la craindre avec vous que moi-même ?) et que pour tout remède vous érigiez l’objet de vos craintes en une sorte de tabou inversé. 

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J’en arrive à un verdict sans réserve sur le jazz, en présentant surtout ses éléments « progressistes » (l’apparence du montage, le travail collectif, le primat de la reproduction sur la production) comme la façade d’un élément tout à fait réactionnaire en vérité.

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Au reste, avez-vous eu en mains le livre d’un monsieur Kaufmann où il est particulièrement question de Mallarmé, de Valéry et du dernier Rilke? Il hanté précisément les alentours. Mais la sensation, c’est le nouveau livre de Huxley, Eyeless in Gaza, où il cherche manifestement avec\ l'énergie le contact du côté des tendances surréalistes.

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111. Benjamin à Adorno 

Je pense moi aussi qu’il s’agit là d’une théorie au sens le plus strict du terme et le développement sur le « flâneur » forme son point culminant. C’est ici le passage, et le seul évidemment, où, en cette partie, la théorie reçoit son plein droit sans déguisement aucun.

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C’est pourquoi, me semble-t-il, c’est se méprendre sur la réalité des choses que de trouver dans le texte, comme vous le faites, « une induction immédiate de l’impôt sur le vin à l'Âme du vin ». Au contraire, la jonction était légitimement établie dans le contexte philologique, - comme l’exigerait l’interprétation d’un écrivain de l’Antiquité.

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117. Adorno à Benjamin

Je les indique seulement à des fins d’enregistrement interne : le recours à la théorie freudienne de la mémoire vue comme protection contre les sti-muli et l’application que vous en faites à Proust et à Baudelaire ne me semblent pas totalement éclairants. La grande difficulté du problème tient à la question du caractère inconscient de l’impression de fond, qui doit être nécessaire pour que cette impression échoie à la mémoire involontaire et non à la conscience. Mais cet inconscient, peut-on réellement en parler? L’instant où est goûtée la madeleine, d’où émane la mémoire involontaire de Proust, était-il véritablement inconscient? Il me semble que dans cette théorie il manque un chaînon dialectique» celui de l’oubli. Or l’oubli est d’une certaine manière la base des deux, tant de la sphère de l’« expérience »    ou

mémoire    involontaire, que du caractère réflexe, dont le

souvenir brusque présuppose lui-même l’oubli. Qu’un homme puisse faire ou non des expériences, cela dépend en dernière instance de sa façon d’oublier. Vous faites allusion à cette question dans la note en bas de page, où vous constatez que Freud n’effectue pas de distinction explicite entre souvenir et mémoire (je lis.cette note comme une critique) La tâche ne serait-elle pas de rattacher à une théorie dialectique de l’oubli toute l’opposition entre expérience vécue (Erlebnis) et expérience réfléchie (Erfahrung)? On pourrait dire aussi : à une théorie de la réification. Car toute réification est un acte d’oubli : les objets se chosi-fient à l’instant où ils sont fixés sans qu’alors ils soient présents de toutes pièces : donc à l'instant où une part d’eux-mêmes tombe dans l’oubli. Et la question se pose de savoir dans quelle mesure il s’agit de l’oubli formant l’expérience réfléchie, je dirais de l’oubli épique, et dans quelle mesure, de l’oubli réflexe. 

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L’autre point concerne le chapitre sur l’aura. Je suis convaincu que nos meilleures pensées sont toujours celles que nous ne pouvons penser intégralement. C’est en ce sens que le concept d’aura ne me semble pas encore « pensé jusqu’au bout ». On peut contester qu’il doive l’être. Néanmoins, je voudrais signaler une amorce, qui communique à son tour avec un autre travail, le Wagner cette fois, et surtout avec son chapitre cinq, inédit. Vous écrivez ce qui suit dans le Baudelaire, p. 84: « Faire l’expérience de l’aura d’un phénomène, c’est lui prêter la faculté de lever le regard. » Formulation qui se distingue des précédentes par le concept de prêt en fief. Ne signale-t-il pas ce moment que, dans le Wagner, j’ai placé à la base de la construction de la fantasmagorie, à savoir le moment du travail humain? L’aura n’est-elle pas toujours la trace de l’humain oublié dans la chose, et ne se relie-t-elle pas justement par ce genre d’oubli à ce que vous nommez expérience    (Erfahrung)?

118. Benjamin à Adorno

Je crois que, pour accorder à l’oubli tout ce qui lui revient, il ne faut pas mettre en question la notion de mémoire involontaire. L’expérience enfantine du goût de la madeleine, qui un jour remonte involontairement à la mémoire de Proust fut de fait inconsciente. La première bouchée dans la première madeleine ne l’aura pas été. (Trouver du goût est un acte de la conscience.) Mais l’acte de goûter devient sans doute inconscient dans la mesure même où le goût se fait plus familier. « Retrouver goût à », comme le fait l’adulte, est alors, évidemment, conscient.

Vous m’interrogez sur La Nuit de Maupassant : j’ai lu de très près le passage important. Il en est question dans un fragment du Baudelaire et vous le verrez probablement un jour. (En attendant, je vous renvoie le livre prêté, avec un grand merci, par l’intermédiaire du Bureau parisien.) 

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Reste un côté chez Hofmannsthal auquel vous ne touchez pas et qui me tient à cœur. Je doute que les indica-tions à travers lesquelles Je vais vous en parler (peut-être pas pour la première fois?) vous apportent vraiment du neuf. Serait-ce le cas, il resterait à voir dans quelles mesure elles vous inspireraient. Si fragile que soit l’état de telles formules, je veux néanmoins les confier au courrier. Il s’agit à proprement parler de deux textes dont le rapprochement délimite ce que j’ai a dire. Vous faites référence vous-même à l’un d’eux, puisque vous citez de Lord Chandos. Ici j’ai en tête le passage suivant : « Je ne sais combien de fois je pause à ce Grassus avec sa murène comme à un reflet de moi-même jeté par-dessus l’abîme des siècles... Crassus... avec ses larmes pour sa murène. Et cette figure, dont le ridicule et la bassesse frappent si fort au milieu d’un Sénat qui discute des affaires les plus hautes, qui domine le monde, cette figure, un quelque chose d’indéfinissable me force d’y penser d’une manière qui m’apparaît parfaitement insensée au moment même où j’essaie de la traduire par des mots. » (Le même thème se rencontre dans La Tour : les entrailles du porc qu’on a tué, où le Prince a dû jeter un regard lorsqu’il était enfant.) D’ailleurs, c’est également clans La Tour que je trouve le second des deux passages dont je pariais :1e dialogue entre le médecin et Julian. Julian, l’homme à qui rien ne manque qu’une toute petite pause de la volonté, un unique moment d’abandon, pour avoir part à ce qu’il y a de plus haut, Julian est un autoportrait de Hofmannsthal. Julian trahit le Prince: Hofmannsthal s’est détourné de la tâche qui pointe dans La Lettre de Lord Chandos. Son « mutisme » fut une manière de châtiment. Le langage qui a abandonné Hofmannsthal pourrait être celui qui fut à la même époque donné à Kafka. Car Kafka a pris sur lui la tâche à laquelle Hofmannsthal a renoncé moralement et donc poétiquement aussi. (La théorie du sacrifice à laquelle vous renvoyez, théorie suspecte et qui repose sur de si faibles bases, porte toutes les traces, de ce renoncement.)

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POSTFACE

« Car toute réification est un oubli: les objets se réifient dès l’instant qu’ils sont fixés sans être présents avec tous leurs éléments : donc, dès l’instant où quelque chose d’eux est oublié. » 

 

Sens unique et enfance berlinoise - Walter Benjamin

Sens unique et enfance berlinoise - Walter Benjamin

 Préface

Par une dialectique subtile de la mémoire et du « déjà-vu »    Benjamin retrouvé dans l’enfant qu'il a été,

pas un passé révolu qui serait un « temps perdu », mais une promesse que la vie n’a pas tenue, un avenir qui n’a pas été réalisé. L’enfant    dans choses qu’il collectionnait, dans les mots qu’il déformait, dans les activités qu’il découvrait, une énigme que l’adulte a laissée sans solution, un espoir de bonheur que l’adulte s’est contenté d’oublier. Le passé pour Benjamin est un avenir mort-né.

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En tout cas Benjamin illustre ici une idée qui est chez lui    essentielle : toute impuissance est une occasion, c’est au moment de la plus extrême impuissance que se présente la chance unique de salut. L'impuissance de l’enfant qui apprend pour la première fois, qui s’initie à la ville, à la lecture, à la chasse aux papillons, à la bicyclette et à la sexualité, est un pressentiment. L'enfant entrevoit l’espace d’un éclair une « expérience » nouvelle, un    les êtres, avec la nature,    qui est perdu avec la maîtrise qui vient de l’habitude. 

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ENFANCE BERLINOISE VERS MIL NEUF CENT

Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand-chose. Mais s’égarer dans une ville comme on s’égare dans une forêt demande toute une éducation. Il faut alors que les noms des rues parlent à celui qui s’égare le langage des rameaux secs qui craquent, et des petites rues au cœur de la ville doivent pour lui refléter les heures du jour aussi nettement qu’un vallon de montagne. Cet art, je l’ai tardivement appris; il a exaucé le rêve dont les premières traces furent des labyrinthes sur les buvards de mes cahiers. Non, pas les premières, car avant elles il y eut celui qui leur a survécu. 

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SENS UNIQUE

POSTE D’ESSENCE
La construction de la vie est pour le moment bien davantage sous l’empire de faits que de convictions. Et de faits, en vérité, qui n’ont presque jamais encore et nulle part servi de fondement à des convictions. Dans ces conditions la véritable activité littéraire ne peut prétendre à se dérouler dans un cadre littéraire — cela est au contraire l’expression ordinaire de sa stérilité. L’efficacité littéraire, pour être notable, ne peut naître que d’un échange rigoureux entre l’action et l’écriture; elle doit développer, dans les tracts, les brochures, les articles de journaux et les affiches, les formes modestes qui correspondent mieux à son influence dans les communautés actives que le geste universel et prétentieux du livre. Seul ce langage instantané se révèle efficace et apte à faire face au moment présent. Les opinions sont à l’appareil géant de la vie sociale ce qu’est l’huile aux machines; on ne se met pas devant une turbine pour l’inonder d’huile à machine.  

 

CES PLANTATIONS SONT CONFIÉES A LA PROTECTION DU PUBLIC
 

Le commentaire et la traduction ont avec le texte les mêmes rapports que le style et la mimésis avec la nature : le même phénomène dans des perspectives différentes. Sur l’arbre du texte sacré, ils ne sont tous les deux que les feuilles qui bruissent éternellement, sur l’arbre du texte profane les fruits qui tombent à la saison.

... EN BERNE
Si nous perdons un être très proche, il y a, dans les changements des premiers mois qui suivent, quelque chose qui, croyons-nous remarquer, - quelque plaisir que nous aurions eu à le partager avec lui n’a pu se déployer que grâce à son absence. Nous finissons par le saluer dans une langue qu’il ne comprend déjà plus.
 

EXPERT-COMPTABLE ASSERMENTÉ 

C’est Mallarmé qui, quand il aperçut au beau milieu de l’édification cristalline de son œuvre assurément traditionaliste l’image de ce qui venait, a pour la première fois incorporé avec Un coup de dés les tensions graphiques de la publicité dans la présentation typographique. 

FOURNITURES SCOLAIRES

Principes des pavés ou l'art de faire dès livres épais

I. Le développement tout entier doit être entrelardé de l’exposition incessante et verbeuse du plan.

IL II convient d’introduire des termes pour des notions qui, en dehors de cette définition, ne réapparaissent plus elles-mêmes dans tout le livre.

III.    Les distinctions conceptuelles péniblement acquises dans le corps du texte doivent de nouveau disparaître dans les notes qui correspondent aux passages en question.

IV.    Il convient de donner des exemples des notions dont on ne traite que dans leur acception générale :
là où il est question par exemple de machines, il faut en énumérer toutes les espèces.

V.    Il convient de corroborer par une foule d’exemples ce qui est a priori avéré d’un objet.
VI.    Il convient de développer avec des mots les corrélations qui peuvent être exposées par un graphique. Au lieu, par exemple, de dessiner un arbre généalogique, il faut dépeindre et décrire tous les liens de parenté.
VII.    Plusieurs adversaires qui ont la même argumentation en commun doivent être réfutés chacun séparément.

 

DÉFENSE D’AFFICHER
 La technique de l'écrivain en treize thèses

 I. Celui qui envisage de coucher par écrit une œuvre  assez grande, qu’il prenne du bon temps et qu’il s’accorde,une fois le pensum accompli, tout ce qui ne nuit pas à la continuation du travail.

II.    Parle si tu veux de ce qui est terminé, mais au cours du travail n’en lis aucun passage à autrui. Toute satisfaction que tu te donnes ainsi ralentit ton rythme. En suivant ce régime le désir sans cesse croissant de communiquer finira par devenir un mobile pour achever l’œuvre.

III.    Cherche à éviter, dans les conditions de travail, la taille moyenne de la vie quotidienne. Un demi-calme, accompagné de bruits insipides, avilit. Au contraire la compagnie d’une étude musicale ou d’un embrouillement de voix peut devenir aussi important pour le travail que le silence perceptible de la nuit. Si celui-ci affine l’oreille intérieure, celle-là devient la pierre de touche d’un style dont l’abondance peut enfouir en elle jusqu’aux bruits excentriques.

IV.    Evite d'employer n’importe quels outils. Un attachement maniaque à certains papiers, plumes, encres, a une utilité. Ce n’est pas le luxe, mais l’abondance de ces ustensiles, qui est indispensable.

V.    Ne laisse passer aucune pensée incognito, et tiens ton carnet de notes avec autant de rigueur que les autorités tiennent le registre des étrangers.

VI. Rends ta plume revêche à l’inspiration, et elle l’attirera sur elle avec la force de l’aimant. Plus tu mets de circonspection à la rédaction d’une idée qui t’est venue, et plus mûre elle se livrera à toi, toute déployée.

 La parole conquiert l’idée, mais l’écriture la maîtrise.

VII.    Ne cesse jamais d’écrire, parce que tu n’as plus d’idée. C’est un commandement dicté par l’honneur littéraire de ne s’interrompre que lorsqu’il faut respecter une échéance (un repas, un rendez-vous) ou lorsque l’œuvre est achevée.

VIII.    Remplis les pauses de l’inspiration en copiant au propre le travail terminé. L’intuition se réveillera entre-temps.

IX. Nulla    dies sine linea ~ mais bien des semaines.

X.    Ne considère jamais comme achevée une œuvre sur laquelle tu n’es pas une fois resté à travailler du soir jusqu’au matin suivant.

XI.    Ne rédige pas la conclusion de l’œuvre dans la pièce où tu travailles d’ordinaire. Tu n’y trouverais pas le courage nécessaire.

XII.    Degrés de la rédaction: idée - style — écriture. C’est le sens de la copie au net que de diriger l’attention, par le travail qu’elle nécessite, sur la seule calligraphie. L’idée tue l’inspiration, le style enchaîne l’idée, l’écriture rétribue le style.

XIII.    L’œuvre est le masque mortuaire de la conception

CES APPARTEMENTS SONT À LOUER

 L’ « impartialité », le « regard objectif » sont devenus des mensonges, sinon l’expression tout à fait naïve d’une plate incompétence. La vision la plus essentielle aujourd’hui, celle qui va au cœur des choses, la vision mercantile, c’est la publicité. Elle détruit la marge de liberté propre à l’examen et nous jette les choses au visage de manière aussi dangereuse qu’une auto qui vient vers nous en vibrant Sur l’écran de cinéma et qui grandit démesurément. A l’instar du cinéma, qui ne présente pas les meubles et les façades sous les figures achevées d’un examen critique, et pour qui seule leur proximité soudaine et têtue est source de sensations, la publicité authentique approche les choses à tours de manivelle et possède un rythme qui correspond au temps d’un bon film.

PARI MUTUEL
L’existence bourgeoise est le régime des affaires privées. Plus un type de comportement est important et riche de conséquences et plus elle. le dispense de contrôle. Les sentiments politiques, la situation financière, la religion -— tout cela veut se terrer, et la famille est la bâtisse obscure et pourrissante dans les recoins et les réduits de laquelle se sont installés les instincts les plus sordides. Le philistinisme proclame la privatisation intégrale de la vie amoureuse. Ainsi, faire sa cour est devenu une affaire âpre et silencieuse entre quatre yeux, et cette cour totalement privée, dégagée de toute responsabilité, est la seule chose vraiment nouvelle dans le « flirt »: A l’inverse, le type prolétarien et le type féodal se ressemblent en ceci que faire la cour consiste moins pour eux à vaincre la femme qu’à vaincre les concurrents. Mais cela signifie respecter la femme beaucoup plus profondément que dans sa « liberté », cela signifie accéder à sa volonté sans l’interroger. Ce qui est féodal et prolétarien, c’est le déplacement des accents érotiques, qui se portent sur la publicité. Se montrer avec une femme à telle ou telle occasion peut signifier davantage que coucher avec elle. Dans le mariage également, la valeur ne réside pas dans la stérile «harmonie» des époux: la puissant spirituelle du mariage surgit, à l’instar de l'enfant, comme une conséquence excentrique des luttes et des compétitions auxquelles ils se livrent.