Les disciples à Saïs - Novalis
(trad : Maeterlinck)
LES DISCIPLES À SAÏS
Les disciples à Saïs - Novalis
(trad : Maeterlinck)
Fragments - Novalis
(trad : Maeterlinck)
Le désir de savoir est étrangement mêlé ou composé de mystère et de science.
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Le véritable acte philosophique est le suicide. C’est le réel commencement de toute philosophie. C’est à lui qu’aboutissent tous les désirs du disciple, et cet acte seul répond à toutes les conditions et à tous les signes de l’action transcendantale.
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Le commencement du moi purement idéal. S’il avait commencé, il aurait dû commencer ainsi. Le commencement est déjà un concept postérieur ; le commencement est postérieur au moi ; c’est pourquoi le moi ne peut pas avoir commencé. Nous voyons par là que nous sommes ici dans le domaine de l’art ; mais cette supposition artificielle est la base d’une science qui naît toujours de faits artificiels.
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(...) Maintenant, nous voyons les liens véritables qui attachent le sujet à l’objet, nous voyons qu’il y a en nous aussi un monde extérieur, qui se trouve, avec notre intimité, en des relations analogues à celles où se trouve le monde extérieur hors de nous avec notre extérieur ; et que celui-ci et celui-là sont unis de la même façon que notre intérieur et notre extérieur ; de sorte que nous ne pouvons saisir que par la pensée, l’intérieur et l’âme de la nature, comme nous ne pouvons saisir que par la sensation l’extérieur et le corps de la nature.
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La distinction entre l’erreur et la vérité se trouve dans la différence de leurs fonctions vitales. L’erreur vit de la vérité. La vérité vit sa vie en elle-même. On anéantit l’erreur comme on anéantit les maladies : et ainsi l’erreur n’est autre chose qu’une inflammation ou une extinction logique, rêverie ou philistinerie. L’une laisse généralement après elle un manque apparent de force pensante, à quoi rien ne peut remédier qu’une suite décroissante d’excitations, de mesures coercitives. L’autre dégénère souvent en une vivacité trompeuse dont les dangereux symptômes ne peuvent être écartés que par une série progressive de moyens violents. Les deux dispositions ne peuvent être changées que par des cures chroniques et strictement suivies.
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Il y a en nous certaines pensées qui paraissent avoir un caractère entièrement différent des autres ; car elles sont accompagnées d’une sensation de fatalité ; et cependant il n’y a pas de raison extérieure pour qu’elles naissent. Il semble que l’on prenne part à un dialogue, et que quelque être inconnu et spirituel nous donne d’une manière étrange l’occasion de développer les pensées les plus évidentes. Cet être doit être un être supérieur, puisqu’il entre en rapport avec nous d’une manière qu’il est impossible aux êtres liés aux apparences. Il faut que cet être nous soit homogène, puisqu’il nous traite comme des êtres spirituels et ne nous appelle que fort rarement à l’activité personnelle. Ce moi supérieur est à l’homme ce que l’homme est à la nature ou le sage à l’enfant. L’homme s’efforce à lui devenir semblable, comme lui s’efforce de devenir semblable au non-moi. Il n’est pas possible d’établir ce fait ; il faut que chacun de nous l’éprouve en soi. C’est un fait d’ordre supérieur, que l’homme supérieur saisira seul ; mais les autres s’efforceront de le faire naître en eux. La philosophie est une auto-logie d’essence supérieure, une auto-manifestation, l’excitation du moi réel par le moi idéal. La philosophie est le fond de toutes les autres manifestations et la résolution de philosopher est l’invitation faite au moi réel qu’il ait à prendre conscience, à s’éveiller et à devenir esprit. Sans philosophie, pas de moralité véritable et sans moralité pas de philosophie.
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Comment l’homme peut-il avoir l’idée d’une chose s’il n’en porte pas le germe en soi ? Ce que je vais comprendre doit se développer en moi organiquement ; et ce que j’ai l’air d’apprendre n’est que nourriture, excitation de l’organisme.
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Rentrer en soi, signifie chez nous s’abstraire du monde extérieur. Chez les esprits, la vie terrestre s’appelle analogiquement, une contemplation intérieure, une introversion, une activité immanente. La vie terrestre naît ainsi d’une réflexion originelle, d’une introversion primitive, d’un rassemblement en soi-même qui est aussi libre que notre réflexion. Inversement, la vie spirituelle en ce monde naît d’une évasion de cette réflexion primitive. L’esprit se déploie de nouveau, ressort de lui-même, soulève de nouveau, en partie, cette réflexion et dans ce moment dit moi pour la première fois. On voit ici combien sont relatives l’introversion et l’extroversion. Ce que nous appelons rentrer est proprement sortir, une réadoption de la forme primitive.
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De la même manière que nous transformons en paroles les mouvements de l’organe de la pensée, que nous les exprimons par des gestes, que nous les imprimons en nos actes, de la même manière que nous nous mouvons et que nous nous arrêtons à volonté, que nous unissons et séparons nos mouvements ; de la même manière il faut que nous apprenions aussi à arrêter, à réunir et à séparer les organes intérieurs de notre corps. Tout notre corps peut absolument être mis en mouvement par l’esprit. Les effets de la crainte, de la terreur, de la tristesse, de l’envie, de la colère, de la honte, de la joie, de la fantaisie, etc., sont des indications suffisantes. En outre, on a suffisamment d’exemples d’hommes qui ont acquis un pouvoir arbitraire sur certaines parties de leur corps habituellement soustraites à la volonté. Alors, tout homme sera son propre médecin, et pourra acquérir le sentiment exact de son corps, alors l’homme, pour la première fois, vraiment indépendant de la nature, sera peut-être en état de faire renaître un membre perdu, de se tuer par sa simple volonté, et d’obtenir ainsi des éclaircissements authentiques sur les corps, les âmes, l’univers, la vie, la mort et le monde des esprits. Alors, il dépendra probablement de lui d’animer la matière, il obligera ses sens à produire la forme qu’il désire, pour pouvoir vivre véritablement dans son monde. Alors, il aura la faculté de se séparer de son corps quand il lui plaira ; il verra, entendra, sentira ce qu’il veut, comme il veut, et sous quelque rapport qu’il le désire…
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Notre vie n’est pas un songe, mais peut-être en deviendra-t-elle un.
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Toute conviction est indépendante de la vérité naturelle ; elle se rapporte à la vérité magique ou miraculeuse. On ne peut être convaincu de la vérité naturelle qu’autant qu’elle devienne vérité miraculeuse. Toute preuve repose sur la conviction, et n’est par conséquent qu’un expédient employé là où manque une vérité miraculeuse plus générale. Toutes les vérités naturelles reposent donc aussi sur des vérités miraculeuses.
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L’enfant est un amour devenu visible. Nous mêmes sommes un germe devenu visible de l’amour entre la nature et l’esprit ou l’art.
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Le siège de l’âme est là où le monde intérieur et extérieur se touchent. Là où ils se pénètrent, il se trouve en chaque point de la pénétration.
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Nous, fils d'Eichmann - Gunther Anders
Préface
Aliénation : dans son discours de Francfort, Günther Anders mentionne, entre autres, l’étude d’Adorno sur la formation de la personnalité autoritaire et, corrélativement, sur la déformation de l’individu jouissant de son propre asservissement. Il rappelle l’accent mis par toute une gauche marxisante, depuis l’entre-deux-guerres, sur la réification marchande du monde et des rapports humains. Mais, en ce qui le concerne, il incrimine principalement, après son expérience de l’usine et du chômage durant son exil aux États-Unis, la division du travail. Totale, celle-ci devient à ses yeux, d’Ouest en Est, la source d’un totalitarisme moderne, aussi banal que monstrueux. Car en raison de ce morcellement des tâches, et donc aussi du tâcheron, le travailleur d’aujourd’hui, écrit-il, depuis l’ouvrier auxiliaire jusqu’à l’inventeur le plus génial, sans oublier le chef d’État le plus cabotin, perd toute idée du produit ou de l’effet de son activité, celle-ci dût-elle mener à l’extinction de l’espèce. La mutilation, la possible annulation de l’homme divisé par la division du travail, voilà ce qui fournit la grande étude de Günther Anders sur l’âme à l’ère de la deuxième et de la troisième révolution industrielle – soit une encyclopédie de l’univers apocalyptique, où la cécité devant l’apocalypse elle-même figure au premier rang.
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Le mal découle en effet, selon le philosophe, de la « discrépance » ou du « décalage » entre la capacité à fabriquer induite par la technique moderne et la capacité à se représenter le produit, l’effet final de cette fabrication – régie par la division du travail.
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Avec une sensibilité exacte aux gradations, aux franchissements de seuil, aux renversements de la quantité en qualité (ou plutôt en disqualité, si l’on ose dire), Günther Anders, dans son encyclopédie de l’apocalypse, enregistre tous les symptômes d’un état de cannibalisme vers lequel régresse (progressivement !) l’espèce techniciste : influence croissante des appareils sur la vie quotidienne (l’automobile, la télévision, l’ordinateur modèlent de plus en plus les comportements) ; transformation du monde en déchets, et de l’humanité en clientèle ; l’individu, qui a depuis longtemps cessé d’être indivisible, tend à se muer en produit reproduit. À la faveur de ce que Günther Anders nomme la « honte prométhéenne devant les machines », devant cette méga-machine en croissance continue faite de la mise en réseau de toutes les machines, on voit l’humanité d’aujourd’hui se contenter, voire s’exalter de sa stricte médialité (Medialität) : « La suprême fin consiste aujourd’hui à être un moyen pour des moyens », sous le règne d’un travail sans telos ni eidos, qui ressemble aussi bien à un immense chômage. Mittun, Gleichschaltung : les phénomènes si répandus aujourd’hui de suivisme et de mise au pas font apparaître les totalitarismes hitlérien ou stalinien (non permutables sur d’autres plans) comme autre chose que de simples intermèdes. L’entreprise industrielle devient le lieu même où se fabrique en série le type de l’homme médial. La méticulosité (Gewissenhaftigkeit) y remplace la conscience morale (Gewissen), au sens où le travail comme tel vaut pour moral en toutes circonstances, alors que le résultat même de ce travail passe en principe pour moralement neutre, au-delà du bien et du mal. De la médialité au conformisme, il n’y a qu’un pas. Ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas mémoriser : les travailleurs modernes seraient presque obligés par contrat de ne pas savoir ce qu’ils font. Inversement (ou plutôt : semblablement), l’employé du camp d’anéantissement n’a pas agi, mais, aussi atroce que cela puisse paraître, il a « travaillé ».
La troisième révolution industrielle exacerbe la tendance : prolifération en quelque sorte spontanée des machines (créées par les machines), fabrication en série des besoins, donc des consommateurs, production de la mort en masse. Quant à l’automation généralisée, elle rend le travailleur lui-même superflu. Il devient, selon une formule parodiant Heidegger, le « berger » de cette automation (Automationshirt), et l’existence sans travail est ramenée au temps vide, en bouillie (Zeitbrei). C’est la technique, désormais, qui s’érige en sujet de l’histoire, et les choses sont telles que : « Plus s’accroît la puissance technique à disposition, plus décroissent les inhibitions devant son usage. À la fin, il s’agit de produire la nature elle-même, d’accélérer le temps et l’histoire jusqu’à leur abolition. »
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Que vous avez perdu votre père deux fois.
Que la mort vous a enlevé plus que votre seul père.
J’aimerais une fois parler avec vous de ces deux choses.
Comment l’a-t-il fait ?
La réponse à cette question n’est pas compliquée. Car il existe une règle simple, une règle de réciprocité, qui dit : « Nous ne pouvons témoigner de respect qu’à l’être humain qui témoigne lui-même du respect envers les humains ». Et que votre père en ait témoigné, vous-même ne vous risqueriez pas à l’affirmer. Sauf peut-être dans le cercle de la famille et des amis. Là-dessus je ne sais rien. Mais quel poids cela aurait-il ? Quel poids auprès du « respect » qu’il faisait régner dans ses fonctions ? Car ce qu’il appelait là-bas de ce nom – l’obéissance docile aux ordres donnés, le respect consciencieux et par conséquent sans conscience des instructions dictées par l’appareil, l’empressement avec lequel il établissait sans faille les horaires, l’excès de zèle avec lequel il « traitait » toute personne non encore « traitée », comme si c’était là une souillure irritante – cela signifiait (indépendamment de ce que cela pouvait représenter par ailleurs, et pour l’exprimer les mots me manquent en vérité, ils manquent non seulement à moi, mais au langage lui-même), cela signifiait explicitement : destruction du respect ; lui, en effet, il a fait ses preuves uniquement par le non-respect explicite de l’être humain et le mépris explicite de la vie humaine.
À l’arrière-plan de cette lettre : le « monstrueux ».
Qu’est-ce que j’appelle « monstrueux » ?
1) Qu’il y ait eu destruction institutionnelle et industrielle d’êtres humains ; et par millions.
2) qu’il y ait eu des dirigeants et des exécutants pour ces actes : des Eichmann serviles (des hommes qui acceptèrent ces travaux comme n’importe quels autres et qui se disculpèrent en se référant aux ordres et à la loyauté) ;
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3) que des millions de personnes aient été placées et maintenues dans une situation où elles ne savaient rien de tout cela. Et n’en savaient rien parce qu’elles ne voulaient rien en savoir ; et ne voulaient rien en savoir parce qu’elles n’avaient pas le droit de savoir. Donc des millions d’Eichmann passifs.
Sans cette évocation du monstrueux qui fut hier réalité, nous n’avancerons pas d’un pas. Avec elle seule de quelques pas seulement. L’assombrissement dans lequel nous nous plongeons par ce retour en arrière n’a de valeur que si nous savons l’exploiter et le muer en autre chose. Nous devons le muer :
1) en l’idée que ce qui fut hier réalité, dans la mesure où les présupposés n’en ont pas été fondamentalement changés, est également possible aujourd’hui, encore ou à nouveau ; que donc le temps du monstrueux n’a peut-être pas été un simple interrègne ; et
2) en la résolution de lutter contre ces possibles répétitions.
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Et ce qui est valable pour ces compagnons de souffrance inconnus de vous – qu’ils ne sont pas seulement des cas isolés, mais représentatifs ; pas de simples oiseaux malchanceux d’une gigantesque envergure, mais les symboles de quelque chose d’énorme – cela est valable pour vous aussi.
Règle : quand ce à quoi il serait bien nécessaire de réagir devient démesuré, notre sentir fait alors également défaut. Que cette « démesure » concerne des projets, des performances dans la production ou des actions déjà menées à leur terme, le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) : même pas froids, mais complètement intouchés ; nous devenons des « analphabètes de l’émotion », qui, confrontés à de « trop grands textes », ne reconnaissent plus, tout simplement, qu’ils ont sous les yeux des textes. Six millions demeurent pour nous un simple nombre, tandis que l’évocation d’une dizaine de tués aura peut-être encore quelque résonance en nous, et que le meurtre d’un seul homme nous remplit d’effroi.
Arrêtez-vous ici un instant, je vous prie, Klaus Eichmann. Car nous nous trouvons réellement face à l’une des racines du « monstrueux ». L’insuffisance de notre sentir, en effet, n’est pas simplement une déficience parmi d’autres ; elle est pire, non seulement pire que la carence de notre représentation ou de notre perception, mais pire encore que les pires choses qui se sont déjà produites ; je veux dire par là : pire encore que les six millions. Pourquoi ?
J’avais annoncé que deux racines du mal étaient les principales responsables du monstrueux. Comme nous sommes désormais passablement informés sur la première : « le décalage », nous pouvons tout de suite passer à la seconde : « au caractère machinique (ou encore d’appareil) de notre monde actuel ». Nous n’avons pas un long chemin à parcourir pour arriver au but : car les deux racines de la monstruosité sont étroitement liées. Dès la description du « décalage », il était en effet apparu que notre incapacité à nous représenter les effets de notre agir comme étant les nôtres n’est pas seulement attribuable à la grandeur démesurée de ces effets, mais également à la médiation démesurée de nos processus de travail et d’action. L’aggravation de l’actuelle division du travail ne signifie pas autre chose que ceci : nous sommes condamnés, travaillant et agissant, à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble : nous sommes enfermés dans les phases de travail auxquelles nous sommes affectés, tels des détenus dans leurs cellules de prison. « Détenus », nous restons accrochés à l’image de notre travail spécialisé ; nous voilà donc exclus de la représentation de l’appareil dans son ensemble, de l’image de tout le processus du travail, composé de milliers de phases. Et, à plus forte raison, de l’image du résultat dans son ensemble, au service duquel est placé l’appareil.
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Quel est le principe des machines ?
Performance maximale.
Et c’est pourquoi nous ne devons pas nous représenter les machines comme des objets insulaires, isolés, par exemple selon le modèle des pierres qui ne sont que là où elles sont et demeurent donc encloses dans leurs limites physiques, chosales. Comme la raison d’être[7] des machines réside dans la performance, et même dans la performance maximale, elles ont besoin, toutes autant qu’elles sont, d’environnements qui garantissent ce maximum. Et ce dont elles ont besoin, elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste, pour ne pas dire « impérialiste », chacune se crée son propre empire colonial de services (composé de transporteurs, d’équipes de fonctionnement, de consommateurs, etc.). Et de ces « empires coloniaux » elles exigent qu’ils se transforment à leur image (celle des machines) ; qu’ils « fassent leur jeu » en travaillant avec la même perfection et la même solidité qu’elles ; bref, qu’ils deviennent, bien que localisés à l’extérieur de la « terre maternelle » – notez ce terme, il deviendra pour nous un concept-clé − co-machiniques. La machine originelle s’élargit donc, elle devient « mégamachine » ; et cela non pas seulement par accident ni seulement de temps en temps ; inversement, si elle faiblissait à cet égard, elle cesserait de compter encore au royaume des machines. À cela vient s’ajouter le fait qu’aucune ne saurait se rassasier définitivement en s’incorporant un domaine de services, nécessairement toujours limité, si grand soit-il.
Car j’ai lu ce matin dans un journal une nouvelle vous concernant. Une nouvelle à propos d’une abjection de votre part. Et même la plus abjecte des abjections qui puisse vous être reprochée : vous auriez donc (et cela il y a déjà longtemps, sans doute aussitôt après la mort de votre père) émis une déclaration. Et maintenant il nous faut savoir, naturellement, si l’information est vraie, ou si nous sommes en droit de la récuser.
La vérité doit triompher des tabous, de tous les tabous.
Donc aussi du caractère intouchable des parents.
Ce commandement – au demeurant un commandement juif archaïque, que vous avez vous aussi appris dans votre enfance – « Tes père et mère honoreras ! » ne vaut pas dans toutes les circonstances. Ainsi lorsque ces parents sont ou ont été ignominieux. Vous pouvez vous souvenir d’eux ou de leur ignominie avec tristesse – cela certainement. Mais les honorer ou les protéger parce qu’ils furent vos parents – cela non. Vous appelez vraisemblablement ce genre d’attitude « souiller son propre nid ». Mais celui qui dit non à la saleté de son propre nid ne devient pas pour autant un souilleur de nid, mais un nettoyeur de nid.
C’était mon deuxième point. Quant au troisième, il concerne votre réaction d’alors à ma lettre, une réaction qui, pour le dire poliment, exprime une totale incompréhension, et dont je n’ai entendu parler qu’indirectement.
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Ces gens ont donc inventé une version selon laquelle Hitler n’aurait pas vraiment considéré ni « mené à bien » son extermination massive des Juifs comme une action spontanée, mais qu’il l’aurait seulement considérée – ce qui aboutit naturellement à un geste défensif – comme une réaction, comme une simple riposte, comme un événement en écho.
Adieu ma chère pillule - Leopardi
A André Jacopssen
Recanati 23 juin 1823
(...)
En vérité, mon cher ami, le monde ne connaît point ses véritables intérêts. Je conviendrai, si l'on veut, que la vertu, comme tout ce qui est beau et tout ce qui est grand, ne soit qu'une illusion.
(...)
Dans l'amour, toutes les jouissances qu'éprouvent les ames vulgaires, ne valent pas le plaisir que donne un seul instant de ravissement et d'émotion profonde. Mais comment faire que ce sentiment soit durable, ou qu'il se renouvelle souvent dans la vie ? où trouver un coeur qui lui réponde ? Plusieurs fois j'ai évité pendant quelques jours re rencontrer l'objet qui m’avait charmé dans un songe délicieux. Je ne savais pas que ce charme aurait été détruit en s'approchant de la réalité.
NE ME RAPPELLE PAS, NE ME RAPPELLE
Ne me rappelle pas, ne me rappelle,
Ces heures aimées, ces heures enfuies,
Où mon âme fut donnée toute à toi ;
Ces heures que jamais l'on ne se cèle
Que ne s'épuise l'élan de nos vies,
Et que tienne ni mienne plus ne soient.
Pourrai-je oublier – et pourras-tu oublier,
Quand je jouais en tes cheveux d'or fin,
Comme s'animait ton cœur frémissant ?
Oh ! par mon âme, tu restes gravée,
Et tes yeux languides, ton si beau sein,
Lèvres silencieuses au souffle aimant.
Lorsque dessus mon cœur tu t'inclinais,
Ces yeux dispensaient un regard si tendre,
Mi-blâme, et qui soulevait le désir ;
Et déjà nous nous serrions près, plus près,
Nos lèvres embrasées voulaient se prendre,
Comme lorsque, d'un baiser, l'on expire.
Puis ces yeux pensifs se voulaient ombrés,
Intimant à leurs chapes de s'unir,
Sur leurs orbes d'azur, voiles baissés ;
De leurs longs liens le lustre enténébré
Au brillant de ta joue semblait nuir,
Plumage noir sur la neige lissé.
Cette nuit je rêvai vives ces heures ;
En vérité, cette pure apparence,
Dans sa fantaisie, m'était plus courtoise,
Que si je m'enflammais pour d'autres cœurs,
Pour d'autres yeux n'atteignant ta brillance
Dans le réel sauvage de l'extase.
Ne me rappelle pas, ne me redis
Ces heures qui, pour toujours en allées,
Restituent encore un rêve qui plaît,
Jusqu'à ce que nous soyons, dans l'oubli,
Insensibles tels la pierre effritée
Disant que nous ne serons plus jamais.
UNE LUTTE ENCORE, PUIS JE SUIS LIBRE
(...)
Le cœur est seul – toujours seul est le cœur !
(...)
Le Temps faiblit l'amour, mais ne la prive
De l'espoir enfui, qui la fait plus forte :
Oh ! que seront milliers d'amours vives
Pour qui ne peut délaisser l'amour morte ?
SECONDES STANCES POUR AUGUSTA
(...)
Du désert sourd fontaine jaillissante,
Du sauvage inculte in arbre s'éploie,
En la solitude un oiseau chante
Qui parle à mon esprit de toi.
TÉNÈBRES
J'eus un rêve ; il ne fut pas pleinement un rêve.
L'éclatant soleil s'était éteint, les étoiles
Erraient obscurcies parmi l'espace éternel,
Sans rayons ni chemins, et la terre glaciale
Aveugle balançait, noire dans l'air sans lune ;
L'aube fuit – vint, stérile du moindre jour.
Les hommes laissèrent leurs passions dans l'effroi
De leur désolation, où les cœurs se gelèrent
En une prière égoïste à la lumière.
Ils vécurent en veillant aux feux. Et les trônes,
Les palais des maîtres couronnés – et les huttes,
Les demeures de tous les êtres qui se logent,
Furent des phares : se consumèrent les villes,
Les hommes affluaient à l'entour de ces îles
De la clarté, pour sonder les visages autres.
Bienheureux ceux qui habitaient auprès des feux
Volcaniques, et de leurs torches montagneuses :
Le monde ne connut qu'une espérance affreuse.
On incendia les forêts – mais heure par heure
Elles s'effondrèrent – et les troncs crépitants
S'éteignaient avec un craquement. – Tout fut noir.
Les fronts humains, à la lumière sans espoir,
Prirent un aspect irréel, comme en accès
Les éclairs fondaient sur eux ; les uns s'abattaient,
Voilaient leurs larmes ; d'autres demeuraient inertes,
Le menton sur leurs poings crispés, et souriant ;
Tels s'empressaient çà et là, soucieux de nourrir
D'huile leur monceau funèbre, puis de quérir
En une inquiétude démente le ciel lourd,
Linceul d'un monde révolu ; puis, blasphémant,
Abaissaient leurs regards, sondant la poussière,
Claquaient des dents, hurlant ; et les oiseaux sauvages
Criaient et, terrifiés, frémissaient sur le sol,
L'aile inutile ; et les bêtes les plus féroces
Dociles allaient en tremblant ; jusqu'aux vipères
Rampaient afin de se tordre en la multitude,
Le sifflet impuissant – on les tua, s'en nourrit.
La guerre, qui s'était un instant suspendue,
Encore renchérit : l'on acquit des repas
Au prix du sang, chaque solitaire obstiné
S'empiffrant dans ce sombre où n'était nul amour ;
La terre en son entier n'était qu'une pensée :
Que la mort, immédiate et sans gloire ; les affres
De la faim repaissaient toute entraille – les hommes
Succombaient, chairs et os gisant sans sépulture ;
Les maigres, des maigres, tôt furent dévorés.
Jusqu'aux chiens assaillaient leurs maîtres, hors un seul,
Fidèle à un cadavre, et qui le préservait
Des bêtes et hommes affamés, pour qu'enfin
La faim les emporte, ou que les morts s'effondrant
Séduisent leurs mâchoires efflanquées ; lui-même,
Insoucieux d'aliments, d'un long gémissement,
Recoupé de cris désolés, léchait la main
Ne répondant par nulle caresse – il mourut.
La foule peu à peu périssait affamée ;
Mais deux d'une cité, énorme, survécurent :
Et ils étaient ennemis ; ils se rencontrèrent
Près des braises déclinantes d'un pieux autel
Où l'on avait amassé des choses sacrées
Pour un profane usage ; là ils rassemblèrent
Du geste tremblant de leurs squelettiques mains,
Trop froides, les faibles cendres : leur faible souffle
Leur restitua un brin de vie, fit une flamme
Qui était son propre simulacre ; ils levèrent
Les yeux comme en levait la lumière, et chacun
De l'autre vit l'aspect – vit, hurla, et mourut – ;
De par leur commune hideur même ils moururent,
Chacun d'eux ignorant sur lequel de leurs fronts
Famine marqua : Satan. Le monde était vide,
Ce populeux et puissant devint une masse,
Saison sans fleurs, ni arbres, sans hommes, sans vie – Une masse de mort – chaos d'argile brute.
Fleuves, lacs et océans s'immobilisèrent,
Rien ne troubla plus leurs profondeurs silencieuses ;
Les vaisseaux sans marins pourrissaient sur la mer,
Et leurs mâts s'écroulaient peu à peu ; engloutis,
Ils s'assoupirent dans les abysses sans houle –
Les vagues étaient mortes, marées au sépulcre,
Par l'extinction de la lune, leur souveraine ;
Les vents flétrirent dans l'air stagnant aux nuages
Péris ; mais les Ténèbres n'avaient nul besoin
D'en être secourues, devenues l'Univers.
UN FRAGMENT
Remonterais-je le fleuve de mes années,
Vers la source de nos rires et de nos pleurs,
Je ne suivrais encore le torrent des heures
Entre ses rives effondrées de fleurs fanées,
Mais voudrais qu'il aille ainsi qu'à présent – glisser
Au nombre des flots innommés.
Qu'est la mort ? – une quiétude du cœur ?
Le tout dont nous ne sommes qu'une part ?
La vie n'est que vision – ce que je vois
Parmi tout ce qui vit, seul vit pour moi,
Et par cela – les absents sont les morts,
Qui hantent notre paix, et qui déploient
Un linceul morne sur nous, revêtant
De tristes souvenirs notre repos.
Les absents sont les morts – car ils sont froids,
Ne sont plus ceux une fois entrevus ;
Et ils sont changés, las. Et lorsque même
Ceux que l'on n'oublie point n'oublient pas tout
Depuis qu'ils sont allés – n'importe si
La profonde barrière est terre, ou mer
(Les deux peut être) : un jour ce doit finir
En l'union sombre de l'inerte poussière.
Les hôtes souterrains – ne sont-ils rien
Que millions en une argile fondus ?
Cendres des milliers d'âges épandues
Là où a marché l'homme, et marchera ?
Séjournent-ils en silencieuses villes,
Chacun en sa cellule solitaire ?
Ont-ils leur propre langue ? la conscience
De leur être inerte – sombre et intense
Comme minuit en sa solitude ? Terre !
Où sont ceux passés ? pourquoi leur naissance ?
Les morts te sont des héritiers, et nous
Rien que bulles à ta surface ; la clef
De ta profondeur gît dans le sépulcre,
Portail d'ébène des antres peuplés
Où mon esprit voudrait marcher, scruter
Nos êtres défaits en choses sans nom,
Sonder les trésors enfouis, explorer
L'essence des grands cœurs qui ne sont plus.
Au hasard des rues - Virginia Woolf
Le moment était figé, poinçonné à jamais comme un sou, entre des millions d'autres qui imperceptiblement s'écoulent.
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Mais quand la porte se referme sur nous, tout cela s’évanouit. Le vernis que nos âmes ont sécrété pour s’y loger, pour s’y donner une forme distincte des autres, et qui leur fait comme une coquille, est craquelé, et parmi tous ces plis et ces rugosités il reste au centre une huître toute de perspicacité, un œil énorme. Comme c’est beau une rue en hiver !
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Car l'œil possède l'étrange propriété de sélectionner la beauté ; tel un papillon, il cherche la couleur et se prélasse au soleil.
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Suis-je ici ou suis-je là ? Ou est-ce que le vrai moi n'est ni ceci ni cela, ni ici ni là-bas, mais quelque chose de si varié et de si fluctuant que c’est seulement lorsque nous donnons libre cours à ses désirs et le laissons faire sans entraves, à sa guise, que nous sommes vraiment nous même ?
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Les images que nous voyons et les sons que nous entendons à présent n'ont en rien la qualité du passé; pas plus que nous n'avons la sérénité de l'être qui, il y a six mois, se tenait précisément là où nous nous tenons maintenant. A lui le bonheur de la mort; à nous l'insécurité de la vie. Il n'a pas de futur; dès à présent le futur envahit notre quiétude.
Haïr le monde - Leïla Chaix
Les seules religions qu'il nous reste
sont la haine de soi et des autres
la compétitivité
insta, le style, l'argent, la jalousie
et le développement personnel
de nos petites identités
on vit nos vies comme des selfies
vides comme des vidéos
arrêtons de nous croire nouveaux
nous serons toujours du passé
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Les artistes sont des arnaqueurs qui parfois font de l'alchimie et de la magie. Les poètes sont des gens inaptes qui entretiennent l'inaptitude, et deviennent fous de voir le monde comme un réservoir de beautés sempiternellement bafouées.
Je n'ai absolument rien à dire sur la littérature, en mots. Où ce qu'on sent et ce qu'on dit est fusionné, synchronisé, où les phrases sont des fulgurances, des émotions, des omoplates. L'écriture, c'est de la pensée ; et le corps c'est le livre. Ça induit une posture témoin, hyperactive, perchée - archer. Je tire de loin.
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Il arrive que nous agissons et ce faisant, nous jaillissons. Il arrive qu'on fabrique la vie, qu'on arrive à faire vivre des mondes. Mais d'où sort cette puissance d'agir ? Comment l'alimenter, alors ? Désobéir.
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Haïr l'époque, la société, ne pas vouloir lui ressembler. Distinguer les individus et les gros systèmes de pensée qui les fabriquent et les absorbent. Causes d'abrutissement général ; superstructures psycho-sociales qui nous envoûtent et nous maltraitent. Technocraties ? Dieu malveillant ? Gouvernements autoritaires ? Presse diabolique ? Chacun voit l'enfer à sa porte. On a trop de mots pour dire ; pas assez de jus pou agir. Haïr le monde pour désirer faire d'autres vies.
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Le monde que j'appelle à haïr est celui qui déguise le rapt en progression naturelle. Le monde que j'appelle à haïr est enfanté chaque jour par ce processus-même, qui continue à se reproduire.
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On est maintenus prisonniers dans le dispositif carcéral et libéral des villes ouvertes et connectées.
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Nos sociétés (physiques, mentales) reposent sur le meurtre et le vol.