mercredi 29 octobre 2025

Les disciples à Saïs - Novalis

 Les disciples à Saïs - Novalis

(trad : Maeterlinck) 

LES DISCIPLES À SAÏS

 

II

La Nature.

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Quand le penseur, dit le troisième, devient un artiste actif, quand par une application adroite de ses mouvements spirituels il cherche à réduire l’univers en une figure simple et qui paraît énigmatique, et qu’avec des mots il décrit les lignes des mouvements, il faut que l’amant de la Nature admire cette entreprise audacieuse, et qu’il se réjouisse du progrès des aptitudes humaines.  
(...)
Quelques élus les obtiennent alors qu’ils sont encore jeunes ; d’autres seulement dans un âge avancé. Le chercheur véritable ne devient jamais vieux ; toute passion éternelle est hors du domaine de la vie, et plus l’enveloppe intérieure se fane et se dessèche, plus le noyau devient clair, éclatant et puissant. Ce don ne dépend pas de la beauté extérieure, de la force, de la pénétration ou de quelque avantage humain. Dans toutes les positions, à tous les âges et dans toutes les races, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, il y eut des hommes que la Nature élut pour en faire ses enfants préférés et qui furent favorisés du don de la perception intérieure.  

Fragments - Novalis

Fragments - Novalis

(trad : Maeterlinck) 

I

Philosophie et physique.

 

Le désir de savoir est étrangement mêlé ou composé de mystère et de science.

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 Le véritable acte philosophique est le suicide. C’est le réel commencement de toute philosophie. C’est à lui qu’aboutissent tous les désirs du disciple, et cet acte seul répond à toutes les conditions et à tous les signes de l’action transcendantale.

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 Le commencement du moi purement idéal. S’il avait commencé, il aurait dû commencer ainsi. Le commencement est déjà un concept postérieur ; le commencement est postérieur au moi ; c’est pourquoi le moi ne peut pas avoir commencé. Nous voyons par là que nous sommes ici dans le domaine de l’art ; mais cette supposition artificielle est la base d’une science qui naît toujours de faits artificiels. 

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 (...) Maintenant, nous voyons les liens véritables qui attachent le sujet à l’objet, nous voyons qu’il y a en nous aussi un monde extérieur, qui se trouve, avec notre intimité, en des relations analogues à celles où se trouve le monde extérieur hors de nous avec notre extérieur ; et que celui-ci et celui-là sont unis de la même façon que notre intérieur et notre extérieur ; de sorte que nous ne pouvons saisir que par la pensée, l’intérieur et l’âme de la nature, comme nous ne pouvons saisir que par la sensation l’extérieur et le corps de la nature. 

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 La distinction entre l’erreur et la vérité se trouve dans la différence de leurs fonctions vitales. L’erreur vit de la vérité. La vérité vit sa vie en elle-même. On anéantit l’erreur comme on anéantit les maladies : et ainsi l’erreur n’est autre chose qu’une inflammation ou une extinction logique, rêverie ou philistinerie. L’une laisse généralement après elle un manque apparent de force pensante, à quoi rien ne peut remédier qu’une suite décroissante d’excitations, de mesures coercitives. L’autre dégénère souvent en une vivacité trompeuse dont les dangereux symptômes ne peuvent être écartés que par une série progressive de moyens violents. Les deux dispositions ne peuvent être changées que par des cures chroniques et strictement suivies. 

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 Il y a en nous certaines pensées qui paraissent avoir un caractère entièrement différent des autres ; car elles sont accompagnées d’une sensation de fatalité ; et cependant il n’y a pas de raison extérieure pour qu’elles naissent. Il semble que l’on prenne part à un dialogue, et que quelque être inconnu et spirituel nous donne d’une manière étrange l’occasion de développer les pensées les plus évidentes. Cet être doit être un être supérieur, puisqu’il entre en rapport avec nous d’une manière qu’il est impossible aux êtres liés aux apparences. Il faut que cet être nous soit homogène, puisqu’il nous traite comme des êtres spirituels et ne nous appelle que fort rarement à l’activité personnelle. Ce moi supérieur est à l’homme ce que l’homme est à la nature ou le sage à l’enfant. L’homme s’efforce à lui devenir semblable, comme lui s’efforce de devenir semblable au non-moi. Il n’est pas possible d’établir ce fait ; il faut que chacun de nous l’éprouve en soi. C’est un fait d’ordre supérieur, que l’homme supérieur saisira seul ; mais les autres s’efforceront de le faire naître en eux. La philosophie est une auto-logie d’essence supérieure, une auto-manifestation, l’excitation du moi réel par le moi idéal. La philosophie est le fond de toutes les autres manifestations et la résolution de philosopher est l’invitation faite au moi réel qu’il ait à prendre conscience, à s’éveiller et à devenir esprit. Sans philosophie, pas de moralité véritable et sans moralité pas de philosophie. 

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 Comment l’homme peut-il avoir l’idée d’une chose s’il n’en porte pas le germe en soi ? Ce que je vais comprendre doit se développer en moi organiquement ; et ce que j’ai l’air d’apprendre n’est que nourriture, excitation de l’organisme. 

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 Rentrer en soi, signifie chez nous s’abstraire du monde extérieur. Chez les esprits, la vie terrestre s’appelle analogiquement, une contemplation intérieure, une introversion, une activité immanente. La vie terrestre naît ainsi d’une réflexion originelle, d’une introversion primitive, d’un rassemblement en soi-même qui est aussi libre que notre réflexion. Inversement, la vie spirituelle en ce monde naît d’une évasion de cette réflexion primitive. L’esprit se déploie de nouveau, ressort de lui-même, soulève de nouveau, en partie, cette réflexion et dans ce moment dit moi pour la première fois. On voit ici combien sont relatives l’introversion et l’extroversion. Ce que nous appelons rentrer est proprement sortir, une réadoption de la forme primitive. 

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 De la même manière que nous transformons en paroles les mouvements de l’organe de la pensée, que nous les exprimons par des gestes, que nous les imprimons en nos actes, de la même manière que nous nous mouvons et que nous nous arrêtons à volonté, que nous unissons et séparons nos mouvements ; de la même manière il faut que nous apprenions aussi à arrêter, à réunir et à séparer les organes intérieurs de notre corps. Tout notre corps peut absolument être mis en mouvement par l’esprit. Les effets de la crainte, de la terreur, de la tristesse, de l’envie, de la colère, de la honte, de la joie, de la fantaisie, etc., sont des indications suffisantes. En outre, on a suffisamment d’exemples d’hommes qui ont acquis un pouvoir arbitraire sur certaines parties de leur corps habituellement soustraites à la volonté. Alors, tout homme sera son propre médecin, et pourra acquérir le sentiment exact de son corps, alors l’homme, pour la première fois, vraiment indépendant de la nature, sera peut-être en état de faire renaître un membre perdu, de se tuer par sa simple volonté, et d’obtenir ainsi des éclaircissements authentiques sur les corps, les âmes, l’univers, la vie, la mort et le monde des esprits. Alors, il dépendra probablement de lui d’animer la matière, il obligera ses sens à produire la forme qu’il désire, pour pouvoir vivre véritablement dans son monde. Alors, il aura la faculté de se séparer de son corps quand il lui plaira ; il verra, entendra, sentira ce qu’il veut, comme il veut, et sous quelque rapport qu’il le désire… 

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 Notre vie n’est pas un songe, mais peut-être en deviendra-t-elle un. 

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 Toute conviction est indépendante de la vérité naturelle ; elle se rapporte à la vérité magique ou miraculeuse. On ne peut être convaincu de la vérité naturelle qu’autant qu’elle devienne vérité miraculeuse. Toute preuve repose sur la conviction, et n’est par conséquent qu’un expédient employé là où manque une vérité miraculeuse plus générale. Toutes les vérités naturelles reposent donc aussi sur des vérités miraculeuses. 

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 L’enfant est un amour devenu visible. Nous mêmes sommes un germe devenu visible de l’amour entre la nature et l’esprit ou l’art. 

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 Le siège de l’âme est là où le monde intérieur et extérieur se touchent. Là où ils se pénètrent, il se trouve en chaque point de la pénétration. 

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II

Esthétique et littérature.

 Tout mot n’est pas un mot complet. Les mots sont tantôt voyelles, tantôt consonnes, mots qui valent par eux mêmes et mots qui ne valent que par accompagnement. 
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 Il faut que le véritable lecteur soit l’auteur élargi ; il est le juge supérieur qui reprend le travail préparé par les juges de première instance. L’instinct, grâce auquel l’auteur a séparé les matériaux de son écrit, sépare à son tour, chez le lecteur, ce qui est grossier de ce qui est précieux dans le livre, et si le lecteur retravaillait le livre selon son idée propre, un deuxième lecteur l’épurerait encore, et ainsi il arrive que la masse élaborée entre sans cesse en des vases d’une activité nouvelle, et qu’elle devient enfin partie essentielle, membre de l’esprit actif… En relisant impartialement son œuvre, l’auteur peut l’épurer lui-même. Chez ceux qui lisent, il arrive d’ordinaire que l’essentiel se perd en même temps, tant est rare le don de pénétrer complètement l’idée d’autrui. Il en va de même pour l’auteur. Critiquer justement n’est pas un signe de culture ou de puissance supérieure ; l’acuité plus grande de l’esprit s’explique naturellement par la nouveauté de l’impression produite. 
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 Chaque degré de culture commence par l’enfance. C’est pourquoi les plus savants d’entre les hommes sont si semblables à l’enfant… 
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 L’acte de se dépasser soi-même est partout l’acte suprême, l’origine, la genèse de la vie. La flamme n’est pas autre chose qu’un tel acte. Ainsi, toute philosophie commence là où le philosophant se philosophie lui-même, c’est-à-dire se consume et se renouvelle en même temps. L’histoire de ce phénomène est la philosophie. Ainsi, toute moralité commence là où j’agis par vertu contre la vertu. Là commence la vie de la vertu, par laquelle la capacité s’accroît probablement à l’infini, sans jamais perdre une limite, c’est-à-dire la condition de la possibilité de sa vie. Toute vie est un surabondant phénomène de renouvellement qui n’a que d’un côté l’apparence d’une destruction. Le précipité de la vie est une chose vivante, susceptible de vie. Ce que la chaleur est à la flamme, l’esprit l’est à la vie. 
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On cherche, par la poésie, qui n’est en quelque sorte que l’instrument mécanique, à produire des sentiments intérieurs, des tableaux, des contemplations, peut-être aussi des danses spirituelles, etc. La poésie est l’art d’exciter l’âme. 
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 La poésie est la représentation de l’âme, du monde intérieur dans son ensemble ; ses intermédiaires, les mots, l’indiquent déjà, car ils sont la manifestation de ce monde de puissances intérieures ; exactement ce qu’est la plastique au monde des formes extérieures et la musique aux sons. L’effet est ici strictement inverse, en tant qu’il est plastique, mais il y a une poésie musicale, qui met l’âme en un jeu multiple de mouvements. 
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 Le poète emploie les mots et les choses comme des touches et toute la poésie repose sur une active association d’idées, sur une production du hasard personnellement active, préméditée et idéale. 
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III

Considérations morales.

 
 La vie est le commencement de la mort. La vie n’existe que pour la mort. La mort est à la fois dénouement et commencement, séparation et réunion à soi-même tout ensemble. Par la mort la réduction s’accomplit. 
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 Bien des hommes vivent mieux avec le passé et l’avenir qu’avec le présent. 
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 Une certaine solitude semble nécessaire au développement des sens supérieurs ; et c’est pourquoi il est inévitable que le commerce si étendu des hommes étouffe bien des germes sacrés ; et que les dieux s’effarouchent, car ils fuient le tumulte des réunions distraites et la discussion des choses insignifiantes. La Société des Jésuites demeurera éternellement le modèle des sociétés qui éprouvent un désir organique d’expansion infinie et de durée éternelle ; mais c’est une preuve aussi que le temps, sur lequel on n’avait pas compté, suffit à rendre vaines les plus sages entreprises, et que le développement de la race entière étouffe constamment le développement artificiel de l’une de ses parties. Toute partie en soi, a sa propre mesure de capacité ; seule, la capacité de la race est illimitée. Tous les plans doivent faillir, qui ne tiennent pas complètement compte de toutes les aptitudes de la race. 
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IV

Fragments recueillis par Ludwig Tieck et Ed. von Bülow.

 L’art d’écrire des livres n’est pas encore trouvé, mais il est sur le point de l’être. Des fragments de ce genre sont des semences littéraires. Il se peut qu’il y ait bien des graines mortes parmi elles. Qu’importe, pourvu qu’une seule de ces graines lève. 
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 Une narration ne contient souvent qu’un événement vulgaire ; mais elle amuse. Elle maintient l’imagination dans un état flottant ou alternatif, lui communique une fébrilité artificielle, et lui laisse, lorsqu’elle est parfaite, un sentiment renouvelé de bien-être. — Toute poésie interrompt l’état habituel, la vie ordinaire, comme le sommeil, pour nous renouveler et pour maintenir en nous, toujours plus actif, le sentiment de la vie. Les maladies, les événements étranges, les voyages, certaines réunions, opèrent jusqu’à un certain point, d’une manière identique. Il est déplorable que jusqu’ici toute la vie de l’humanité n’ait été que l’action d’une poésie incomplète et sans règles. — Ce que nous nommons foi en une réconciliation ou expiation n’est autre chose que la confiance d’une sagesse parfaite et poétique dans les destinées de notre vie. — En apprenant à manier l’accordoir de nos organes supérieurs, nous nous transformerons nous-mêmes en notre fatum poétique, et nous pourrons, à volonté, poétiser ou laisser poétiser notre vie. 
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 Faire un poème, c’est engendrer. Tout poème doit être un individu vivant.
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 Le roman traite de la vie ; représente la vie. Le romancier ne serait qu’un mime par rapport au poète. Souvent il contient les événements d’une mascarade ; un événement masqué entre personnes masquées. Le roman comme tel ne contient pas de résultat déterminé ; il n’est pas l’image et le factum d’une proposition. Il est l’exécution, la réalisation visible d’une idée. Mais une idée ne peut pas être enclose dans une proposition. Une idée est une série infinie de propositions ; une irrationnellement grande, indéterminable, incommensurable série. — Est-ce que toute chose irrationnelle ne serait pas relative ? Mais la loi de sa progression peut s’établir, et c’est d’après elle qu’un roman doit être critiqué. 
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 Nous comprendrons le monde quand nous nous comprendrons, puisque lui et nous sommes des moitiés intégrantes. Nous sommes des enfants de Dieu, des germes divins. Un jour nous serons ce qu’est notre Père. 
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 Le beau est le visible Katexochin. 
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 Le monde doit être romantisé. C’est ainsi qu’on retrouvera le sens originel. La romantisation n’est autre chose qu’une élévation aux puissances qualificatives. Le moi inférieur est identifié dans cette opération, avec un moi meilleur. Nous sommes nous-mêmes une telle série de puissances qualificatives. Cette opération est encore entièrement inconnue. Si je donne à l’ordinaire un sens supérieur, à l’habituel un aspect mystérieux, au connu la dignité de l’inconnu, au fini l’aspect de l’infini, je le romantise. L’opération est renversée pour le sublime, l’inconnu, le mystique, l’infini. — Ceux-ci sont rendus logarithmiques par ce lien. — Ils deviennent une expression courante. 
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 Il y a bien des manières de se libérer du monde des sens. D’abord par l’émoussement des sens, — habitude, épuisement, endurcissement, etc. Deuxièmement, par application à un but déterminé, modération et transformation de l’excitation sensuelle — art de guérir. — Troisièmement par maximes a) de mépris et b) d’hostilité envers toutes sensations. La maxime du mépris de toute sensation extérieure était propre aux stoïciens et est encore, en partie, propre aux sauvages de l’Amérique. Celle du mépris des sensations intérieures est propre aux soi-disant gens d’esprit du grand monde et d’ailleurs. La maxime de l’hostilité envers les sensations intérieures et extérieures, les anachorètes, fakirs, moines et pénitents de toutes les époques, l’ont proposée et aussi l’ont suivie en partie. Bien des criminels peuvent avoir été obscurément imbus de cette maxime. Cette dernière maxime et la précédente sont très voisines et se confondent aisément. — En quatrième lieu, par la suspension partielle de certains sens ou de certaines excitations, qui par l’exercice et les maximes acquièrent une influence constante et prépondérante. Ainsi on s’est libéré de l’âme par le corps, et inversement on s’est libéré par tel ou tel objet extérieur ou intérieur, de l’influence de tous les autres objets. À ceci appartiennent les passions de tous genres, la foi et la confiance en nous-mêmes, en d’autres personnes, en d’autres choses, esprits, etc. Les préjugés et les opinions favorisent également une telle liberté partielle. De la sorte peut naître aussi une certaine indépendance du monde sensible, soit que l’on s’habitue au monde figuré ou représenté, soit qu’on le tienne pour seul digne d’être aimé. C’est le cas chez les savants ; il est même très fréquent et cela vient, selon ce qui est dit plus haut, du plaisir indolent que prennent d’ordinaire les hommes à ce qui est arbitraire, à ce qu’ils ont fait et fixé eux-mêmes. D’un autre côté, il y a des gens qui ne veulent pas entendre parler du monde de la représentation et des signes ; ce sont les matérialistes ou les sensuels frustes, qui anéantissent toute indépendance de ce genre, et dont on a voulu naguère ériger en système le sentiment lourd, grossier et servile. — Rousseau, Helvétius, Locke, etc., système presque généralement à la mode aujourd’hui. 
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 L’imagination est le sens étonnant qui peut nous tenir lieu de tous les autres, et qui déjà est si soumis à notre volonté. Tandis que les sens extérieurs semblent entièrement soumis à des lois mécaniques, l’imagination ne dépend pas visiblement du présent, ni d’une excitation extérieure. 
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 Seul un artiste peut deviner le sens de la vie. 
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 Celui qui regarde la vie comme autre chose qu’une illusion qui se détruit elle-même, est encore prisonnier de la vie. 
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(...)
 L’artiste n’attache pas d’importance à la beauté, à l’équilibre de la forme. Il ne veut autre chose qu’une expression sûre de son intention ; et n’a d’autre but qu’une communication compréhensible. Plus l’état général des esprits est élémentaire, plus les esprits ont de peine à deviner, plus il faut que l’opération soit brève et simple ; moins il faut qu’on la voile, moins il faut que l’intention, la pensée, soit attachée à la matière. Il faut que l’âme de l’œuvre flotte aussi nue que possible à la surface. Il faut qu’elle se fasse importunément reconnaître dans les mouvements trop tendus et non naturels ; et dans les modifications de la matière caricaturisée.
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 Le temps est l’espace intérieur, — l’espace est le temps extérieur. Tout corps a son temps ; tout temps a son corps. L’espace se résout dans le temps comme le corps se résout dans l’âme. 
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 De toute façon, la vie ne peut s’expliquer que par la vie, l’émotion que par l’émotion. Si toute matière est à la force comme l’objet au sujet, toute matière et toute force sont d’une même origine, et unies dans le fond comme elles sont séparées dans la suite. La vie est-elle simplement émotion compliquée ou une combinaison plus haute ? L’émotion est-elle composée d’excitation et de sensation ? 
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 Où il y a un être, il faut qu’il y ait aussi une connaissance. L’œuvre écrite est une extériorisation de l’état intérieur, des transformations intérieures, l’apparition de l’objet intérieur. L’objet extérieur change de place, par le moi et dans le moi, avec le concept et produit la contemplation. L’objet intérieur change de place, par le moi et dans le moi, avec un corps approprié et le signe naît. Là est l’objet du corps ; ici est l’objet de l’esprit. La conscience ordinaire confond ce qui est né, la contemplation et le signe, avec le corps, parce qu’elle ne sait pas abstraire, qu’elle n’est pas personnellement active et qu’elle n’est que nécessairement passive, à demi seulement, non entièrement. 
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Nous, fils d'Eichmann - Gunther Anders

Nous, fils d'Eichmann - Gunther Anders

Préface

Aliénation : dans son discours de Francfort, Günther Anders mentionne, entre autres, l’étude d’Adorno sur la formation de la personnalité autoritaire et, corrélativement, sur la déformation de l’individu jouissant de son propre asservissement. Il rappelle l’accent mis par toute une gauche marxisante, depuis l’entre-deux-guerres, sur la réification marchande du monde et des rapports humains. Mais, en ce qui le concerne, il incrimine principalement, après son expérience de l’usine et du chômage durant son exil aux États-Unis, la division du travail. Totale, celle-ci devient à ses yeux, d’Ouest en Est, la source d’un totalitarisme moderne, aussi banal que monstrueux. Car en raison de ce morcellement des tâches, et donc aussi du tâcheron, le travailleur d’aujourd’hui, écrit-il, depuis l’ouvrier auxiliaire jusqu’à l’inventeur le plus génial, sans oublier le chef d’État le plus cabotin, perd toute idée du produit ou de l’effet de son activité, celle-ci dût-elle mener à l’extinction de l’espèce. La mutilation, la possible annulation de l’homme divisé par la division du travail, voilà ce qui fournit la grande étude de Günther Anders sur l’âme à l’ère de la deuxième et de la troisième révolution industrielle – soit une encyclopédie de l’univers apocalyptique, où la cécité devant l’apocalypse elle-même figure au premier rang.

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Le mal découle en effet, selon le philosophe, de la « discrépance » ou du « décalage » entre la capacité à fabriquer induite par la technique moderne et la capacité à se représenter le produit, l’effet final de cette fabrication – régie par la division du travail.

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Avec une sensibilité exacte aux gradations, aux franchissements de seuil, aux renversements de la quantité en qualité (ou plutôt en disqualité, si l’on ose dire), Günther Anders, dans son encyclopédie de l’apocalypse, enregistre tous les symptômes d’un état de cannibalisme vers lequel régresse (progressivement !) l’espèce techniciste : influence croissante des appareils sur la vie quotidienne (l’automobile, la télévision, l’ordinateur modèlent de plus en plus les comportements) ; transformation du monde en déchets, et de l’humanité en clientèle ; l’individu, qui a depuis longtemps cessé d’être indivisible, tend à se muer en produit reproduit. À la faveur de ce que Günther Anders nomme la « honte prométhéenne devant les machines », devant cette méga-machine en croissance continue faite de la mise en réseau de toutes les machines, on voit l’humanité d’aujourd’hui se contenter, voire s’exalter de sa stricte médialité (Medialität) : « La suprême fin consiste aujourd’hui à être un moyen pour des moyens », sous le règne d’un travail sans telos ni eidos, qui ressemble aussi bien à un immense chômage. Mittun, Gleichschaltung : les phénomènes si répandus aujourd’hui de suivisme et de mise au pas font apparaître les totalitarismes hitlérien ou stalinien (non permutables sur d’autres plans) comme autre chose que de simples intermèdes. L’entreprise industrielle devient le lieu même où se fabrique en série le type de l’homme médial. La méticulosité (Gewissenhaftigkeit) y remplace la conscience morale (Gewissen), au sens où le travail comme tel vaut pour moral en toutes circonstances, alors que le résultat même de ce travail passe en principe pour moralement neutre, au-delà du bien et du mal. De la médialité au conformisme, il n’y a qu’un pas. Ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas mémoriser : les travailleurs modernes seraient presque obligés par contrat de ne pas savoir ce qu’ils font. Inversement (ou plutôt : semblablement), l’employé du camp d’anéantissement n’a pas agi, mais, aussi atroce que cela puisse paraître, il a « travaillé ».

La troisième révolution industrielle exacerbe la tendance : prolifération en quelque sorte spontanée des machines (créées par les machines), fabrication en série des besoins, donc des consommateurs, production de la mort en masse. Quant à l’automation généralisée, elle rend le travailleur lui-même superflu. Il devient, selon une formule parodiant Heidegger, le « berger » de cette automation (Automationshirt), et l’existence sans travail est ramenée au temps vide, en bouillie (Zeitbrei). C’est la technique, désormais, qui s’érige en sujet de l’histoire, et les choses sont telles que : « Plus s’accroît la puissance technique à disposition, plus décroissent les inhibitions devant son usage. À la fin, il s’agit de produire la nature elle-même, d’accélérer le temps et l’histoire jusqu’à leur abolition. »

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Lettre ouverte à Klaus Eichmann

Que vous avez perdu votre père deux fois.

Que la mort vous a enlevé plus que votre seul père.

J’aimerais une fois parler avec vous de ces deux choses.

 

Seul celui qui respecte peut être respecté

Comment l’a-t-il fait ?

La réponse à cette question n’est pas compliquée. Car il existe une règle simple, une règle de réciprocité, qui dit : « Nous ne pouvons témoigner de respect qu’à l’être humain qui témoigne lui-même du respect envers les humains ». Et que votre père en ait témoigné, vous-même ne vous risqueriez pas à l’affirmer. Sauf peut-être dans le cercle de la famille et des amis. Là-dessus je ne sais rien. Mais quel poids cela aurait-il ? Quel poids auprès du « respect » qu’il faisait régner dans ses fonctions ? Car ce qu’il appelait là-bas de ce nom – l’obéissance docile aux ordres donnés, le respect consciencieux et par conséquent sans conscience des instructions dictées par l’appareil, l’empressement avec lequel il établissait sans faille les horaires, l’excès de zèle avec lequel il « traitait » toute personne non encore « traitée », comme si c’était là une souillure irritante – cela signifiait (indépendamment de ce que cela pouvait représenter par ailleurs, et pour l’exprimer les mots me manquent en vérité, ils manquent non seulement à moi, mais au langage lui-même), cela signifiait explicitement : destruction du respect ; lui, en effet, il a fait ses preuves uniquement par le non-respect explicite de l’être humain et le mépris explicite de la vie humaine.

Le monstrueux

À l’arrière-plan de cette lettre : le « monstrueux ».

Qu’est-ce que j’appelle « monstrueux » ?

1) Qu’il y ait eu destruction institutionnelle et industrielle d’êtres humains ; et par millions.

2) qu’il y ait eu des dirigeants et des exécutants pour ces actes : des Eichmann serviles (des hommes qui acceptèrent ces travaux comme n’importe quels autres et qui se disculpèrent en se référant aux ordres et à la loyauté) ;

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3) que des millions de personnes aient été placées et maintenues dans une situation où elles ne savaient rien de tout cela. Et n’en savaient rien parce qu’elles ne voulaient rien en savoir ; et ne voulaient rien en savoir parce qu’elles n’avaient pas le droit de savoir. Donc des millions d’Eichmann passifs.

Sans cette évocation du monstrueux qui fut hier réalité, nous n’avancerons pas d’un pas. Avec elle seule de quelques pas seulement. L’assombrissement dans lequel nous nous plongeons par ce retour en arrière n’a de valeur que si nous savons l’exploiter et le muer en autre chose. Nous devons le muer :

1) en l’idée que ce qui fut hier réalité, dans la mesure où les présupposés n’en ont pas été fondamentalement changés, est également possible aujourd’hui, encore ou à nouveau ; que donc le temps du monstrueux n’a peut-être pas été un simple interrègne ; et

2) en la résolution de lutter contre ces possibles répétitions.

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Et ce qui est valable pour ces compagnons de souffrance inconnus de vous – qu’ils ne sont pas seulement des cas isolés, mais représentatifs ; pas de simples oiseaux malchanceux d’une gigantesque envergure, mais les symboles de quelque chose d’énorme – cela est valable pour vous aussi. 

Le monde obscurci

Tout d’abord, que ce que nous pouvons faire désormais (et ce que nous faisons donc effectivement) est plus grand que ce dont nous pouvons nous faire une image ; qu’entre notre capacité de fabrication et notre capacité de représentation un fossé s’est ouvert, qui va s’élargissant de jour en jour ; que notre capacité de fabrication – aucune limite n’étant imposée à l’accroissement des performances techniques – est sans bornes, que notre capacité de représentation est limitée de par sa nature. En termes plus simples : que les objets que nous sommes habitués à produire à l’aide d’une technique impossible à endiguer, et les effets que nous sommes capables de déclencher sont désormais si gigantesques et si écrasants que nous ne pouvons plus les concevoir, sans parler de les identifier comme étant nôtres. – Et, bien sûr, notre capacité de représentation n’est pas seulement dépassée par la grandeur démesurée de nos performances, mais aussi par la médiation illimitée de nos processus de travail. Dès que nous sommes postés pour exécuter l’un des innombrables gestes particuliers dont se compose le processus de production, nous perdons non seulement tout intérêt pour le mécanisme dans son ensemble et pour ses effets ultimes, mais, plus encore, nous nous trouvons privés également de la capacité de nous en faire une image. Quand nous avons passé un degré maximal de médiateté – et, dans le travail actuel, industriel, commercial et administratif, c’est la situation normale –, alors nous renonçons, non : alors nous ne savons même pas que nous renonçons, et qu’il serait de notre devoir de nous représenter ce que nous faisons. 

 

Les règles infernales

  

Règle : quand ce à quoi il serait bien nécessaire de réagir devient démesuré, notre sentir fait alors également défaut. Que cette « démesure » concerne des projets, des performances dans la production ou des actions déjà menées à leur terme, le « trop grand » nous laisse froids, mieux (car le froid serait encore une sorte de sentir) : même pas froids, mais complètement intouchés ; nous devenons des « analphabètes de l’émotion », qui, confrontés à de « trop grands textes », ne reconnaissent plus, tout simplement, qu’ils ont sous les yeux des textes. Six millions demeurent pour nous un simple nombre, tandis que l’évocation d’une dizaine de tués aura peut-être encore quelque résonance en nous, et que le meurtre d’un seul homme nous remplit d’effroi.

Arrêtez-vous ici un instant, je vous prie, Klaus Eichmann. Car nous nous trouvons réellement face à l’une des racines du « monstrueux ». L’insuffisance de notre sentir, en effet, n’est pas simplement une déficience parmi d’autres ; elle est pire, non seulement pire que la carence de notre représentation ou de notre perception, mais pire encore que les pires choses qui se sont déjà produites ; je veux dire par là : pire encore que les six millions. Pourquoi ?

Le rêve des machines

 J’avais annoncé que deux racines du mal étaient les principales responsables du monstrueux. Comme nous sommes désormais passablement informés sur la première : « le décalage », nous pouvons tout de suite passer à la seconde : « au caractère machinique (ou encore d’appareil) de notre monde actuel ». Nous n’avons pas un long chemin à parcourir pour arriver au but : car les deux racines de la monstruosité sont étroitement liées. Dès la description du « décalage », il était en effet apparu que notre incapacité à nous représenter les effets de notre agir comme étant les nôtres n’est pas seulement attribuable à la grandeur démesurée de ces effets, mais également à la médiation démesurée de nos processus de travail et d’action. L’aggravation de l’actuelle division du travail ne signifie pas autre chose que ceci : nous sommes condamnés, travaillant et agissant, à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble : nous sommes enfermés dans les phases de travail auxquelles nous sommes affectés, tels des détenus dans leurs cellules de prison. « Détenus », nous restons accrochés à l’image de notre travail spécialisé ; nous voilà donc exclus de la représentation de l’appareil dans son ensemble, de l’image de tout le processus du travail, composé de milliers de phases. Et, à plus forte raison, de l’image du résultat dans son ensemble, au service duquel est placé l’appareil.

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Quel est le principe des machines ?

Performance maximale.

Et c’est pourquoi nous ne devons pas nous représenter les machines comme des objets insulaires, isolés, par exemple selon le modèle des pierres qui ne sont que là où elles sont et demeurent donc encloses dans leurs limites physiques, chosales. Comme la raison d’être[7] des machines réside dans la performance, et même dans la performance maximale, elles ont besoin, toutes autant qu’elles sont, d’environnements qui garantissent ce maximum. Et ce dont elles ont besoin, elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste, pour ne pas dire « impérialiste », chacune se crée son propre empire colonial de services (composé de transporteurs, d’équipes de fonctionnement, de consommateurs, etc.). Et de ces « empires coloniaux » elles exigent qu’ils se transforment à leur image (celle des machines) ; qu’ils « fassent leur jeu » en travaillant avec la même perfection et la même solidité qu’elles ; bref, qu’ils deviennent, bien que localisés à l’extérieur de la « terre maternelle » – notez ce terme, il deviendra pour nous un concept-clé − co-machiniques. La machine originelle s’élargit donc, elle devient « mégamachine » ; et cela non pas seulement par accident ni seulement de temps en temps ; inversement, si elle faiblissait à cet égard, elle cesserait de compter encore au royaume des machines. À cela vient s’ajouter le fait qu’aucune ne saurait se rassasier définitivement en s’incorporant un domaine de services, nécessairement toujours limité, si grand soit-il.

 

P. -S.

 Car j’ai lu ce matin dans un journal une nouvelle vous concernant. Une nouvelle à propos d’une abjection de votre part. Et même la plus abjecte des abjections qui puisse vous être reprochée : vous auriez donc (et cela il y a déjà longtemps, sans doute aussitôt après la mort de votre père) émis une déclaration. Et maintenant il nous faut savoir, naturellement, si l’information est vraie, ou si nous sommes en droit de la récuser.

 

Seconde lettre à Klaus Eichmann : Contre l’indifférence 

 

La vérité doit triompher des tabous, de tous les tabous.

Donc aussi du caractère intouchable des parents.

Ce commandement – au demeurant un commandement juif archaïque, que vous avez vous aussi appris dans votre enfance – « Tes père et mère honoreras ! » ne vaut pas dans toutes les circonstances. Ainsi lorsque ces parents sont ou ont été ignominieux. Vous pouvez vous souvenir d’eux ou de leur ignominie avec tristesse – cela certainement. Mais les honorer ou les protéger parce qu’ils furent vos parents – cela non. Vous appelez vraisemblablement ce genre d’attitude « souiller son propre nid ». Mais celui qui dit non à la saleté de son propre nid ne devient pas pour autant un souilleur de nid, mais un nettoyeur de nid.

 

C’était mon deuxième point. Quant au troisième, il concerne votre réaction d’alors à ma lettre, une réaction qui, pour le dire poliment, exprime une totale incompréhension, et dont je n’ai entendu parler qu’indirectement. 

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Ces gens ont donc inventé une version selon laquelle Hitler n’aurait pas vraiment considéré ni « mené à bien » son extermination massive des Juifs comme une action spontanée, mais qu’il l’aurait seulement considérée – ce qui aboutit naturellement à un geste défensif – comme une réaction, comme une simple riposte, comme un événement en écho.  

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 23 octobre 2025

Adieu ma chère pillule - Leopardi

 Adieu ma chère pillule - Leopardi

A André Jacopssen

Recanati 23 juin 1823 

(...) 

En vérité, mon cher ami, le monde ne connaît point ses véritables intérêts. Je  conviendrai, si l'on veut, que la vertu, comme tout ce qui est beau et tout ce qui est grand, ne soit qu'une illusion.

(...)

Dans l'amour, toutes les jouissances qu'éprouvent les ames vulgaires, ne valent pas le plaisir que donne un seul instant de ravissement et d'émotion profonde. Mais comment faire que ce sentiment soit durable, ou qu'il se renouvelle souvent dans la vie ? où trouver un coeur qui lui réponde ? Plusieurs fois j'ai évité pendant quelques jours re rencontrer l'objet qui m’avait charmé dans un songe délicieux. Je ne savais pas que ce charme aurait été détruit en s'approchant de la réalité.

Poèmes - Lord Byron

 

NE ME RAPPELLE PAS, NE ME RAPPELLE

Ne me rappelle pas, ne me rappelle,

Ces heures aimées, ces heures enfuies,

Où mon âme fut donnée toute à toi ;

Ces heures que jamais l'on ne se cèle

Que ne s'épuise l'élan de nos vies,

Et que tienne ni mienne plus ne soient.

Pourrai-je oublier – et pourras-tu oublier,

Quand je jouais en tes cheveux d'or fin,

Comme s'animait ton cœur frémissant ?

Oh ! par mon âme, tu restes gravée,

Et tes yeux languides, ton si beau sein,

Lèvres silencieuses au souffle aimant.

Lorsque dessus mon cœur tu t'inclinais,

Ces yeux dispensaient un regard si tendre,

Mi-blâme, et qui soulevait le désir ;

Et déjà nous nous serrions près, plus près,

Nos lèvres embrasées voulaient se prendre,

Comme lorsque, d'un baiser, l'on expire.

Puis ces yeux pensifs se voulaient ombrés,

Intimant à leurs chapes de s'unir,

Sur leurs orbes d'azur, voiles baissés ;

De leurs longs liens le lustre enténébré

Au brillant de ta joue semblait nuir,

Plumage noir sur la neige lissé.

Cette nuit je rêvai vives ces heures ;

En vérité, cette pure apparence,

Dans sa fantaisie, m'était plus courtoise,

Que si je m'enflammais pour d'autres cœurs,

Pour d'autres yeux n'atteignant ta brillance

Dans le réel sauvage de l'extase.

Ne me rappelle pas, ne me redis

Ces heures qui, pour toujours en allées,

Restituent encore un rêve qui plaît,

Jusqu'à ce que nous soyons, dans l'oubli,

Insensibles tels la pierre effritée

Disant que nous ne serons plus jamais.

 

UNE LUTTE ENCORE, PUIS JE SUIS LIBRE

(...)

Le cœur est seul – toujours seul est le cœur !

(...)

Le Temps faiblit l'amour, mais ne la prive

De l'espoir enfui, qui la fait plus forte :

Oh ! que seront milliers d'amours vives

Pour qui ne peut délaisser l'amour morte ?

 

SECONDES STANCES POUR AUGUSTA

(...)

Du désert sourd fontaine jaillissante,

Du sauvage inculte in arbre s'éploie,

En la solitude un oiseau chante

    Qui parle à mon esprit de toi.

 

TÉNÈBRES

J'eus un rêve ; il ne fut pas pleinement un rêve.

L'éclatant soleil s'était éteint, les étoiles

Erraient obscurcies parmi l'espace éternel,

Sans rayons ni chemins, et la terre glaciale

Aveugle balançait, noire dans l'air sans lune ;

L'aube fuit – vint, stérile du moindre jour.

Les hommes laissèrent leurs passions dans l'effroi

De leur désolation, où les cœurs se gelèrent

En une prière égoïste à la lumière.

Ils vécurent en veillant aux feux. Et les trônes,

Les palais des maîtres couronnés – et les huttes,

Les demeures de tous les êtres qui se logent,

Furent des phares : se consumèrent les villes,

Les hommes affluaient à l'entour de ces îles

De la clarté, pour sonder les visages autres.

Bienheureux ceux qui habitaient auprès des feux

Volcaniques, et de leurs torches montagneuses :

Le monde ne connut qu'une espérance affreuse.

On incendia les forêts – mais heure par heure

Elles s'effondrèrent – et les troncs crépitants

S'éteignaient avec un craquement. – Tout fut noir.

Les fronts humains, à la lumière sans espoir,

Prirent un aspect irréel, comme en accès

Les éclairs fondaient sur eux ; les uns s'abattaient,

Voilaient leurs larmes ; d'autres demeuraient inertes,

Le menton sur leurs poings crispés, et souriant ;

Tels s'empressaient çà et là, soucieux de nourrir

D'huile leur monceau funèbre, puis de quérir

En une inquiétude démente le ciel lourd,

Linceul d'un monde révolu ; puis, blasphémant,

Abaissaient leurs regards, sondant la poussière,

Claquaient des dents, hurlant ; et les oiseaux sauvages

Criaient et, terrifiés, frémissaient sur le sol,

L'aile inutile ; et les bêtes les plus féroces

Dociles allaient en tremblant ; jusqu'aux vipères

Rampaient afin de se tordre en la multitude,

Le sifflet impuissant – on les tua, s'en nourrit.

La guerre, qui s'était un instant suspendue,

Encore renchérit : l'on acquit des repas

Au prix du sang, chaque solitaire obstiné

S'empiffrant dans ce sombre où n'était nul amour ;

La terre en son entier n'était qu'une pensée :

Que la mort, immédiate et sans gloire ; les affres

De la faim repaissaient toute entraille – les hommes

Succombaient, chairs et os gisant sans sépulture ;

Les maigres, des maigres, tôt furent dévorés.

Jusqu'aux chiens assaillaient leurs maîtres, hors un seul,

Fidèle à un cadavre, et qui le préservait

Des bêtes et hommes affamés, pour qu'enfin

La faim les emporte, ou que les morts s'effondrant

Séduisent leurs mâchoires efflanquées ; lui-même,

Insoucieux d'aliments, d'un long gémissement,

Recoupé de cris désolés, léchait la main

Ne répondant par nulle caresse – il mourut.

La foule peu à peu périssait affamée ;

Mais deux d'une cité, énorme, survécurent :

Et ils étaient ennemis ; ils se rencontrèrent

Près des braises déclinantes d'un pieux autel

Où l'on avait amassé des choses sacrées

Pour un profane usage ; là ils rassemblèrent

Du geste tremblant de leurs squelettiques mains,

Trop froides, les faibles cendres : leur faible souffle

Leur restitua un brin de vie, fit une flamme

Qui était son propre simulacre ; ils levèrent

Les yeux comme en levait la lumière, et chacun

De l'autre vit l'aspect – vit, hurla, et mourut – ;

De par leur commune hideur même ils moururent,

Chacun d'eux ignorant sur lequel de leurs fronts

Famine marqua : Satan. Le monde était vide,

Ce populeux et puissant devint une masse,

Saison sans fleurs, ni arbres, sans hommes, sans vie – Une masse de mort – chaos d'argile brute.

Fleuves, lacs et océans s'immobilisèrent,

Rien ne troubla plus leurs profondeurs silencieuses ;

Les vaisseaux sans marins pourrissaient sur la mer,

Et leurs mâts s'écroulaient peu à peu ; engloutis,

Ils s'assoupirent dans les abysses sans houle –

Les vagues étaient mortes, marées au sépulcre,

Par l'extinction de la lune, leur souveraine ;

Les vents flétrirent dans l'air stagnant aux nuages

Péris ; mais les Ténèbres n'avaient nul besoin

D'en être secourues, devenues l'Univers.

 

UN FRAGMENT

Remonterais-je le fleuve de mes années,

Vers la source de nos rires et de nos pleurs,

Je ne suivrais encore le torrent des heures

Entre ses rives effondrées de fleurs fanées,

Mais voudrais qu'il aille ainsi qu'à présent – glisser

Au nombre des flots innommés.

Qu'est la mort ? – une quiétude du cœur ?

Le tout dont nous ne sommes qu'une part ?

La vie n'est que vision – ce que je vois

Parmi tout ce qui vit, seul vit pour moi,

Et par cela – les absents sont les morts,

Qui hantent notre paix, et qui déploient

Un linceul morne sur nous, revêtant

De tristes souvenirs notre repos.

Les absents sont les morts – car ils sont froids,

Ne sont plus ceux une fois entrevus ;

Et ils sont changés, las. Et lorsque même

Ceux que l'on n'oublie point n'oublient pas tout

Depuis qu'ils sont allés – n'importe si

La profonde barrière est terre, ou mer

(Les deux peut être) : un jour ce doit finir

En l'union sombre de l'inerte poussière.

Les hôtes souterrains – ne sont-ils rien

Que millions en une argile fondus ?

Cendres des milliers d'âges épandues

Là où a marché l'homme, et marchera ?

Séjournent-ils en silencieuses villes,

Chacun en sa cellule solitaire ?

Ont-ils leur propre langue ? la conscience

De leur être inerte – sombre et intense

Comme minuit en sa solitude ? Terre !

Où sont ceux passés ? pourquoi leur naissance ?

Les morts te sont des héritiers, et nous

Rien que bulles à ta surface ; la clef

De ta profondeur gît dans le sépulcre,

Portail d'ébène des antres peuplés

Où mon esprit voudrait marcher, scruter

Nos êtres défaits en choses sans nom,

Sonder les trésors enfouis, explorer

L'essence des grands cœurs qui ne sont plus.

 

 

  

   

 

dimanche 12 octobre 2025

Au hasard des rues - Virginia Woolf

Au hasard des rues - Virginia Woolf 

 

Le moment était figé, poinçonné à jamais comme un sou, entre des millions d'autres qui imperceptiblement s'écoulent. 

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Mais quand la porte se referme sur nous, tout cela s’évanouit. Le vernis que nos âmes ont sécrété pour s’y loger, pour s’y donner une forme distincte des autres, et qui leur fait comme une coquille, est craquelé, et parmi tous ces plis et ces rugosités il reste au centre une huître toute de perspicacité, un œil énorme. Comme c’est beau une rue en hiver  !

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Car l'œil possède l'étrange propriété de sélectionner la beauté ; tel un papillon, il cherche la couleur et se prélasse au soleil.

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Suis-je ici ou suis-je là ? Ou est-ce que le vrai moi n'est ni ceci ni cela, ni ici ni là-bas, mais quelque chose de si varié et de si fluctuant que c’est seulement lorsque nous donnons libre cours à ses désirs et le laissons faire sans entraves, à sa guise, que nous sommes vraiment nous même ? 

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Les images que nous voyons et les sons que nous entendons à présent n'ont en rien la qualité du passé; pas plus que nous n'avons la sérénité de l'être qui, il y a six mois, se tenait précisément là où nous nous tenons maintenant. A lui le bonheur de la mort; à nous l'insécurité de la vie. Il n'a pas de futur; dès à présent le futur envahit notre quiétude.   

dimanche 5 octobre 2025

Haïr le monde - Leïla Chaix

 Haïr le monde - Leïla Chaix

 

 Les seules religions qu'il nous reste

sont la haine de soi et des autres

la compétitivité

insta, le style, l'argent, la jalousie

et le développement personnel

de nos petites identités

 

on vit nos vies comme des selfies

vides comme des vidéos

arrêtons de nous croire nouveaux

nous serons toujours du passé

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Les artistes sont des arnaqueurs qui parfois font de l'alchimie et de la magie. Les poètes sont des gens inaptes qui entretiennent l'inaptitude, et deviennent fous de voir le monde comme un réservoir de beautés sempiternellement bafouées.

Je n'ai absolument rien à dire sur la littérature, en mots. Où ce qu'on sent et ce qu'on dit est fusionné, synchronisé, où les phrases sont des fulgurances, des émotions, des omoplates. L'écriture, c'est de la pensée ; et le corps c'est le livre. Ça induit une posture témoin, hyperactive, perchée - archer. Je tire de loin.  

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Il arrive que nous agissons et ce faisant, nous jaillissons. Il arrive qu'on fabrique la vie, qu'on arrive à faire vivre des mondes. Mais d'où sort cette puissance d'agir ? Comment l'alimenter, alors ? Désobéir.

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Haïr l'époque, la société, ne pas vouloir lui ressembler. Distinguer les individus et les gros systèmes de pensée qui les fabriquent et les absorbent. Causes d'abrutissement général ; superstructures psycho-sociales qui nous envoûtent et nous maltraitent. Technocraties ? Dieu malveillant ? Gouvernements autoritaires ? Presse diabolique ? Chacun voit l'enfer à sa porte. On a trop de mots pour dire ; pas assez de jus pou agir. Haïr le monde pour désirer faire d'autres vies.

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Le monde que j'appelle à haïr est celui qui déguise le rapt en progression naturelle. Le monde que j'appelle à haïr est enfanté chaque jour par ce processus-même, qui continue à se reproduire.

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On est maintenus prisonniers dans le dispositif carcéral et libéral des villes ouvertes et connectées.

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Nos sociétés (physiques, mentales) reposent sur le meurtre et le vol.