jeudi 30 octobre 2025

Ex - Georges Belmont

Ex - Georges Belmont

Je n’existais pas, je me suis créé à mon image. Un jour où les chairs de l’aube commençaient à se peindre sur le grand mur d’en face, j’ai senti que mes yeux étaient devenus de pierre. J’étais né. Pour être il ne faut pas avoir peur du néant. Je suis entré debout dans la maison des morts. Ils m’attendaient en rangs serrés. Sous leurs airs de juges j’ai vu que leur visage était comme le mien, comme le vôtre. De bons vivants en somme. Mais lorsque j’ai voulu parler de ma résurrection ils ont ri. Je leur ai craché à la figure. Cela ne les a pas émus outre mesure, ils ont l’habitude de tendre l’autre face. En secouant la tête ils m’ont regardé sortir. J’y ai mis le temps il est vrai. J’ai dû dépouiller une à une toutes mes peaux, sans prendre de gants. Je m’en suis autorisé pour ne rien ménager lorsqu’ils ont tenté de me barrer l’issue. Ce fut une lutte au couteau. J’ai peut-être tué ; ni plus ni moins qu’un autre, mais je ne m’en vante ni ne m’en cache, voilà la différence. Il arrive qu’on ne soit pas maître de ses mouvements.

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Fréquemment je m’émerveille encore au souvenir de l’aube où je suis parti. J’en ai vu peu d’aussi pures. Tout un jour et la nuit qui suivit j’avais veillé, pendant que la tempête soufflait la pestilence. Dans la chambre, assis au pied d’un mur et équipé sous mon chapeau, sac au dos, colis arrimé, j’attendais l’accalmie. Elle tomba si subitement que je restai un moment étourdi par le choc en retour du silence. Puis je me levai, secouai l’ankylose et sortis. Pas un nuage, une fumée, une vapeur. Le ciel d’une telle limpidité qu’il atteignait à l’abstraction dans la beauté, tranché dans le vif par les arêtes? des architectures, sans transition, sans même l’allusion d’une confusion de verdure interposée à l’horizon. Plus un seul arbre. Deux nettetés face à face. Les couleurs rendues à leur nature absolue, en sorte que chacune d’elles semblait une irritation de sa teinte primaire. Quelques instants je m’arrêtai sur le seuil, ému par cette fureur froide et sacrée. Droite, déserte, fermée, la ville luisait dans sa colère foudroyée et je me souviens d’avoir pensé, en la contemplant une dernière fois, au profil de ma mère sur son lit de mort, dont la véhémence inconnue dans la protestation m’avait tant étonné. Puis je frappai de mon bâton le macadam et me mis en route. Partout les bitumes étaient craquelés et la terre affleurait. Je dus vaincre une nausée quand je m’aperçus que le sol rendait les corps dont il était gorgé. Dans les fissures l’herbe poussait déjà, étrangement drue et crue, piquée d’une flore brutale, d’une égale insolence. Heureusement l’air était vif et frais, le vent avait tourné èt balayé la pestilence. Mais parvenu au pont je vis que le fleuve roulait encore des monceaux de cadavres. De dos, ceux-ci multipliaient de façon effrayante la ressemblance avec mon frère. C’était pire lorsqu’un mouvement du flot les retournait ; alors c’était à moi qu’ils ressemblaient, comme si l’on eût calqué sur chacun d’eux mon masque. Je le sais, car passant la main sur mon visage j’en arrachai cette figuration et, avant de la jeter dans le fleuve, tandis qu’en bas les autres, par l’effet de la crue, semblaient se soulever hors de l’eau comme des carpes pour se la disputer, je pus constater qu’elle portait la marque de toutes les passions. Le geste m’autorisait du moins à croire que je n’étais plus le même, la peur m’a quitté et j’ai continué, foulant de ma cadence le bitume et les morts. Arrivé à la grand-porte d’Occident je chantais. Plus loin j’ai ri à la pensée des romans imbéciles et pompeux qu’on nous a faits de la peste. Il n’y a pas de philosophie dans le fléau, le mal est dans la graine humaine et il veut que des moissons soient perdues ; s’il ne germe pas de lui-même elle l’y force. J’aime les lois que l’homme se refuse à reconnaître pour telles sous prétexte qu’elles ne sont ni sa découverte ni sa fabrication quand même elles le soumettent. Et l'idée que l’arrêt dont venait d’être frappée la vie autour de moi m’avait épargné, peut-être parce que je ne l’avais pas plus souhaité que je ne le contestais, -cette idée, oui, me donnait des ailes. Pendant deux jours rien ne troubla mon allégresse. Tantôt chantant tantôt sifflant ou m’excitant de la parole, j ’avançai dans la plaine et dans ma solitude. Une seule fois, vers le soir du premier jour, je me retournai dans la direction de le ville. Sur l’horizon, aussi loin qu’atteignaient les rayons du couchant, elle étincelait dans leur lumière, de tous ses aciers et ses verres, semblable à une icône abandonnée dans un champ. Peu importait qu’elle fût vide et désolée à présent. Elle s’en trouvait restaurée dans sa beauté et sa sévérité, au même titre que le ciel l’air les sons les couleurs et l’immensité de la plaine. Et l’ivresse que j’en ressentais était comparable, je l’espérais pour lui, à celle qu’avait, dû éprouver autrefois l’architecte en regardai prendre corps et monter son épure, avant que, la fonction en eût souillé l’esprit. 

Sodome et Gomorrhe - Curzio Malaparte

 Sodome et Gomorrhe - Curzio Malaparte

Le jardin perdu
La pensée de la mort m’a dominé dès ma plus tendre enfance et ce n’est qu’en ces dernières années que j’ai réussi à me libérer de cette douce et cruelle servitude. Bien que cette pensée obstinée m’ait aidé à vaincre les nombreux dangers de ma nature, en faisant de moi - ce que je suis aujourd’hui — un homme plus mécontent de lui-même que des autres, je ne saurais lui pardonner d’avoir été la compagne la plus chère et la plus triste persécutrice de mes jeunes ans.
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Ode à la sibylle de Cumes

 Mais ce n’étaient pas là les chemins par où j’avais espéré descendre vivant au pays des morts. Et peut-être n’était-ce pas non plus la saison propice. Vint l’été et ma mère s’étant retirée, comme chaque année, à Pouzzoles pour sa cure de boue, j’obtins de l’accompagner. Ce furent les plus beaux jours de ma vie. Je me levais à l’aube et j’allais errer dans la fraîche lumière du matin parmi les monts et les rivages, le long du golfe de Baies vers le lac d’Aveme et la colline de Cumes. J’ai de cette période un très vague souvenir, comme d’un âge vierge et ancien dont les hommes ont perdu jusqu à la mémoire et qu’il n’est plus accordé à personne de vivre. Le climat propre à cet âge a disparu et beaucoup de choses qui m’étaient alors permises me sont aujourd’hui refusées. Je me découvre des afflictions et des rancœurs que je n’avais pas et je suis en train de m’apercevoir que je ne saurais plus ressusciter quoi que ce soit de ce temps, à l’exception du souvenir. L’âme, non : je me sens devenu méchant même à l’égard de ce qui depuis lors a changé en moi et je n’ai point d’indulgence pour les choses qui changeront encore. Je ne sais qu’envier et non plaindre tous ceux à qui il n’est point accordé de vivre l’expérience de cet âge définitivement mort, de cette métamorphose de l’enfant en homme, et qui un jour se découvriront soudain un cœur expert et fatigué là où naguère battait un cœur ingénu et rêveur, sans avoir souffert la joie de cette mystérieuse et très lente mutation.

Quand je repense à mes errances de colline en colline et de rivage en rivage, cherchant une faille par où pénétrer vivant au royaume des ombres, je me persuade avoir ainsi  dilapidé en peu de jours cette somme de liberté que toute ma vie aurait dû contenir. Je n’ai point de regrets, cependant, et je ne me repens pas d’avoir été peu économe, si cela m’a  permis d’être une fois pleinement libre, ne fût-ce que pour une brève période. Je ne pouvais me rendre compte alors de ma trop généreuse et imprévoyante prodigalité.

mercredi 29 octobre 2025

Le traité du rebelle - Ernst Junger

 Le traité du rebelle - Ernst Junger

 

XII

 

Nous avons nommé deux des plus grandes figures de notre âge, l’Ouvrier et le Soldat inconnu.

Avec le Rebelle, nous en saisissons une troisième, qui se manifeste de plus en plus clairement.

En l’Ouvrier, c’est le principe technique qui s’épanouit, dans l’essai de pénétrer le monde et de régner sur lui comme jamais on ne l’avait fait encore, d’atteindre des ordres de grandeur ou de petitesse que nul œil n’avait encore perçus, de disposer de forces que nul n’avait encore déchaînées. Le Soldat inconnu se tient sur la face d’ombre des opérations militaires : il est le sacrifié qui porte les fardeaux dans les grands déserts de feu et dont l’esprit de bonté et de concorde cimente l’unité, non pas seulement de chaque peuple, mais des peuples entre eux.

Quant au Rebelle, nous appelons ainsi celui qui, isolé et privé de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livré au néant. Tel pourrait être le destin d’un grand nombre d’hommes, et même de tous – il faut donc qu’un autre caractère s’y ajoute. C’est que le Rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte, fût-elle sans espoir. Est rebelle, par conséquent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la liberté, relation qui l’entraîne dans le temps à une révolte contre l’automatisme et à un refus d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme.

XVI

 Deux qualités sont donc indispensables au Rebelle. Il refuse de se laisser prescrire sa loi par les pouvoirs, qu’ils usent de la propagande ou de la violence. Et il est décidé à se défendre, non seulement au moyen des techniques et des idées du temps, mais en maintenant ouvert l’accès à des pouvoirs bien supérieurs aux forces temporelles, et qui ne peuvent jamais être entièrement résolus en pur mouvement. S’il en est ainsi, il peut courir le risque des forêts.

 

XVII

Nous qualifierons ce retournement de recours aux forêts et celui qui l’exécute de Rebelle. Comme le mot d’Ouvrier, celui-ci embrasse toute une échelle de sens, puisqu’il désigne, avec les formes et les domaines les plus divers, les différents degrés d’un certain comportement. Il n’est pas mauvais que ce terme, l’un des vieux mots de l’Islande, ait déjà, comme tel, son passé, bien qu’il faille le prendre ici dans une acception plus générale. Le « recours aux forêts » y suivait la proscription ; l’homme y proclamait sa décision de s’affirmer par ses seules forces. C’était agir en homme d’honneur : ce l’est encore, quoi que prétendent les lieux communs.

XXI

 La forêt est secrète. Le mot est l’un de ceux, dans notre langage, qui recèlent ses contradictions. Le secret, c’est l’intime, le foyer bien clos, la citadelle de sécurité. Mais c’est aussi le clandestin, et ce sens le rapproche de l’insolite, de l’équivoque. Quand nous rencontrons de telles racines, nous pouvons être sûrs qu’elles trahissent la grande antithèse et l’identité, plus grande encore, de la vie et de la mort, que les mystères s’attachent à déchiffrer.

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L’extrême solitude de l’individu est l’un des traits de notre temps. Il se trouve cerné, enserré, pris par la peur qui le presse de plus en plus, à la manière d’une muraille. Elle se revêt de formes réelles, les prisons, l’esclavage, l’anéantissement d’une troupe encerclée. Cette situation domine ses pensées, ses monologues, peut-être aussi ses notes intimes, en des années où il ne peut se fier à son prochain.

Par ses confins, l’histoire touche à d’autres domaines – celui de la Nature, ou celui des démons, avec ses épouvantes. Mais on pressent aussi la proximité de grandes forces salutaires. Car les horreurs sont coups de clairon, signes d’un danger tout autre que celui dont le conflit historique donne une image trompeuse. Elles ressemblent à des questions toujours plus instantes, dont l’homme est obsédé. Nul ne peut l’exempter d’y répondre.

 XIII

 

Telle est la question première : l’épreuve à laquelle le temps soumet la force de l’homme. Elle s’adresse à sa substance. Tout ce qui se présente à lui d’empires hostiles, d’armes, de détresses, n’a au prix de cette question qu’une valeur secondaire, relève de la mise en scène qui donne corps au drame. Nul doute que l’homme, une fois de plus, l’emporte sur le temps, rejette le Néant dans sa caverne.

L’interrogation présente, entre autres caractères, celui de la solitude. Elle est particulièrement étrange en des temps où fleurit le culte de la communauté. Mais la manière dont le collectif se manifeste, de préférence sous la forme de l’inhumain, est l’une de ces épreuves dont peu d’hommes seront dispensés. Paradoxe analogue à celui-ci : à mesure que s’étendent les conquêtes sur l’espace, la liberté de l’individu se resserre de plus en plus.

La constatation de cette solitude pourrait clore notre chapitre, car que sert-il de traiter de situations auxquelles ni remèdes ni guides spirituels ne peuvent rien ? C’est du moins ce qu’on admet implicitement et il y a de ces sujets que l’on n’aborde qu’à contrecœur. L’un des traits sympathiques de notre contemporain est son dégoût des banalités distinguées, sa froide exigence d’honnêteté intellectuelle. On estimera peut-être un jour que la branche la plus vivace de notre littérature est née des intentions les moins littéraires qui soient : tous ces comptes rendus, lettres, écrits intimes, produits des grandes battues, des encerclements et des équarisseries, de notre monde. On comprendra que l’homme de profundis a plongé dans des abîmes où il touchait aux fondements de l’existence et tenait en échec la tyrannie du doute. Il y a perdu l’angoisse.

 XXX

Quand toutes les institutions deviennent équivoques, voire suspectes, et que dans les églises même on entend prier publiquement, non pour les persécutés, mais pour les persécuteurs, c’est alors que la responsabilité morale passe à l’individu ou, pour mieux dire, à l’individu qui ne s’est pas encore laissé abattre.

Le Rebelle est l’individu concret, agissant dans le cas concret. Il n’a pas besoin de théories, de lois forgées par les juristes du parti, pour savoir où se trouve le droit. Il descend jusqu’aux sources de la moralité, que n’ont pas encore divisées les canaux des institutions. Tout y devient simple, s’il survit en lui quelque pureté. Nous avons vu que la grande surprise des forêts est la rencontre avec soi-même, le noyau inaltérable du moi, l’essence dont se nourrit le phénomène temporel et individuel. Cette rencontre, qui peut tout faire pour la guérison et le triomphe sur la crainte, tient aussi, en morale, le rang le plus haut. Car elle mène jusqu’à cette strate qui fonde toute vie sociale et contient depuis les origines toute communauté. Elle conduit vers cet homme en qui réside, en deçà de l’individuel, notre richesse première, et dont rayonnent les individuations. Cette zone a plus à nous offrir que la communion : là se trouve l’identité : ce dont le symbole de l’éternité donne le pressentiment. Le moi se reconnaît en l’autre : il se conforme à la vieille formule : « Tu es celui-là ! » L’autre peut être la bien-aimée, ou encore le frère, le dolent, le dépourvu. Lui prêtant secours, le moi se fortifie par là même dans l’impérissable. Acte en lequel se confirme la structure morale du monde.

Ce sont faits d’expérience. On ne saurait compter, de nos jours, ceux qui ont dépassé les centres de l’enchaînement nihiliste, les lieux mortels du maelström. Ils savent qu’ailleurs le mécanisme dévoile de plus en plus clairement ses menaces ; l’homme se trouve au centre d’une grande machine, agencée de manière à le détruire. Ils ont aussi dû constater que tout rationalisme mène au mécanisme et tout mécanisme à la torture, comme à sa conséquence logique : ce qu’on ne voyait pas encore au XIXe siècle.

 

 

Lettres portugaises - Guilleragues

 Lettres portugaises - Guilleragues

    Considère mon amour, jusqu'à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah ! malheureux, tu as été trahi, et tu m'as trahie par des espérances trompeuses.

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  Il me semble qu'en nous séparant, il nous a fait tout le mal que nous pouvions craindre; il ne saurait séparer nos coeurs; l'amour, qui est plus puissant que lui, les a unis pour toute notre vie. Si vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien que vous preniez quelque soin de m'apprendre l'état de votre coeur et de votre fortune; surtout venez me voir.

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 N'avezvous jamais fait quelque réflexion sur la manière dont vous m'avez traitée? ne pensez-vous jamais que vous m'avez plus d'obligation qu'à personne du monde? je vous ai aimé comme une insensée; que de mépris j'ai eu pour toutes choses!

Nerval - Aurélia

 Nerval - Aurélia

 

Une ronde de nuit m’entourait : — j’avais alors l’idée que j’étais devenu très grand, — et que, tout inondé de forces électriques, j’allais renverser tout ce qui m’approchait. Il y avait quelque chose de comique dans le soin que je prenais de ménager les forces et la vie des soldats qui m’avaient recueilli.

Si je ne pensais que la mission d’un écrivain est d’analyser sincèrement ce qu’il éprouve dans les graves circonstances de la vie, et si je ne me proposais un but que je crois utile, je m’arrêterais ici, et je n’essayerais pas de décrire ce que j’éprouvai ensuite dans une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives… Étendu sur un lit de camp, je crus voir le ciel se dévoiler et s’ouvrir en mille aspects de magnificences inouïes. Le destin de l’Âme délivrée semblait se révéler à moi comme pour me donner le regret d’avoir voulu reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre que j’allais quitter… D’immenses cercles se traçaient dans l’infini, comme les orbes que forme l’eau troublée par la chute d’un corps ; chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait et se fondait tour à tour, et une divinité, toujours la même, rejetait en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se réfugiait enfin insaisissable dans les mystiques splendeurs du ciel d’Asie.

Cette vision céleste, par un de ces phénomènes que tout le monde a pu éprouver dans certains rêves, ne me laissait pas étranger à ce qui se passait autour de moi. Couché sur un lit de camp, j’entendais que les soldats s’entretenaient d’un inconnu arrêté comme moi et dont la voix avait retenti dans la même salle. Par un singulier effet de vibration, il me semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine et que mon âme se dédoublait pour ainsi dire, — distinctement partagée entre la vision et la réalité. Un instant, j’eus l’idée de me retourner avec effort vers celui dont il était question, puis je frémis en me rappelant une tradition bien connue en Allemagne, qui dit que chaque homme a un double, et que, lorsqu’il le voit, la mort est proche. — Je fermai les yeux et j’entrai dans un état d’esprit confus où les figures fantasques ou réelles qui m’entouraient se brisaient en mille apparences fugitives. Un instant, je vis près de moi deux de mes amis qui me réclamaient, les soldats me désignèrent ; puis la porte s’ouvrit et quelqu’un de ma taille, dont je ne voyais pas la figure, sortit avec mes amis que je rappelais en vain. — Mais on se trompe ! m’écriais-je, c’est moi qu’ils sont venus chercher et c’est un autre qui sort ! Je fis tant de bruit que l’on me mit au cachot.

Aristote - Ethique à Nicomaque

 Aristote - Ethique à Nicomaque

 

LIVRE I

LE BIEN ET LE BONHEUR

CHAPITRE PREMIER 1: Le bien et l’activité humaine  La hiérarchie des biens

Tout art et toute recherche, de même que toute action et toute délibération réfléchie, tendent, semble-t-il, vers quelque bien. Aussi a-t-on eu parfaitement raison de définir le bien : ce à quoi on tend en toutes circonstances (01) 1. Toutefois il paraît bien qu'il y a une différence entre les fins. 2. Tantôt ce sont des activités qui se déploient pour elles-mêmes ; d'autres fois, en plus de ces activités, il résulte des actes.

CHAPITRE 7: Questions de méthode  — La connaissance des principes

3. Il y a donc un certain nombre de fins, et nous cherchons à atteindre certaines d'entre elles non pour elles-mêmes, mais en vue d'autres fins encore, par exemple, l'argent, les flûtes et en général tous les instruments ; puisqu'il en est ainsi il est évident que toutes les fins ne sont pas des fins parfaites. Mais le bien suprême constitue une fin parfaite, en quelque sorte. Si bien que la fin unique et absolument parfaite serait bien ce que nous cherchons. S'il en existe plusieurs, ce serait alors la plus parfaite de toutes.

6. Le bien suprême, en effet, selon l'opinion commune, se suffit à lui-même. Et quand nous nous exprimons ainsi, nous entendons qu'il s'applique non pas au seul individu, menant une vie solitaire, mais encore aux parents, aux enfants, et, en un mot, aux amis et aux concitoyens, puisque, de par sa nature, l'homme est un être sociable (20).

CHAPITRE VIII : Le bien et l’activité humaine  La hiérarchie des biens

14. Le bonheur est donc le bien le plus pré-cieux, le plus beau et le plus agréable. Et les distinctions que fait l'épigramme de Délos ne sont pas admissibles :
L'action la plus juste est la plus belle ; une bonne santé est chose excellente ;
Mais ce qui est souverainement agréable, c'est ce qu'on brûle d'obtenir. Or tous ces caractères appartiennent aux actions excellentes. Ce sont elles, ou une seule d'entre elles, la meilleure, que nous appelons le bonheur (22).

CHAPITRE XIII : Les facultés de l’âme  Vertus intellectuelles et vertus morales

Puisque le bonheur est une activité de l'âme conforme à une vertu accomplie, portons notre examen sur cette dernière. Ainsi, peut-être, pourrons-nous voir plus clair dans la question du bonheur.

 

LIVRE II

LA VERTU

CHAPITRE PREMIER : La vertu, résultat de l’habitude s’ajoutant à la nature.

La vertu apparaît sous un double aspect, l'un intellectuel, l'autre moral ; la vertu intellectuelle provient en majeure partie de l'instruction, dont elle a besoin pour se manifester et se développer ; aussi exige-t-elle de la pratique et du temps, tandis, que la vertu morale est fille des bonnes habitudes ; de là vient que, par un léger changement, du terme moeurs sort le terme moral (44). 2. Cette constatation montre clairement qu'aucune des vertus morales ne naît naturellement en nous ; en effet, rien ne peut modifier l'habitude donnée par la nature ; par exemple, la pierre qu'entraîne la pesanteur ne peut contracter l'habitude contraire, même si, un nombre incalculable de fois, on la jette en l'air ; le feu monte et ne saurait descendre ; et il en va de même pour tous les corps, qui ne peuvent modifier leur habitude originelle.

4. De plus, pour tout ce qui nous est donné par la nature, nous n'obtenons d'elle que des dispositions, des possibilités ; c'est à nous ensuite à les faire passer à l'acte. Cela est visible en ce qui concerne les sens ; car ce n'est pas par de fréquentes sensations de la vue et de l'ouïe que nous avons acquis ces deux sens ; bien au contraire, nous les possédions déjà et nous les avons employés ; ce n'est pas l'usage qui nous les a donnés. Quant aux vertus, nous les acquérons d'abord par l'exercice, comme il arrive également dans les arts et les métiers. Ce que nous devons exécuter après une étude préalable, nous l'apprenons par la pratique ; par exemple, c'est en bâtissant que l'on devient architecte, en jouant de la cithare que l'on devient citharède. De même, c'est à force de pratiquer la justice, la tempérance et le courage que nous devenons justes, tempérants et courageux.

CHAPITRE III : Vertus et arts — Conditions de l’acte moral

C'est le signe d'une disposition acquise que le plaisir et la peine qui viennent s'ajouter aux actes. En effet, l'homme qui s'abstient des plaisirs des sens et qui se complaît dans cette privation est vraiment tempérant ; au contraire celui qui en souffre est intempérant. Par ailleurs quiconque supporte de terribles périls, tire de son endurance même un plaisir ou du moins n'en souffre pas, est vraiment courageux ; quiconque s'en afflige est lâche. La vertu morale est donc en relation avec le sentiment du plaisir et de la douleur ; le plaisir que nous espérons nous fait agir bassement ; la peine que nous redoutons nous détourne de bien agir.

10. N'oublions pas qu'il est plus difficile de résister au plaisir que de contenir la colère, selon la parole d'Héraclite. Plus une chose est difficile, plus elle exige d'art et de vertu. Dans ce cas, le bien s'appelle le mieux. Nous conclurons donc en disant que toute étude, aussi bien dans le domaine de la vertu que de la science politique, s'intéresse au plaisir et à la peine. L'homme qui saura bien placer ces deux sentiments sera l'homme de bien ; qui les placera mal sera le vicieux.

CHAPITRE IV : Définition générique de la vertu: la vertu est un "habitus".

4. Ainsi donc on qualifie les actions de justes et de tempérées, pour ainsi dire, quand elles sont telles que les accomplirait un homme juste et tempérant. Et l'homme juste et tempérant n'est pas celui qui se contente d'exécuter ces actes, mais celui qui les exécute dans les dispositions d'esprit propres aux hommes justes et tempérants.

CHAPITRE V : Définition spécifique de la vertu: la vertu est un juste milieu.

2. Or, j'appelle passions le désir, la colère, la peur, la témérité, l'envie, la joie, l'amitié, la haine, le regret, l'émulation, la pitié, en un mot tout ce qui s'accompagne de plaisir ou de peine. J'appelle capacités nos possibilités d'éprouver ces passions, par exemple ce qui nous rend propres à ressentir de la colère, ou de la haine, ou de la pitié. Enfin les dispositions nous mettent, eu égard aux passions, dans un état heureux ou fâcheux ; par exemple, en ce qui concerne la colère, si l'on y est trop porté ou insuffisamment, nous nous trouvons en de mauvaises dispositions ; si nous y sommes portés modérément, nous sommes dans d'heureuses dispositions ; il en va ainsi dans d'autres cas. 3. Ainsi donc ni les vertus ni les vices ne sont des passions, car ce n'est pas d'après les passions qu'on nous déclare bons ou mauvais, tandis qu'on le fait d'après les vertus et les vices. On ne se fonde pas non plus sur les passions pour nous décerner l'éloge ou le blâme ; on ne félicite pas l'homme craintif ni l'homme porté à la colère ; le blâme ne s'adresse pas à un homme d'une façon générale, mais selon les circonstances, tandis que c'est d'après les vertus et les vices qu'on nous dispense l'éloge ou le blâme.

CHAPITRE VII : Élude des vertus particulières.

2. Le courage est une juste moyenne entre la crainte et la hardiesse. L'excès dans l'absence de crainte n'a reçu aucun nom — il en est souvent ainsi en grec ; l'excès dans la hardiesse s'appelle témérité. Qui montre un excès de crainte ou un manque de hardiesse, on l'appelle lâche.

CHAPITRE IX : Règles pratiques pour atteindre la vertu

Ainsi donc la vertu morale est une moyenne, dont nous avons précisé les conditions : elle est un milieu entre deux défauts, l'un par excès, l'autre par manque ; sa nature provient du fait qu'elle vise à l'équilibre aussi bien dans les passions que dans les actions. Tout cela, nous l'avons dit suffisamment.

 

LIVRE III

L'ACTIVITÉ VOLONTAIRE.

CHAPITRE PREMIER : Actes volontaires et actes involontaires - De la contrainte. - Actes involontaires résultant de l’ignorance. - Acte volontaire.

24. Posons encore cette question : quelle différence y a-t-il dans les actes involontaires, dont l'erreur provient d'un faux raisonnement ou d'un mouvement de la sensibilité ? 25. Tous deux sont à éviter. Les fautes contre la raison procèdent tout autant que les autres de la nature humaine, si bien que les actes de l'homme proviennent de la colère et du désir. Il est donc absurde de les considérer comme ne provenant pas de notre volonté.

CHAPITRE II : Analyse du choix préférentiel

Après avoir fixé les limites de ce qui est volontaire et involontaire, il nous reste à parler du choix réfléchi. C'est, semble-t-il, un caractère essentiellement propre à la vertu et permettant, mieux que les actes, de porter un jugement sur la valeur morale.

CHAPITRE IV : Analyse du souhait raisonné.

5. En effet, l'agrément, la beauté, le plaisir dépendent des dispositions de chacun. Et ce qui fait peut-être la plus grande originalité de l'homme de bon sens, c'est qu'il discerne, en toutes circonstances, le vrai bien, comme s'il en était lui-même le canon et la mesure (76). En revanche, la plupart des gens sont, semble-t-il, les dupes du plaisir, qui leur fait l'effet du bien, sans l'être. 6. Du moins recherchent-ils comme un bien ce qui est agréable et fuient-ils la douleur comme un mal.

CHAPITRE V : La vertu et le vice sont volontaires.

22. Ainsi donc, nous avons traité des vertus dans leur ensemble; nous avons dit en gros leur nature — elles consistent en une juste moyenne et sont des dispositions acquises —; leur origine — elles sont génératrices d'actes, et par leur propre exercice. Nous avons dit aussi qu'elles dépendaient de nous, qu'elles étaient volontaires et conformes aux prescriptions de la saine raison. 23. Maintenant nous allons reprendre une à une chacune de ces vertus en particulier et nous dirons leur nature, leur objet et leur fonctionne-ment. En même temps, on verra clairement leur nombre. Parlons d'abord du courage.

CHAPITRE XI : La modération, suite.

5. L'excès, en ce qui concerne les plaisirs, est manifestement de l'intempérance et cette conduite est blâmable. En ce qui concerne les chagrins, il n'en va pas comme pour le courage. Pouvoir les supporter ne vous fait pas appeler tempérant, non plus qu'intempérant quand on ne le peut pas. L'intempérance se caractérise par l'affliction disproportionnée qu'on ressent quand on est privé de ce qui fait plaisir — effectivement, on dira que c'est le plaisir qui cause la peine —; le tempérant, au contraire, ne manifeste aucune peine à la privation de ce qui est agréable.

CHAPITRE XII : Dérèglement et lâcheté Comparaison avec l’enfance

L'intempérance paraît dépendre de notre volonté plus que la lâcheté (97). La première est fille du plaisir; la seconde de la douleur. Or le plaisir est souhaitable, tandis que la peine est à fuir.

LIVRE IV

III

§ 31. Les vaniteux de leur côté montrent bien à découvert comme ils sont sots, et comme ils se méconnaissent eux-mêmes; ils prétendent aux choses les plus hautes, comme s'ils en étaient dignes; et leur incapacité ne tarde pas à les démasquer. Ils s'occupent avec la plus grande recherche de leurs vêtements, de leur tournure et de tous ces frivoles avantages. Ils veulent faire éclater aux yeux de tout le monde leur prospérité; et ils en parlent comme s'ils devaient en tirer beaucoup d'honneur.

IX

La honte est étrangère aussi à l’homme de bien, puisqu’elle naît du regret de mauvaises actions.

LIVRE V

I

15 La justice ainsi entendue est une vertu complète, non en soi, mais par rapport à autrui

II

Or ce caractère de vertu accomplie provient du fait suivant : celui qui la possède peut manifester sa vertu également à l'égard d'autrui et non seulement  par rapport à lui-même.

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L’homme qui agit suivant les différentes catégories du mal commet, sans aucun doute l’injustice

V

La loi du talion ne s’accorde ni avec la justice distributive ni avec la justice corrective.

VIII

Ainsi défini, la justice et l’injustice, n’agit injustement ou justement que quand l’action est volontaire

LIVRE VI

I

Il faut adopter le juste milieu et éviter l’excès et le déaut

II

Il y a dans l’âme trois éléments qui déterminent la vérité et l’action : la sensation, la pensée, la tendance.

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La réflexion théorique, qui n’a pas rapport à l’action et qui n’est pas créatrice, a pour conséquence, heureuse ou malheureuse, le vrai et l’erreur

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Or la réflexion par elle-même ne met rien en mouvement, sauf quand elle a un caractère de finalité et qui intéresse l’action. C’est elle alors qui commande aussi la création.

X

La prudence a un caractère impératif – car elle a pour fin de déterminer ce qu’on doit faire ou ne pas faire

LIVRE VII

I

Trois sortes de défaut à éviter : la méchanceté, l’intempérance, la bestialité

III

L’homme dépourvu de maîtrise est il caractérisé seulement par tel ou tel acte qu’il exécute, ou par telle ou telle disposition, ou par les deux choses à la fois.

VII

La bestialité est un mail moindre que la méchanceté

XIII

On s’accorde à dire que la douleur est un mail et qu’il faut le fuir. 

LIVRE III

II

Il semble que tout homme aime ce qui est bon pour lui et que si, absolument parlant, ce qui esy bon est aimable, chacun trouve aimable ce qui est bon pour lui.

IX

amitié et justice se rapportent aux mêmes objets et on des caractères communs.

X

il y a trois espèces de gouvernement : royauté, aristocratie,timocratie.

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la corruption de la royauté, c'est la tyrannie 

LIVRE IX

l'aimité disparait quand ne subsistent plus les conditions qui les avaient inspirées

III

Par contre, si l'on s'est trouvé iniduit en erreur par l'hypocrisie de l'autre, on est justifié à incriminer le simulateur.

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il ne faut pas aimer ce qui est mal et on doit éviter de ressembler aux gens méprisables.

LIVRE X

VI

ainsi le bonheur ne peut consister dans le divertissement 

 

Maximes et pensées - Novalis

Maximes et pensées - Novalis

 Grains de pollen

La différence entre l'illusion et la vérité réside dans leurs fonctions vitales. L'illusion vit de la vérité - mais la vérité vit de sa propre substance. O détruit l'illusion comme on détruit les maladies - et l'illusion n'est rien d'autre qu'une inflammation ou un extinction de la raison, qu'une exaltation ou un philistinisme borné.

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 Le renoncement à soi-même est à la fois source de toutes les humiliations et de toute élévation. IL faut d'abord jeter un regard à l'intérieur de nous-mêmes, contempler distinctement notre moi. Mais en rester là c'est demeurer à la moitié du chemin. Il faut ensuite jeter un regard actif vers le dehors, observer avec énergie et fermeté le monde extérieur.

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Notre vie quotidienne ne se compose que d'actions répétées, ayant pour but notre conservation. Ce cercle d'habitudes n'est qu'un moyen pour un moyen principal, notre existence terrestre elle-même composée de diverses sortes d'existence. Les philistins ne vivent que dans l'existence quotidienne. Ce moyen principal semble être leur unique fin. Ils font tout pour l'amour de leur vie terrestre, à ce qu'il semble; c'est du moins la conclusion qu'on peut tirer de leurs propres déclarations. Quand ils y mêlent un peu de poésie c'est par nécessité, simplement parce qu'ils se sont habitués à certaines interruptions dans le cours quotidien de leur vie. En règle générale cette interruption se produit tous les sept jours, elle pourrait se nommer fièvre septime poétique. Le dimanche le travail cesse, ils vivent un peu mieux qu'habituellement; et cette ivresse du dimanche se termine par un sommeil un peu plus profond qu'à l'habitude. Aussi tout a-t-il, le lundi, une allure plus rapide encore. Leurs plaisirs, leurs "parties" doivent être conventionnels et suivre la mode. Leurs plaisirs eux-mêmes leur coûtent, comme toute chose, un effort et ils restent formels.

 

Fragments

Chaque homme a sa propre langue. La langue est l'expression de l'esprit. Langues individuelles. Génie de la langue. Habilité à traduire de et dans les autres langues. Richesse et euphorie de chaque langue. C'est l'expression authentique qui fait l'idée claire.