II
Une âme familière des
énigmes s’interrogea : Si c'était une peinture, on aurait là un exemple idéal
de kitsch. Si c’était un « tableau vivant », on aurait sous les yeux la
sentimentalité surannée d’un jeu de société naguère florissant, c’est-à-dire un
spectacle qui serait pour moitié kitsch, et pour l’autre moitié mélancolique
comme un carillon évanoui. Mais comme il ne s’agit que d’un tableau vivant
chantant, qu’est-ce donc ? S’il y a bien, sur ces divertissements des bons
émigrés russes comme un vernis de sucre glace, on se contente d'en sourire avec
indulgence, alors que devant une chromo analogue, on s'arracherait les cheveux
: se pourrait-il que le kitsch, accru d'une, puis de deux dimensions, devînt
plus supportable et toujours moins kitsch ?
IV
La vie, c’est la vie. À
qui ne la connaît, on ne peut la décrire. C’est à la fois l’amitié et
l’inimitié, l’enthousiasme et la désillusion, l’indigestion et l’idéologie.
Entre autres fonctions, la pensée est chargée d’y établir les aménagements de
l’esprit. Et aussi d’en détruire. D’un grand nombre de phénomènes vivants, le
concept en fait un seul ; aussi bien, un seul phénomène vivant tire d’un
concept beaucoup de concepts nouveaux. Comme chacun sait, nos écrivains ont
décidé de ne plus penser, depuis qu’ils ont entendu dire aux philosophes que
l’on doit, non pas penser les pensées, mais les vivre.
Tout cela, c’est la
faute à la vie.
Mais, pour l’amour du
ciel, qu’est-ce que vivre ?
V
Nous obtenons donc deux
syllogismes :
L’art détache le kitsch
de la vie.
Le kitsch détache la
vie des concepts.
Ces monuments
autoritaires existent ; il en existe aussi qui sont l’expression d’une pensée
ou d’un sentiment vivants ; mais le but de la plupart des monuments ordinaires
est bien de susciter plutôt une réflexion, de fixer l’attention ou de donner
aux sentiments une couleur pieuse, parce que l’on suppose qu’ils en ont besoin
; et ce but principal, les monuments le manquent… immanquablement. Ils
effarouchent précisément ce qu’ils sont censés attirer. On ne devrait pas dire
que nous ne les remarquons pas ; plutôt qu’ils se « démarquent », qu’ils se
dérobent à nos sens : qualité, chez eux, tout active, encline presque aux voies
de fait !
Un autre avantage de la
peinture est de supposer une technique. Tout le monde peut écrire. Il est
possible que tout le monde puisse peindre, mais on le sait moins. On a inventé
des techniques et des styles pour le cacher. Car peindre comme un autre, tout
le monde ne le peut pas : il faut avoir étudié. Les enfants des écoles, dont on
admire tant de nos jours, à juste titre, les dessins, échoueraient certainement
aux Beaux-Arts ; mais l’élève des Beaux-Arts qui change de méthode d’études
doit lui aussi se donner beaucoup de mal pour apprendre à remplacer sa
convention par le dessin enfantin. En fin de compte, c’est une erreur
historique de croire que ce sont les maîtres, non les écoliers, qui font école.
Mon ami sourit de
nouveau. C’était alors un homme plein de charme, sur lequel tout le monde
jetait des regards complaisants. Personne ne pensait sérieusement qu’il pût
devenir quelqu’un. Il suffisait de le voir : dès qu’il parlait, chaque membre
de son corps adoptait une position différente ; les yeux se détournaient ;
l’épaule, le bras et la main prenaient des directions opposées, et une jambe au
moins, à l’angle du genou, mimait le pèse-lettres. Comme je l’ai dit, c’était
alors un homme charmant, modeste, timide, respectueux ; quelquefois aussi le
contraire de tout cela, ce qui n’empêchait pas qu’on lui gardât, fût-ce par
simple curiosité, sa sympathie.
Devenus étudiants, les
deux amis se prirent d’enthousiasme pour un matérialisme qui, négligeant l’âme
et Dieu, considère l’homme comme une simple machine physiologique ou économique
(ce qu’il est d’ailleurs, peut-être, en réalité) ; mais de cela, ils ne se
souciaient guère : le charme de ces systèmes ne résidant pas dans leur vérité,
mais dans leur côté démonique, pessimiste et férocement cérébral. Alors déjà,
leurs relations avaient pris le caractère d’une amitié d’enfance : A-deux était
étudiant en agronomie et parlait de partir pour l’étranger, Russie ou Asie,
comme ingénieur-forestier, à peine ses études achevées ; son ami s’était choisi
de moins puérils enthousiasmes et militait dans les rangs du mouvement ouvrier
alors en pleine expansion.