De la multitude - Paolo Virno
4. Le bavardage et la curiosité
Le bavardage et la curiosité ont été analysés par Heidegger dans Etre et temps (Heidegger 1927, §§ 35 et 36). Ils sont jugés comme des manifestations typiques de la « vie inauthentique ». Cette dernière se caractérise par le nivellement conformiste de tout sentiment et de toute compréhension. En elle, c’est incontestablement le pronom «on» qui domine : on dit, on fait, on croit une chose ou une autre. Selon les termes de Simondon, c’est le préindividuel qui tient le devant de la scène, en inhibant toute individuation. Le « on » est anonyme et envahissant. Il nourrit des certitudes rassurantes, il diffuse toujours des opinions que Ton partageait déjà. Il est le sujet sans visage de la communication médiatique. Le « on » alimente le bavardage et déchaîne une curiosité sans retenue.
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Le jugement de Heidegger est sans appel : dans la curiosité se cache un éloignement radical, le curieux « se laisse prendre uniquement par le spectacle du monde, c’est là un genre d’être où il se préoccupe d’être dégagé de lui-même comme être-au-monde » (Heidegger 1927, § 36). Je voudrais confronter ce jugement de Heidegger avec la position de Walter Benjamin. Dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, ce dernier a proposé à son tour un diagnostic sur le « on », des modes d’être de la société de masse, en somme, de la «vie inauthentique ». En d’autres termes, bien entendu. Et il en vient à des conclusions assez différentes de celles de Heidegger. Benjamin conçoit comme une promesse, ou au moins comme une occasion importante, ce que Heidegger considère par contre comme une menace. La reproductibilité technique de l’art et de toute expérience, réalisée par les mass media, n’est autre que le moyen le plus adéquat pour satisfaire une curiosité universelle et omnivore. Mais Benjamin fait l’éloge de cette | envie d’expérimenter et de connaître » à travers les sens, cette concupiscence de la vue, qu’en revanche Heidegger dénigre. Voyons cela plus en détail.
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Thèse 4
Pour la multitude post-fordiste, disparaît toute différence qualitative entre temps de travail et temps de nom travail.
Le temps social, aujourd’hui, semble déréglés parce qu’il n’y a plus rien qui distingue le travail dis reste de l’activité humaine. Donc, parce que le travail cesse de constituer une praxis particulière et séparée, à l’intérieur de laquelle sont en vigueur des critères et des procédures spécifiques, très différents des critères et des procédures qui règlent le temps de non-travail. Il n’y a plus un seuil net, bien défini, qui sépare temps de travail et temps de non-travail. Dans le fordisme, selon Gramsci, l’intellect reste en dehors de la production ; c’est seulement une fois le travail accompli que l’ouvrier lit le journal, se rend à la section du parti, pense, dialogue. En revanche, dans le post-fordisme, puisque la « vie de l’esprit» est incluse pleinement dans l’espace-temps de la production, c’est une homogénéité essentielle qui prévaut.
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