vendredi 3 avril 2026

Eros et civilisation - Herbert Marcuse

 Eros et civilisation - Herbert Marcuse

Au cours du développement du moi naît une autre « entité » mentale : le surmoi. Il a son origine dans la longue dépendance de l’enfant par rapport à ses parents ; l’influence des parents reste le noyau du surmoi. Par la suite un certain nombre d’influences sociales et culturelles sont intégrées par le surmoi jusqu’à ce que tout cela s’amalgame dans la représentation puissante de la morale établie et de « ce que les gens appellent les choses ‘supérieures’ de la vie humaine ». Alors les restrictions extérieures, que d’abord les parents puis les autres agences de la société avaient imposées à l’individu, sont « intériorisées » dans le moi, et deviennent sa « conscience » ; à partir de là, le sentiment de culpabilité (ce besoin de punition qui a pour origine les transgressions de ces restrictions ou le désir de les transgresser, surtout dans la situation œdipienne), imprègne la vie mentale. Généralement « le moi effectue la plupart des refoulements pour le compte du super-moi et à ses lieu et place ». Pourtant les refoulements deviennent rapidement inconscients, pour ainsi dire automatiques, et une « grande partie » du sentiment de culpabilité reste inconsciente. 

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L’aliénation du travail est presque totale. Le mécanisme de la chaîne d’assemblage, la routine du bureau, le rituel de l’achat et de la vente sont libérés de toute relation avec les possibilités humaines. Les relations de travail sont devenues dans une large mesure des relations entre personnes qui ne sont que des objets interchangeables livrés aux manipulations et aux experts efficaces. Bien sûr, la concurrence qui règne encore exige un certain degré de spontanéité et d’individualité, mais ces traits sont devenus aussi superficiels et illusoires que la concurrence dont ils font partie. L’individualité est toute standardisée, résidant dans la représentation spécifique de types  (tels que la vamp, la ménagère, l’ondine, le mâle, la femme d’affaires, le jeune-couple-qui-lutte-pour-la-vie), de même que la concurrence tend à se réduire à des différences concertées dans la production de gadgets, d’emballages, de parfums, de couleurs, etc… Sous cette surface illusoire, le monde entier du travail et ses réalisations sont devenus un système de choses animées et inanimées, toutes sujettes de la même manière à être administrées. L’existence humaine, dans ce monde, n’est que l’étoffe, la matière, le matériau, qui n’a pas le principe de son mouvement en elle-même. Cet état d’ossification affecte également les instincts, leurs inhibitions et leurs transformations. La dynamique originelle devient statique : les interactions entre moi, surmoi et ça se congèlent en réactions automatiques. La matérialisation corporelle du surmoi s’accompagne de la matérialisation corporelle du moi qui se manifeste par des traits et des gestes stéréotypés utilisés à des occasions et à des heures appropriées. La conscience, de moins en moins encombrée par son autonomie, tend à se limiter à la tâche de régler la coordination de l’individu avec la société. 

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Freud affirme qu’un conflit essentiel entre les deux principes est inévitable : cependant, au cours de l’élaboration de sa théorie, ce caractère inévitable semble être ouvert à la discussion. Freud dit que le conflit, sous la forme qu’il prend dans la civilisation, est provoqué et perpétué par les exigences d’Anankè (Lebensnot), de la lutte pour l’existence. (La dernière étape de cette théorie des instincts avec les concepts d’Éros et de l’instinct de mort ne contredit pas cette thèse : Lebensnot y apparaît comme l’insuffisance et le besoin, inhérents à la vie organique elle-même). C’est surtout parce qu’il n’y a pas assez de biens et de ressources pour permettre une satisfaction totale, sans souffrance et sans labeur, des besoins instinctuels que la lutte pour l’existence rend nécessaire la modification répressive des instincts. Si cela est vrai, l’organisation répressive des instincts dans la lutte pour l’existence est due à des facteurs étrangers, étrangers au sens où ils ne sont pas inhérents à la « nature » des instincts, mais où ils naissent des conditions historiques spécifiques dans lesquelles les instincts se développent. Selon Freud, cette distinction n’a pas de sens car les instincts eux-mêmes sont « historiques » , et il n’y a pas de structure instinctuelle « en dehors » de la structure historique. Cependant, cela n’empêche pas qu’il soit nécessaire de faire cette distinction – avec la réserve qu’il faut la faire à l’intérieur de la structure historique elle-même. Celle-ci apparaît comme stratifiée à deux niveaux :

a) Le niveau biologique-phylogénétique : celui du développement de l’animal humain dans sa lutte contre la nature ; et

b) Le niveau sociologique, celui du développement des individus et des groupes civilisés dans leur lutte entre eux et contre le milieu. Les deux niveaux sont en interaction permanente et indissociables, mais les facteurs produits au second niveau sont étrangers au premier et ont donc un poids et une valeur différents (bien que au cours du développement, ils puissent « régresser » jusqu’au premier niveau) : ils sont plus relatifs. Ils peuvent changer plus rapidement et sans mettre en danger ou sans renverser le cours du développement de l’espèce. Cette différence dans l’origine des transformations des instincts est à la base de la distinction que nous avons introduite entre répression et sur-répression  : celle-ci naît et est entretenue au niveau sociologique.

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//L’imaginaire joue un rôle extrêmement important dans la structure mentale : il lie les couches les plus profondes de l’inconscient aux produits supérieurs de la conscience (à l’art), le rêve à la réalité ; il garde les Archétypes de l’espèce, les idées éternelles mais refoulées de la mémoire individuelle et collective, les images taboues de la liberté. Freud établit une double relation « entre les instincts sexuels et l’imagination » d’une part, et « entre les instincts du moi et les activités de la conscience » d’autre part. Cette dichotomie est insoutenable, non seulement à cause de la dernière formulation de la théorie des instincts (qui abandonne l’idée des instincts du moi indépendants), mais aussi à cause de l’incorporation de l’imagination dans la conscience artistique (et même normale). Cependant l’affinité entre l’imagination et la sexualité demeure décisive en ce qui concerne le rôle de l’imagination.

La reconnaissance de l’imaginaire (imagination) comme un processus de pensée avec ses lois propres et ses valeurs propres n’était pas nouvelle dans la psychologie et la philosophie ; la contribution originale de Freud réside dans sa tentative de montrer la genèse de ce mode de pensée et ses relations fondamentales avec le principe de plaisir. L’instauration du principe de réalité provoque une division et une mutilation de l’esprit qui détermine fatalement tout son développement. Les processus mentaux auparavant unifiés dans le moi de plaisir sont maintenant scindés : leur principal courant se trouve canalisé dans les voies du principe de réalité et adapté à ses exigences. Ainsi conditionnée, cette partie de l’esprit obtient le monopole d’interpréter, de manipuler et de modifier la réalité, de régir le souvenir et l’oubli et même de définir ce qu’est la réalité et comment elle doit être utilisée et transformée. L’autre partie de l’appareil mental conserve sa liberté par rapport aux contrôles du principe de réalité, mais le prix de cette liberté est qu’elle devient impuissante, gratuite, irréaliste. Alors que le moi était auparavant guidé et conduit par l’ensemble de son énergie mentale, il n’est maintenant guidé que par sa partie qui se conforme au principe de réalité. Cette partie, et elle seule, va définir les objectifs, les normes et les valeurs du moi ; en tant que raison, elle devient l’unique dépositaire du jugement, de la vérité du rationnel : elle décide de ce qui est utile et inutile, bien et mal . L’imaginaire en tant que processus mental séparé naît de l’organisation du moi de plaisir dans le moi de réalité, mais en même temps il est laissé en arrière. La raison domine : elle devient désagréable, mais utile et vraie ; l’imaginaire demeure agréable, mais il devient inutile, faux, il devient un simple jeu, un rêve éveillé. En tant que tel, il continue à parler le langage du principe de plaisir, de la liberté à l’égard de la répression, du désir et de la satisfaction non-inhibée, tandis que la réalité se développe conformément aux lois de la raison, elle n’est plus liée au langage du rêve.// #important

Cependant l’imaginaire (imagination) conserve la structure et les tendances de l’esprit avant son organisation par la réalité, avant qu’il ne soit devenu un « individu » s’affirmant contre d’autres individus. Et de la même façon que le ça auquel elle demeure liée, l’imagination conserve le souvenir du passé sub-historique de l’époque où la vie de l’individu était la vie de l’espèce, elle conserve l’image de l’unité immédiate entre l’universel et le particulier, sous le règne du principe de plaisir. Au contraire, toute l’histoire ultérieure de l’homme se caractérise par la destruction de cette unité originelle : le moi « en tant qu’être individuel et indépendant » entre en conflit avec « le moi considéré comme membre d’une série de générations ». L’espèce vit maintenant dans le conflit conscient et toujours renouvelé entre les individus et entre eux et le monde. Le progrès sous le principe de rendement passe par ces conflits. Le principium individuationis tel qu’il est réalisé par ce principe de réalité amène l’utilisation répressive des instincts primaires qui continuent à lutter, chacun à sa manière pour supprimer le principium individuationis, bien qu’ils soient continuellement détournés de leur but par le progrès même auquel leur énergie contribue. Dans le monde du principium individuationis, et contre lui, l’imagination défend la revendication de tout l’individu, en union avec l’espèce et le passé « archaïque ».

La métapsychologie freudienne rend ici ses droits à l’imagination. En tant que processus mental indépendant, fondamental, l’imagination a une valeur de vérité propre, qui correspond à son expérience propre, celle du dépassement de la réalité humaine antagonique. L’imagination envisage la réconciliation de l’individu avec le tout, du désir avec sa réalisation, du bonheur avec la raison. Alors que cette harmonie a été rejetée dans le domaine de l’utopie par le principe de réalité régnant, l’imagination insiste sur le fait qu’elle doit et peut devenir réelle, que derrière la fiction réside le savoir. Les vérités de l’imagination sont d’abord réalisées lorsque l’imagination elle-même prend forme, quand elle crée un univers de perception et de compréhension, un univers subjectif et en même temps objectif. C’est ce qui se passe dans l’art. L’analyse de la fonction cognitive de l’imagination conduit ainsi à l’esthétique, en tant que « science de la beauté » : derrière la forme esthétique on trouve l’harmonie de la sensualité et de la raison, qui a été refoulée, la protestation éternelle contre l’organisation de la vie par la logique de la domination, la critique du principe de rendement.