mardi 31 mars 2026

Introduction à la modernité - Henri Lefebvre

 Introduction à la modernité - Henri Lefebvre

 L’ironie parfois frôle le sarcasme, mais se distingue bien de 1 esprit. Celui-ci place des explosifs petits mais ravageurs dans le roc de l’existant social : les mots d’esprit.

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 L’ironiste joue une comédie : celle du non-savoir et de la fausse connaissance. Il tient un rôle. Il porte un masque. Et c’est sa manière de démasquer les rôles. Il dit le faux (et qu’il sait faux) pour arriver au vrai. Il prend le rôle de l’aliénation pour se désaliéner et désaliéner les autres. Il se charge de ce mauvais rôle et feint au besoin la mauvaise foi, la dépassant par la feinte et dépassant du même coup la grosse simplicité feinte ou réelle, celle de la bonne conscience.

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 Une seule réponse reste possible : Socrate ne savait pas où il allait, où allait sa Cité, où allait la pensée, où allaient la Grèce et le monde antique. Les philosophes postérieurs, les écrivains philosophes et les historiens de la philosophie croient que Socrate savait tout et faisait semblant de ne pas savoir. Ils croient donc que Socrate tirait par sa maïeutique et par l’ironie sa vérité hors des consciences et des opinions. Or, la maïeutique apparaît double. Celui qui la pratique veut mettre au jour sa propre vérité en même temps que celle des autres. Il ne feint pas quand il dit qu’il cherche. Il dialogue aussi avec soi, en dialoguant avec les autres. L’ironie ne serait donc pas le masque d’une suffisance, celle de l’homme qui sait, qui déjà connaît ce que contiennent les vies des gens, pris dans la division du travail, formés par leur Cité, déchirés par les conflits des intérêts, des' passions, des opinions. Ce raisonneur aurait caché sa grande et définitive science, en sachant qu’il avait et qu’il aurait raison. Mais peut-être Socrate ne savait-il vraiment pas ce qui sortirait d’Athènes et de la Grèce. Peut-être craignait-il un effroyable avortement, ou la naissance d’une larve, d’un monstre, d’une vérité affreuse et intolérable. Merveille ou démon? De cette aurore ou de ce crépuscule, n’étail-il pas, lui, Socrate, inévitablement le précurseur?

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Alors l’ironie prend un autre sens .Elle se retourne. L’ironiste s’attaque au monde pour le dévoiler; mais il a peur de ce que cache le voile. Il s’attaque donc à lui-même. De quoi se mêle-t-il? Et qu’y peut-il? En quoi le destin de la cité et de la société le concerne-t-il? A quoi bon sa vie et sa mort? Pourquoi attacher tant d’importance à cette parturition d’une vérité peut-être mauvaise, peut-être effrayante, et qu’il vaudrait mieux ignorer? 

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L’ironie nous permet de nous appuyer sur l’accompli (historique) en le contestant. L’ironie de l’histoire, que nous dévoilons, permet de la mettre en accusation sans la nier. Le philosophe se retrouve questionneur. Il pratique la double maïeu-tique : il éprouve, il s’éprouve (pour autant qu’il y ait encore des philosophes, c’est-à-dire des hommes qui se spécialisent dans la pensée du monde, parce qu’ils ne peuvent pleinement et pratiquement vivre le monde de leur pensée). 

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Puisque nous retournons dans un mouvement en spirale vers notre point de départ, posons à nouveau et sous un angle différent, le problème de l’aléatoire. « L’échec de Périclès, qui fut aussi celui de la Grèce et de la philosophie, était-il nécessaire, inévitable, fatal? S’il n’était pas inévitable, d’où vint-il? Si Périclès avait réussi, quel eut été le cours le l’histoire? Puisqu’il a échoué, qu’est-ce que cela signifie? De quand date et d’où vient l’aléatoire? » Ainsi se spécifie et se particularise le problème trop général du sens. Le sens de l’histoire, celui de l’homme, doit se connaître et se conquérir; il n’est pas écrit d’avance dans un destin et dans un déterminisme; cependant le possible et l’impossible s’affrontent; le possible peut échouer et cependant il fut possible ; l’ironie de l’histoire est insondable, et cependant l’écart entre le voulu et l’accompli peut se réduire, sans quoi la Révolution n’aurait aucun sens à aucun moment. L’ironie n’est pas absurde. Le dialogue avec la Grèce peut se spécifier autour de ces deux figures : Socrate, Périclès...


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