Dériville - Bruce Bégout
Autrement dit, l’espace urbain moderne n’est que le reflet de ce désir hégémonique et ostentatoire du capitalisme de s’ancrer dans le sol, de se donner une configuration géographique, de s’étaler mondialement, désir qui, d’un côté, crée les conditions spatiales de son acceptation passive et, de l’autre, sculpte à coups d’excavatrices et de bulldozers le territoire humain selon sa Weltanschauung. Le capital se spatialise. L’accumulation des marchandises n’a pas seulement créé l’espace abstrait du marché où domine la valeur d’échange, elle a aussi recouvert l’espace concret de la vie sous un «territoire de l’abstraction», dissolvant «l’autonomie et la qualité des lieux»17. Car, à bien y regarder, l’expression architecturale du capitalisme est constamment double : des zones sans charme, à l’agencement précaire et low-cost, où stocker en masse les marchandises et ceux qui les consomment; des sièges sociaux high-tech et mirifiques, construits par les étoiles de l’architecture mondiale, où les décideurs contemplent l’espace banal et désenchanté qui les entoure et les fait vivre. Entre les deux, rien.
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Dès 1952, les jeunes lettristes se lancent dans de longues virées urbaines qui peuvent durer plusieurs jours et les conduisent à se déplacer sans but ni projet, à dériver; comme un bateau ivre, c’est-à-dire à quitter les rives des parcours normaux et à se laisser porter par le courant insouciant des influences passagères et captivantes du milieu urbain. Ce sera l’expérience primordiale, la scène originelle, le creuset mobile et fugace d’où sortiront, successivement, toutes les idées, tous les desseins, tous les appels, une sorte de cheminement mental qui servira de boussole métaphysique pour les passagers futurs - les dériveurs et viveurs - et de critère absolu de toute valeur urbaine.
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Avec la dérive, les lettristes pratiquent donc un dépaysement total, à savoir N une déquotidianisation, une rupture radicale des gestes, des attitudes, des jugements qui constituent la vie courante. La dérive, «mode de'comportement expérimental dans une société urbaine »36, défait ce qui est rivé, attaché à la solidité et à la fixité des normes. Elle vise également à retrouver, sous cette sclérose des parcours définis, une certaine expérience plus fondamentale de l’écoulement de toute chose. Car les lettristes sont extrêmement sensibles à ce mobilisme universel. Ils prisent ce qui ne demeure pas en place, mais qui va, passe, disparaît. Le passage est leur maître mot.
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Objectivement, le hasard n’existe pas. C’est une illusion des sens qui tient à la méconnaissance des divers éléments qui constituent la situation, l'asylum ignorantiae. Il ne doit donc pas être corrigé, mais nié, dépassé. La conscience claire et distincte des influences du milieu urbain sur les comportements relègue de fait le hasard dans la hotte des concepts usurpés.
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a) L’ambiance. On l’a dit, la dérive consiste tout d’abord à repérer et explorer des ambiances urbaines bouleversantes: les Halles, le Continent Contrescarpe, l’île Saint-Louis, le square des Missions-Étrangères, la rue Sauvage, etc. Mais que faut-il entendre ici par ambiance?
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Il n’y a pas, d’un côté, un individu autonome et, de l’autre, un milieu distinct, mais, d’emblée, l’unité psychogéographique affect/décor. L’ambiance désigne donc ce qui environne les individus ( en latin signifie entourer), mais plus exactement la situation globale qui mêle, de manière cordiale, le lieu qu’ils occupent et leur humeur.
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La ville et l’esprit s’enchevêtrent totalement dans un continuum psychophysique de sorte qu’à chaque lieu correspond une idée, un sentiment, un souvenir, une sensation.
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b) L’influence. Toutefois l’ambiance ne serait rien sans sa vertu influentielle. Le décor (c’est-à-dire le paysage urbain) < agit sur la sensibilité, le psychisme, la volonté, il « nous conditionne ». Tel est le leitmotiv de la théorie situationniste de la ville : les lieux possèdent, par leur configuration spatiale et architecturale, le pouvoir occulte d’influencer les sentiments et d’infléchir les comportements. Ils façonnent les individus, modèlent leur existence.
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c) La situation. La même ambiguïté caractérise la transformation situationniste du milieu urbain. Le repérage des ambiances influentielles n’est que le prologue d’une création urbaine. Le couronnement de la psychogéographie consiste en effet dans la construction des situations, à savoir des moments de participation, de fête, d’autonomie, des moments où les individus augmentent leur sentiment d’existence et réalisent sans médiation ni ordre leurs désirs personnels, des espaces-temps originaux d’expression, de libération, de jeu.
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