lundi 30 mars 2026

L'entretien infini - Maurice Blanchot

L'entretien infini - Maurice Blanchot

 La parole affirme l’abîme qu’il y a entre « moi » et « autrui » et elle franchit l’infranchissable, mais sans l’abolir ni le diminuer. Bien plus, sans cette infinie distance, sans cette séparation de l’abîme, il n’y aurait pas de parole, de sorte qu’il est juste de dire que toute parole véritable se souvient de cette séparation par laquelle elle parle. Seulement, quel est le sens de cette « inégalité »? De quel ordre est-il? Je ne le vois pas.

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 —    Le neutre, le neutre, comme cela sonne étrangement pour moi.

—    Moi : est-ce qu’on peut alors encore parler de moi? Un Je sans moi peut-être, une ponctualité non personnelle et oscillant entre personne et quelqu’un, un semblant que seule l’exigence de la relation exorbitante investit silencieusement et momentanément du rôle ou établit dans l’instance du Moi-Sujet à quoi il s’identifie pour simuler l’identique, afin qu’à partir de là s’annonce, par l’écriture, la marque en l’Autre de l’abso-lument non identique.
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 Dans le quotidien, nous n’avons pas de nom, peu de réalité personnelle, à peine une figure, de même que nous n’avons pas de détermination sociale pour nous soutenir ou nous enfermer : certes, je travaille quotidiennement, mais, dans le quotidien, je ne suis pas un travailleur appartenant à la classe de ceux qui travaillent; le quotidien du travail tend à me retirer de cette appartenance à la collectivité du travail qui fonde sa vérité, le quotidien dissout les structures et défait les formes, bien que se reformant sans cesse par-derrière la forme qu’il a insensiblement ruinée.

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Le quotidien est sans événement; dans le journal, cette absence d’événement devient le drame du fait divers. Tout est quotidien, dans le ^ quotidien; dans le journal, tout quotidien est insolite, sublime, abominable. La rue n’est pas ostentatrice, les passants y passent inconnus, visibles-invisibles, ne représentant que la « beauté » anonyme des visages et la « vérité » anonyme des hommes essentiellement destinés à passer, sans vérité propre et sans traits distinctifs (dans la rue, lorsqu’on se rencontre, c’est toujours avec surprise et comme par erreur; c’est qu’on ne s’y reconnaît pas; il faut, pour aller au-devant l’un de l’autre, s’arracher d’abord à une existence sans identité). 

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