Carnets de Camabridge et de Skjolden - Wittgenstein
Mes pensées sont aussi éphémères, elles s’évaporent aussi rapidement que les rêves que l’on doit noter immédiatement après le réveil si l’on ne veut pas les oublier aussitôt.
Carnets de Camabridge et de Skjolden - Wittgenstein
Mes pensées sont aussi éphémères, elles s’évaporent aussi rapidement que les rêves que l’on doit noter immédiatement après le réveil si l’on ne veut pas les oublier aussitôt.
La promenade - Robert Walser
Le directeur ou taxateur déclara :
— Mais on vous voit toujours en train de vous promener!
-La promenade, répliquai-je, m’est indispensable pour me donner de la, vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de lâ première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, entiers sou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d'abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé que vous comprendra cela immédiatement.
« En me promenant longuement, il me vient mille idées utilisables, tandis qu’enfermé chez moi je me gâterais et me dessécherais lamentablement. La promenade pour moi n’est pas seulement saine, mais profitable, et pas seulement agréable, mais aussi utile. Une promenade me sert professionnellement, mais en même temps elle me réjouit personnellement; elle me réconforte, me ravit, me requinque, elle est une jouissance, mais qui en même temps a le don de m’aiguillonner et de m’inciter à poursuivre mon travail, en m’offrant de nombreux objets plus ou moins significatifs qu’ensuite, rentré chez moi, j’élaborerai avec zèle. Chaque promenade abonde de phénomènes qui méritent d’être vus et d’être ressentis. Formes diverses, poèmes vivants, choses attrayantes, beautés de la nature : tout cela fourmille, la plupart du temps, littéralement au cours de jolies promenades, si petites soient-elles. Les sciences de la nature et de la terre se révèlent avec grâce et charme aux yeux du promeneur attentif, qui bien entendu ne doit pas se promener les yeux baissés, mais les yeux grands ouverts et le regard limpide, si du moins il désire que se manifeste à lui la belle signification, la grande et noble idée de la promenade.
« Songez comme l’écrivain s'appauvrirait et serait condamné à un piteux échec, si la maternelle, paternelle, enfantine nature ne lui faisait pas connaître sans cesse à nouveau la source du bon et du beau. Songez comme, pour l’écrivain, l’instruction et l’enseignement sacré et doré qu’il puise dehors, à l’air libre et enjoué, sont sans cesse de la plus haute importance. Sans la promenade et la vision de la nature qui s’y attache, sans -cette information aussi plaisante qu’instructive, aussi rafraîchissante que constamment monitoire, je me sens comme perdu et je le suis en fait. C’est avec la plus grande attention et sollicitude que celui qui se promène doit étudier et observer la moindre petite chose vivante, que ce soit un enfant, un chien, un moucheron, un papillon, un moineau, un ver, une fleur, un homme, une maison, un arbre, une haie, un escargot, une souris, un nuage, une montagne, une feuille ou ne serait-ce qu’un misérable bout de papier froissé et jeté, où peut-être un gentil et bon petit écolier a tracé ses premières lettres maladroites.
«Les choses les plus sublimes et les plus humbles, les plus sérieuses et les plus drôles ont pour lui le même charme, la même beauté et la même valeur. Il n’a pas le droit d'emporter avec lui la moindre sentimentalité égoïste, il faut au contraire qu’il laisse errer et gambader de toutes parts son regard empressé de façon| altruiste et généreuse, qu’il soit capable de se perdre tout entier dans la contemplation et l’observation et qu’en revanche tout ce qui est lui-même, ses propres plaintes, les besoins qu’il ressent, les manques qu’il éprouve et les frustrations qu’il supporte, il soit en mesure, tel le brave soldat en campagne, endurci, dévoué au service et prêt au sacrifice, de les faire passer au second plan, de ne pas y prêter garde ou de les oublier complètement.
« Autrement, il se promène avec l’esprit à moitié ailleurs, et cela ne vaut pas grand-chose.
Les enfants Tanner - Robert Walser
On croit tarit de choses quand on est sans expérience, et l’expérience ensuite vous fait croire encore d’autres choses. Etrange tout cela.
Retour dans la neige - Robert Walser
Et on repart, filant sur des plaines, longeant d’épaisses forêts de sapins, passant devant un bûcheron, de pimpantes maisonnettes de gardes-barrière entourées d’un minuscule jardin et plus loin, un bord de lac scintillant. Dans le wagon, on demande quel est ce lac. Poursuivons. Beaucoup de passagers sont silencieusement assis à leur place et s’abandonnent à des pensées et à des souvenirs mélancoliques, quelques-uns rient et plaisantent, la plupart mangent à présent un petit quelque chose qu’ils ont tiré de boîtes en carton et de sachets en papier, et l’un ou l’autre pousse même la gentillesse ferroviaire jusqu’à offrir un peu de son repas à son voisin avec la mine la plus calme du monde. Merci ! Mais on ne veut même pas entendre de remerciement. C’est que voyager rend vraiment aimable. En hiver, que les voyages en chemin de fer sont magnifiques ! Partout de la neige, des toits, des villages, des gens, des champs et des forêts enneigés ; de l’humidité partout les jours de pluie, du brouillard et des paysages voilés, obscurs. Au printemps ensoleillé, partout du bleu, du vert, du jaune, des fleurs blanches. Les prairies sont dorées et vertes, le doux soleil luit à travers le bois de hêtres ; les nuages les plus espiègles et les plus blancs voguent là-haut dans le ciel bleu et dans les jardins et les champs, une telle floraison, un tel bourdonnement et une telle splendeur qu’on aimerait descendre à chaque arrêt et s’abandonner à toute cette chaleur, cette couleur et cette beauté.
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C’est une matinée fraîche et je me mets à marcher de la grande ville et du grand lac bien connu au petit lac presque inconnu. En chemin, je ne rencontre rien d’autre que tout ce qu’un homme ordinaire peut rencontrer sur un chemin ordinaire. Je dis bonjour à quelques moissonneurs au travail, c’est tout ; j’observe avec attention les gentilles fleurs, c’est encore tout ; je commence tranquillement à bavarder avec moi-même et une fois encore, c’est tout. Je ne prête attention à aucune particularité du paysage, car je marche et pense qu’ici il n’y a plus rien de particulier pour moi. Et je marche, et en marchant, voilà que j’ai déjà dépassé le premier village avec ses grandes maisons larges, ses jardins qui invitent au repos et à l’oubli, ses beaux arbres, ses fontaines qui clapotent, ses fermes, ses auberges et d autres choses dont je ne me souviens plus en cet instant d’oubli. Je continue à marcher et mon attention se réveille quand le lac transparaît au-dessus du feuillage vert et des sommets tranquilles (...)
La vie solitaire - Pétrarque
L’homme solitaire, ami du temps libre, se lève ; heureux, il a réparé ses forces en un repos raisonnable et par un sommeil ininterrompu et court, mais mené à son terme ; il lui arrive parfois d’être réveillé par les chants du «rossignol nocturne, et à peine tiré du lit dans la douceur, après avoir chassé ses impressions de torpeur, le voici; qui se met à chanter aux heures; de tranquillité. Il implore dévotement le portier de ses lèvres de les lui ouvrir pour qu’il en fasse , sortir ses louanges matutinales, et il invoque à son aide le Seigneur de son cœur ; ne se fiant nullement désormais à ses propres forces et conscient des dangers qui le menacent et qu’il redoute, il le conjure de se hâter : il ne s’évertue pas à tramer des pièges ; mais il redit la gloire de Dieu et les louanges des saints, et ce, non seulement chaque jour mais d’heure en heure, et par l’indéfectible servitude de sa langue et la pieuse déférence de son âme, il prie pour que le souvenir des bienfaits divins ne vienne point à disparaître de son esprit virtuellement ingrat.
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Quant à l'homme de loisir, rendu sobre et dispos par le jeûne de la veille, il ne se satisfait que d’un petit nombre de serviteurs ou d’un seul ou bien encore, d’aucun et, dans sa modeste demeure, rien n’embellit, sa table proprette, excepté sa seule présences. À la place du vacarme il a la quiétude, à la place du fracas le silence à la place de la foule, son être même. Il est lui-même son propre compagnon, son propre convive et ne craint pas la solitude tant qu’il est en sa propre présence.
Le cahier bleu et le cahier brun - Wittgenstein
Le cahier bleu
Le « jeu de langage » c’est la langue de l’enfant qui commence à utiliser les mots. L'étude des « jeux de langage » c'est l'étude des formes primitives du langage ou des langues primitives, tour étudier les problèmes du vrai et du faux, de l’accord, ou du désaccord d’une proposition avec la réalité, de la nature de l’affirmation, de la déduction, de l’interrogation, nous avons tout avantage à nous référer à ces tournures primitives du langage où les formes de la pensée ne sont pas encore engagées en des processifs» complexe, aux implications obscures.
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Si nous analysons la signification logique de mots comme « désirer », « penser », « comprendre », « signifier », nous n’aurons nulle raison de nous croire inférieurs à notre tâche lorsque nous aurons décrit un certain nombre de cas particuliers, de pensée, de désir, etc. Si quelqu’un vient nous dire : « Ce n’est vraiment pas cela que l’on appelle le désir », nous répondrons :
« Évidemment, non, mais vous pouvez, si cela vous convient, concevoir des cas plus complexes. » Et après tout, il n’existe aucune catégorie de caractéristiques parfaitement définies susceptible de s’appliquer à tous les cas possibles de désir (à tout le moins dans le sens où ce mot est généralement employé). Si d’autre part tous tenez à bien définir le désir, c’est-à-dire à limiter étroitement application du terme, vous ayez toute liberté pour tracer cette limite à votre convenance ; mais cette limite ne concordera jamais parfaitement avec l’usage habituel qui, lui, ne comporte pas de limites précises.
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L’étonnement philosophique nous conduit à voir dans l’usage d’un mot une règle définitive, et, tentant d'appliquer cette règle à tous les cas possibles, on aboutit à des résultats paradoxaux. Bien souvent ce processus va conduire à des discussions de ce genre ; on pose d’abord une question : « Qu’est-ce que le temps ? » et la question nous fait songer qu’une définition s’impose.
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Philosopher, dans le sens où nous employons ce terme, c'est d'abord lutter contre la fascination qu'exercent sur nous certaines formes d'expression.
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Supposons que. délibérément, j’essaie de parler sang réfléchir ; comment vais-je m’y prendre ? Je pourrai lire une phrase d’un livre, en essayant de lire automatiquement, c’est-à-dire sans faire suivre la phrase des images ou des impressions qu’elle pourrait provoquer. Je pourrais essayer par exemple de détourner mon attention, par exemple en me pinçant très fort, tandis que je continue à prononcer les mots de la lecture. Nous pourrions dire que pour prononcer une phrase sans savoir ce que l’on faut maintenir le flux des
paroles en les détachant des processus qui en général les accompagnent. Demandons-nous à présent si penser une expression, sans recourir à la parole ne revient pas à procéder de façon inverse, c’est-à-dire à conserver toutes les activités qui accompagnent la parole en supprimant répression verbale. Essayez de penser le contenu idéal d’une phrase sans la phrase, et voyez si tel est bien le, résultat.
Résumons-nous : un examen approfondi des processus que recouvrent les termes usuels : pensée, signification, désir, etc., nous permet d’écarter la tentation d’affirmer l'existence d’une activité pensante indépendante de l’activité d’expression de la pensée, et qui pourrait être accumulée dans un certain milieu approprié.
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Le cahier brun
Saint Augustin, décrivant la façon dont il apprenait le langage, nous dit qu’il sut parler lorsqu’il eut appris le nom des choses ; ce qui nous fait songer à la façon dont chacun de nous, dans son enfance, apprend à connaître les mots : on apprend des mots comme « homme », « sucre », « table », etc., avant de penser à en connaître d’autres, comme « aujourd’hui », « pas », « mais », « peut-être ».
Supposons que quelqu’un nous apprenne à jouer aux échecs, et qu’il ne fasse pas mention de l’existence et du mode de déplacement des pions. Nous pourrons dire que la description du jeu, en tant que phénomène particulier, est incomplète ; mais qu’il a décrit toutefois de façon complète un jeu plus simple. Dans le même sens, nous dirons que saint Augustin a décrit correctement l’apprentissage d’un langage plus simple que celui que nous utilisons. Imaginons un tel langage.
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Il épelle péniblement les mots, il ne fait parfois què les deviner d’après le sens du contexte ; il est possible également qu’il sache le texte par cœur. Le moniteur déclare alors qu’il fait semblant de lire les mots, ou encore simplement qu’il ne sait pas lire. Si, partant de cet exemple, nous nous demandons ce que peut être la lecture, nous •serons tentés de dire qu’elle est un processus mental conscient d'une nature particulière. Nous pourrions dire que celui qui lit est le seul à savoir s’il est vraiment en train de lire. Il nous faut cependant reconnaître que, dans le cas de la lecture d’un mot, ce qui se passe dans l'esprit de celui qui est en train d’apprendre et qui reconnaît ce mot, ne diffère en aucune façon de ce qui se passe dans l’esprit de celui qui lit couramment. Le contexte d’utilisation du terme « lecture » est cependant différent, qu’il soit question de quelqu’un qui lit couramment ou, par contre, de quelqu’un qui trébuche sur les mots.
Kulturindustrie - Adorno et Horkheimer
Car la civilisation actuelle confère à tout un air de ressemblance. Le film, la radio et les magazines constituent un système. Chaque secteur est uniformisé et tous le sont les uns par rapport aux autres.
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L’unité évidente entre macrocosme et microcosme présente aux hommes le modèle de leur civilisation : la fausse identité du général et du particulier.
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Le film et la radio n’ont plus besoin de se faire passer pour de l’art. Ils ne sont plus que business : c’est là leur vérité et leur idéologie qu’ils utilisent pour légitimer la camelote qu’ils produisent délibérément.
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Le fait qu’elle s’adresse à des millions de personnes impose des méthodes de reproduction qui, à leur tour, fournissent en tous lieux des biens standardisés pour satisfaire aux nombreuses demandes identiques. Le contraste technique entre les quelques centres de production et des points de réception très dispersés exige forcément une organisation et une planification du management. Les standards de la production sont prétendument basés sur les besoins des consommateurs : ainsi s’expliquerait la facilité avec laquelle on les accepte. Et, en effet, le cercle de la manipulation et des besoins qui en résultent resserre de plus en plus les mailles du système. Mais ce que l’on ne dit pas, c’est que le terrain sur lequel la technique acquiert son pouvoir sur la société est le pouvoir de ceux qui la dominent économiquement.
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De nos jours, la rationalité technique est la rationalité de la domination même.
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Aucun système de réponse ne s’est développé, et les émissions privées sont contraintes à la clandestinité.
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. L’attitude du public qui favorise, en principe et en fait, le système de l’industrie culturelle, fait partie du système et n’est pas une excuse pour celui-ci.
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facilementQuand une branche de l’art procède suivant la même recette qu’une autre très différente d’elle par son contenu et ses moyens d’expression, quand l’intrigue dramatique d’un opéra à la guimauve diffusé à la radio ne devient qu’un moyen de montrer comment résoudre des difficultés techniques aux deux extrémités de l’échelle de l’expérience musicale – le vrai jazz ou une mauvaise imitation de celui-ci – ou quand un mouvement d’une symphonie de Beethoven est dénaturé pour servir de bande sonore comme un roman de Tolstoï peut l’être dans le script d’un film, prétendre que l’on satisfait ainsi aux désirs spontanés du public n’est que charlatanerie.
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La dépendance dans laquelle se trouve la plus puissante société radiophonique à l’égard de l’industrie électrique, ou celle du film à l’égard des banques, est caractéristique de toute la sphère dont les différents secteurs sont à leur tour économiquement dépendants les uns des autres.
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Les consommateurs réduits à du matériel statistique sont répartis sur la carte géographique des services d’enquêtes en catégories de revenus, signalés par des zones rouges, vertes et bleues. La technique est celle utilisée pour n’importe quel type de propagande.
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Dans l’industrie culturelle, les variations budgétaires n’ont absolument rien à voir avec la signification des produits mêmes. Les moyens techniques eux-mêmes tendent à s’uniformiser de plus en plus. La télévision vise une synthèse de la radio et du film que l’on retarde tant que les intéressés ne se sont pas encore mis d’accord, mais ses possibilités illimitées promettent d’accroître l’appauvrissement des matériaux esthétiques à tel point que l’identité à peine masquée de tous les produits de l’industrie culturelle risque de triompher ouvertement et d’aboutir à l’accomplissement dérisoire du rêve wagnérien de l’œuvre d’art totale.
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Pour ses loisirs, l’homme qui travaille doit s’orienter suivant cette production unifiée.
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Le premier service que l’industrie apporte au client est de tout schématiser pour lui.
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Pour le consommateur, il n’y a plus rien à classer : les producteurs ont déjà tout fait pour lui.
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. La brève succession des intervalles qui s’est révélée efficace dans une rengaine, l’échec temporaire du héros, qu’il accepte sportivement, la fessée salutaire imposée à la bien-aimée par la main robuste de la vedette masculine, sa rudesse envers l’héritière choyée, ainsi que tous les autres détails, sont des clichés préfabriqués, leur seule utilité est de correspondre à la fonction qui leur a été assignée dans le schéma. Leur seule raison d’être est de confirmer ce schéma en devenant partie intégrante de celui-ci.
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La longueur moyenne d’une short story est décidée une fois pour toutes et on ne peut rien y changer.
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Plus elle réussit par ses techniques à donner une reproduction ressemblante des objets de la réalité, plus il est facile de faire croire que le monde extérieur est le simple prolongement de celui que l’on découvre dans le film. L’introduction subite du son a fait passer le processus de reproduction industrielle entièrement au service de ce dessein. Il ne faut plus que la vie réelle puisse se distinguer du film.
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Aujourd’hui, l’imagination et la spontanéité atrophiées des consommateurs de cette culture n’ont plus besoin d’être ramenées d’abord à des mécanismes psychologiques. Les produits eux-mêmes – en tête de tous le film sonore, qui en est le plus caractéristique – sont objectivement constitués de telle sorte qu’ils paralysent tous ces mécanismes.
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Les producteurs de l’industrie culturelle peuvent compter sur le fait que même le consommateur distrait, absorbera alertement tout ce qui lui est proposé.
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. C’est cela l’idéal du naturel dans ce secteur : il s’affirme d’autant plus impérieusement que la technique perfectionnée réduit la tension entre le produit fini et la vie quotidienne. Le paradoxe de cette routine travestie en nature peut être détecté dans toutes les manifestations de l’industrie culturelle où il est souvent prédominant.
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Le caractère universellement contraignant de cette uniformisation du style peut dépasser les prescriptions et les interdits officieux ; de nos jours, on pardonnera plus volontiers à une rengaine de ne pas s’en tenir aux trente-deux mesures ou à l’écart de neuvième, que de contenir des détails mélodiques ou harmoniques, aussi dissimulés soient-ils, qui ne se conforment pas à l’idiome.
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. Cette promesse que fait l’œuvre d’art de créer la vérité à travers l’insertion de la figure dans les formes transmises par la société est à la fois nécessaire et hypocrite. Elle pose comme absolues les formes réelles de l’existence, en prétendant anticiper leur accomplissement dans leurs dérivés esthétiques. Dans ce sens, la prétention de l’art est toujours en même temps de l’idéologie.
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Seule la subsomption radicale et conséquente, organisée comme une industrie, est pleinement adéquate à ce concept de culture. En subordonnant de la même façon tous les secteurs de la production intellectuelle, à cette fin unique : marquer les sens des hommes de leur sortie de l’usine, le soir, jusqu’à leur arrivée à l’horloge de pointage, le lendemain matin, du sceau du travail à la chaîne qu’ils doivent assurer eux-mêmes durant la journée, cette subsomption réalise – oh ironie – le concept de culture unifiée que les philosophes de la personnalité opposèrent à la culture de masse.
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Les consommateurs sont les travailleurs et les employés, les fermiers et les petits bourgeois.
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. L’industrie s’adapte au vote qu’elle a inspiré elle-même. Ce qui représente une perte sèche pour la firme qui ne peut exploiter à fond le contrat signé avec la vedette en déclin, est une dépense légitime pour le système dans son ensemble.
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L’industrie culturelle peut se vanter d’avoir accompli énergiquement – et érigé en principe – le transfert souvent bien maladroit de l’art dans la sphère de la consommation, d’avoir libéré l’amusement de ses naïvetés importunes et amélioré la confection de la marchandise.
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« L’art facile » en tant que tel, le divertissement, n’est pas une forme de décadence. Celui qui l’accuse de trahison envers l’idéal de l’expression pure se fait des illusions sur la société. La pureté de l’art bourgeois, qui s’est hypostasié comme royaume de la liberté en opposition à la pratique matérielle, fut obtenue dès le début au prix de l’exclusion des classes inférieures à la cause desquelles – véritable universalité – l’art reste fidèle précisément en sauvegardant sa liberté par rapport aux fins de la fausse universalité.
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L’industrie culturelle reste néanmoins l’industrie du divertissement. Elle exerce son pouvoir sur les consommateurs par l’intermédiaire de l’amusement qui est finalement détruit, non par un simple diktat, mais par l’hostilité – qui lui est inhérente – envers ce qui serait plus que lui.
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Dans le capitalisme avancé, l’amusement est le prolongement du travail. Il est recherché par celui qui veut échapper au processus du travail automatisé pour être de nouveau en mesure de l’affronter.
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Le seul moyen de se soustraire à ce qui se passe à l’usine et au bureau est de s’y adapter durant les heures de loisirs.
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Le film policier et d’aventure ne permet plus au spectateur d’aujourd’hui de prendre part au progrès de la Raison. Même dans les productions dépourvues d’ironie, il ne lui reste qu’à se contenter de l’horreur de situations qui n’ont plus guère de lien entre elles.
Autrefois, les dessins animés représentaient l’imagination s’opposant au rationalisme. Ils rendaient justice aux animaux et aux choses électrisées au moyen de leur technique, en donnant une seconde vie aux personnages qu’ils mutilaient pourtant. Aujourd’hui, ils se contentent de confirmer la victoire de la raison technologique sur la vérité. Il y a quelques années seulement, ils présentaient une intrigue cohérente qui n’éclatait que dans le tourbillon des poursuites des toutes dernières minutes du film, et en cela ils suivaient le schéma de l’ancienne farce.---
Dans les dessins animés, Donald Duck reçoit sa ration de coups comme les malheureux dans la réalité, afin que les spectateurs s’habituent à ceux qu’ils reçoivent eux-mêmes.
Le plaisir que procure la violence subie par le personnage se transforme en violence contre le spectateur ; au lieu de se divertir, celui-ci s’énerve et se fatigue. Rien de ce que les experts ont imaginé comme stimulant ne doit échapper à l’œil fatigué ; l’on n’a pas le droit de se montrer stupide devant les astuces du spectacle, l’on doit être capable de saisir tout et de réagir avec la promptitude qui est celle de son rythme même.
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C’est là le secret de la sublimation dans l’art : représenter l’accomplissement comme une promesse brisée : L’industrie culturelle ne sublime pas, elle réprime. En exposant sans cesse l’objet du désir, le sein dans le sweater et le torse nu du héros athlétique, elle ne fait qu’exciter le plaisir préliminaire non sublimé que l’habitude de la privation a depuis longtemps réduit au masochisme.
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. Rire de quelque chose signifie toujours qu’on s’en moque et la vie qui, selon Bergson, rompt le poids des habitudes par le rire, est en vérité l’irruption de la barbarie, l’affirmation de soi qui se libère avec insolence de tout scrupule lorsque la vie sociale lui en fournit l’occasion. Un public de gens qui rient ainsi est une parodie de l’humanité. .
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L’industrie culturelle remplace par le renoncement jovial la souffrance inhérente à l’ivresse comme à l’ascèse.
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La fusion actuelle de la culture et du divertissement n’entraîne pas seulement une dépravation de la culture, mais aussi une intellectualisation forcée du divertissement. La raison en est d’abord que l’on n’a accès qu’à ses reproductions que sont le cinéma, la radio. À l’époque de l’expansion libérale, le divertissement se nourrissait d’une foi intacte dans l’avenir : les choses resteraient en l’état, tout en s’améliorant cependant.
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L’industrie culturelle révèle la vérité sur la catharsis comme elle la révèle sur le style.
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Même lorsqu’il arrive que le public se révolte contre l’industrie culturelle, il n’est capable que d’une très faible rébellion, puisqu’il est le jouet passif de cette industrie. Il est devenu néanmoins de plus en plus difficile de tenir les gens par la bride. Le progrès de leur abêtissement doit aller de pair avec le progrès de leur intelligence.
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Elle se faufile habilement entre les récifs des fausses informations et la vérité manifeste, en reproduisant fidèlement le phénomène dont l’opacité bloque toute connaissance et érige en idéal ce phénomène lui-même. L’idéologie est scindée : d’une part, photographie de l’existence stupide, d’autre part, pur mensonge sur la signification de cette existence – ce mensonge, au lieu d’être exprimé, n’est que suggéré et pourtant inculqué aux hommes. Pour démontrer la nature divine de la réalité, on se contente de la répéter cyniquement. Une preuve photographique de cette sorte, sans être rigoureuse, ne manque jamais de subjuguer tout un chacun. Celui qui doute du pouvoir de la monotonie n’est qu’un fou. L’industrie culturelle rejette les objections qui lui sont faites comme elle rejette celles qui sont faites au monde dont elle fournit une duplication impartiale.
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Le mécanisme de la domination sociale voit la nature comme antithèse bienfaisante de la société et, ce faisant, il l’intègre dans la société incurable et la dénature. Les images montrant des arbres verts, un ciel bleu et des nuages qui passent en font des cryptogrammes pour les cheminées d’usines et les stations-services.
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La résurrection de l’anti-philistin Hans Sonnenstösser en Allemagne et le plaisir que procure Life with Father ont le même sens.
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Le cinéma tragique devient effectivement une institution favorisant le progrès moral. Les masses démoralisées par une vie soumise sans cesse aux pressions du système, dont le seul signe de civilisation est un comportement d’automate susceptible de rares sursauts de colère et de rébellion, doivent être incitées à la discipline devant le spectacle de la vie inexorable et du comportement exemplaire des victimes. La civilisation a de tout temps contribué à dompter les instincts révolutionnaires aussi bien que les instincts barbares. La civilisation industrialisée fait quelque chose de plus.
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La société est une société de désespérés, de ce fait, une proie facile pour le gangstérisme. Certains des romans allemands les plus importants de l’époque préfasciste comme Berlin Alexanderplatz de Döblin et Kleiner Mann, was nun ? de Fallada expriment cette tendance avec autant de vigueur que la plupart des films et les techniques du jazz. Ils traitent tous, au fond, de l’homme modeste prenant conscience du caractère dérisoire de son existence. La possibilité de devenir un sujet économique, un responsable d’entreprise ou un propriétaire est définitivement éliminée.
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À l’ère du capitalisme avancé, la vie est un rite permanent d’initiation.
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Dans l’industrie culturelle, l’individu n’est pas seulement une illusion à cause de la standardisation des moyens de production. Il n’est toléré que dans la mesure où son identité totale avec le général ne fait aucun doute. De l’improvisation standardisée du jazz à la vedette de cinéma qui doit avoir une mèche sur l’oreille pour être reconnue comme telle, c’est le règne de la pseudo-individualité. L’individuel se réduit à la capacité qu’a le général de marquer l’accidentel d’un sceau si fort qu’il sera accepté comme tel.
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La pseudo-individualité est requise si l’on veut comprendre le tragique et le désamorcer : c’est uniquement parce que les individus ont cessé d’être eux-mêmes et ne sont plus que les points de rencontre des tendances générales qu’il est possible de les réintégrer tout entiers dans la généralité. La culture de masse dévoile ainsi le caractère fictif qu’a toujours eu l’individu à l’époque bourgeoise, et son seul tort est de se glorifier de cette morne harmonie du général et du particulier.
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. Le goût dominant emprunte son idéal à la publicité, à la beauté objet de consommation. C’est ainsi que s’est accompli – sur le mode ironique – ce dit de Socrate selon lequel est beau ce qui est utile.
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L’absence de finalité de la grande œuvre d’art moderne vit de l’anonymat du marché, où la demande passe par tant d’intermédiaires que l’artiste échappe dans une certaine mesure à des exigences déterminées, car, durant toute l’histoire bourgeoise, son autonomie – qui n’était que tolérée – n’allait pas sans un élément de non-vérité qui entraîna finalement la liquidation de l’Art.
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. La valeur d’usage de l’art, le fait qu’il existe, est considéré comme un fétiche, et le fétiche – sa valeur sociale qui sert d’échelle de valeur objective de l’œuvre d’art – devient la seule valeur d’usage, la seule qualité dont jouissent les consommateurs.
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La culture est une marchandise paradoxale. Elle est si totalement soumise à la loi de l’échange qu’elle n’est même plus échangée ; elle se fond si aveuglément dans la consommation qu’elle n’est plus consommable. C’est pourquoi elle se fond avec la publicité, qui devient d’autant plus omnipotente qu’elle paraît absurde sous un monopole.
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Par le langage dans lequel il s’exprime, celui-ci apporte sa contribution au caractère publicitaire de la culture. Plus le langage se fond dans la communication, plus les mots qui jusqu’alors étaient véhicules substantiels du sens se dégradent et deviennent signes privés de qualité ; plus les mots transmettant ce qui veut être dit sont clairs et transparents, plus ils deviennent opaques et impénétrables. La démythologisation de la langue comprise comme élément du processus global de la raison est un retour à la magie. Le mot et son contenu étaient distincts, mais inséparables l’un de l’autre. Des concepts tels que mélancolie, histoire, voire vie, étaient reconnus dans le mot qui les mettait en relief et les préservait. Sa forme les constituait et les reflétait en même temps.
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De nombreuses personnes emploient des mots et des expressions qu’elles ont cessé de comprendre ou qu’elles n’utilisent que parce qu’ils déclenchent des réflexes conditionnés, comme par exemple les noms de marques qui s’accrochent avec d’autant plus de ténacité aux objets qu’ils dénotent que leur signification linguistique est moins bien comprise.
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Et voici le résultat du triomphe de la publicité dans l’industrie culturelle : les consommateurs sont contraints à devenir eux-mêmes ce que sont les produits culturels, tout en sachant très bien à quoi s’en tenir.